CHAPITRE VIII
Liberté du travaU. Influence des grèves. Conséquences de !a réglementation
Au commencement de l'année 1904, on peut se demander, en voyant comment se donne ou ne se donne pas l'instruction technique, comment progresse ou ne progresse pas telle ou telle nation sous le rapport du machinisme, comment l'industrie générale favorise l'importation et l'exportation ; on peut se demander comment l'équilibre du travail pourra s'établir dans les divers pays d'Europe s'alimentant de matières premières aux mêmes sources et répandant leurs produits fabriqués dans les mêmes sphères sociales.
L'organisation actuelle du travail repose pourtant sur le principe de la liberté du travail, proclamé, non seulement par le décret du 2-17 mars 1 /91, supprimant les anciennes jurandes et maîtrises, mais aussi lors des discussions préliminaires à la Déclaration des droits de l'homme, de 1789.
A la liberté du travail se rattache étroitement le droit de coalition et son corollaire, la grève, par lesquels patrons ou ouvriers se concertent momentanément pour la défense de leurs intérêts communs pour obtenir de meilleures conditions de travail.
Reconnu en Angleterre, en 1824, supprimé en 1825, à la suite d'abus, puis partiellement rétabli en 1859, le di'oit de coalition a été enlin consacré dans ce pays par les lois du 29 juin 1871 et du 13 août 1895.
La Belgique la proclamé par la loi du 31 mai 1866, l'Autriche par celle du 7 avril 1870 ; les Pays-Bas, par celle du 12 avril 1872 ; l'Allemagne par la loi industrielle de 1869.
Aux États-Unis le droit de coalition et de grève est consacré, soit par l'usage, soit par la loi, dans tous les États de l'Union.
La Russie ne le reconnaît pas, ce qui ii'empêche pas les grèves d'y éclater.
En France, la coalition^ de la part des patrons, comme de la part des ouvriers, est permise depuis la loi du 25 mai 1864. Antérieurement elle était punie par les articles 414 et 415 du code pénal.
La loi du 25 mai 1864 dit : « sera puni d'un emprisonnement de 6 jours à 3 ans et d'une amende de 16 à 3.000 francs ou de l'une de ces deux peines seulement, quiconque à l'aide de violences, voies de fait, menaces ou manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d'amener ou de maintenir une cessation concentrée de travail, dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires ou de porter atteinte au libre exercice de l'industrie ou du travail ».
Les coalitions «oit des patrons, propriétaires ou fermiers, soit des ouvriers, domestiques ou moissonneurs ne constituent donc plus un délit, pourvu toutefois qu'elles ne dégénèrent pas en associations, lesipielles ne sauraient s'établir qu'avec l'aide ou l'autorisation du gouvernement (Gass. 23 février 1866 — 7 février 1868). Elles peuvent avoir lieu avec ou sans grève, mais pacifKjuement et en respectant la liberté individuelle.
Les diverses législations dilfèrent les unes des autres l'appréciation des procédés de grève ou de coalition, qu'elles considèrent comme attentatoires à la liberté du travail. Certains Etats de l'Union américaine prohibent le boycott. Les lois anglaises de 1871 et de 1875 punissent le picketing qui consiste à faire le guet pour empêcher les ouvriers d'entrer à l'usine ou pour détourner les clients du magasin mis à Tindex, ou encore le fait de suivre quelqu'un avec persistance de place en place, ou encore le fait de lui cacher ses outils ou ses vêtements.
Cette réglementation législative de détail variera selon les mœurs de chaque pays.
Le point juridique établi, voyons en quoi la liberté du travail peut inlluencer le régime industriel en faveur de l'ouvrier ou au profit de la fortune publique.
La grève d'Armentières a soulevé diverses questions d'une importance capitale pour l'industrie.
M. Jaurès, dans son discours d'Houplines, a opposeJ'Angleterre à la France, en ce qui concerne la durée de la journée de travail.
« Ici, a-t-il dit, depuis qu'il est question de la journée de dix heures, c'est-à-dire d'un travail de 60 heures par semaine, les patrons disent: c'est impossible, nous allons être ruinés par la concurrence de l'étranger. Or, depuis dix ans, les travailleurs anglais de tissages^ filatures, font, non pas 60 heures, mais 55 heures et demie.»
Ce que M. Jaurès n'a pas dit, c'est que :
en Allemagne, on fait 66 heures.
Autriche,
Suisse,
Russie,
Belgi(iue,
Italie,
La France, avec ses 63 heures actuelles, ses 60 heures, à partir du l'^^' avril 1904, se trouve dans un état d'infériorité flagrante, vis à vis des nationalités qui n'ont pas suivi, comme elle, les décisions prises à la conférence de Berlin, en 1890.
L'Allemagne a actuellement une avance de 150 heures sur nous; en 1904, cette avance sera de 300 heures.
La Belgique jouit de tolérances qui permettent, aux filateurs et aux fabricants, d'allonger sensiblement la durée normale du travail.
L'Angleterre elle-même a des avantages sur nous, puisqu'on permet aux adultes de continuer le travail après le départ des enfants et des femmes.
Les iemmes adultes employées dans les ateliers qui n'occupent ni enfants, ni adolescents, sont soustraites aux 55 h. 12. Elles peuvent faire 10 h. 12 par jour et fournir une présence plus longue que les hommes faits, chez nous.
La France ne marche pas à la remorque des autres puissances ; seulement l'ouvrier tisseur français ne se prête jamais aussi facilement que le tisseur anglais, aux modifications qu'impose perpétuellement le progrès du machinisme.
En Angleterre, le tisserand conduit 4 métiers. En France, on a obtenu difficilement qu'il en conduise deux. Le tarif d'Armentières s'oppose k la conduite de deux métiers par un ouvrier. A Saint-Quentin, les industriels proposent à leurs ouvriers de conduire 3 métiers,
alin d'activer les métiers inactifs et d'abaisser le prix de revient, sans diminuer les salaires et même en les augmentant de 10 ^ o.
Il faudrait pourtant se rendre bien compte des choses, avant de crier à l'impossibilité <le certaines applications industrielles,
1" Dans la région de Belfort, on bat sur 10 métiers.
2'^ En Amérique, avec le métier Northrop les fabricants arrivent à faire surveiller 16 métiers par un tisseur aidé d'un gamin.
Ce métier Northrop est muni d'un chargeur automoteur qui substitue des navettes chargées à celles qui sont épuisées. D'un autre côté, quand un fil de la chaîne casse, la machine s'arrête d'elle-même et le conducteur est averti. Les défauts dans une pièce deviennent donc impossibles.
Le conducteur n'a plus à s'occnper de la trame ; il doit seulement rattacher les fils cassés de la chaîne.
Dans le Lancashire, un ouvrier dirige 20 métiers. Un apprenti peut en conduire 12.
C'est une véritable révolution, puisque, dans une usine de 20.000 métiers, il suffit de 134 ouvriers, alors qu'en France, à l'heure actuelle, il en faut 1500 au moins.
Le métier automatique envahira les ateliers du Nord, car les patrons ne pourrront pas soutenir la concurrence étrangère s'ils ne recourent aux machines qu'emploient leurs rivaux.
3" Les métiers américains battent à 240 coups à la minute; les métiers de Saint- Quentin et du Nord, à 140 ou 160.
4° Les ouvriers français refusent d'entrer dans les vues des patrons, dans la crainte d'enlever de l'ouvrage à leurs camarades.
Ainsi se trouvent retardées les réformes qui peut-être seraient le salut de l'industrie lainière française.
C'est une utopie que de vouloir donner le même salaire à tous les travailleurs d'une même catégorie, à plus forte raison à ceux d'une même industrie, car la qualité de la matière employée fait varier ce salaire.
Tous les ouvriers n'ont pas d'égales aptitudes. L'homme de peine, le rattacheur, le fileur, le pareur, le tisseurnesont point, pour l'industrie, des auxiliaires également précieux ou indispensables.
Les conditions économiques varient d'usine à usine, comme les aptitudes techniques varient d'ouvrier à ouvrier. Il est plus coûteux de faire marcher une usine, dans une grande ville, qu'à la campage.
Le rapprocheu.ent ou l'éloignement des grandes voies de communication, chemins de 1er, canaux, grandes routes, impose des frais plus ou moins considérables. 11 en coûte davantage, à une usine, de se trouver dans une municipalité socialiste plutôt que dans une agglomération simplement républicaine.
Exemple : Il y a deux ans, lors de l'établissement de taxes de remplacement consécutives à la suppression de l'octroi de Lille, le projet municipal portait création d'une taxe d'entretien, d'une taxe sur la propriété bâtie, d'une taxe sur les eaux industrielles, d'une taxe d'incendie et d'une taxe d'assistance.
Tous ces impôts réunis formaient un accroissement des frais généraux de :
12.376 francs pour une filature de coton de 50.000 broches, 5.431 fr. 70 » » lin » 7.000 »