CHAPITRE XIV
Histoire de la Laîne à Reims
L'impression produite par le panorama de Reims, lorsqu'on s'approche de cette ville est agréable et sérieuse; elle donne l'idée d'une ruche travailleuse très active.
Au sortir de la gare du chemin de fer, cette conviction s'affirme. Il n'est pas de ville au monde possédant semblable entrée. A droite et à gauche, les belles promenades et leurs arbres magnifiques que le printemps transforme en véritables bouquets; au centre, et au milieu d'un agréable jardin anglais, la statue de Golbert qui semble être encore le bon génie commercial et industriel de la grande cité. Derrière, de larges voies de pénétration conduisant au magnifique Hôtel de Ville, à la Place Royale, au Palais de Justice, au Théâtre, aux Grandes Ecoles, à la splendide Cathédrale et à l'incomparable basilique de Saint-Remi.
La physionomie des alentours a peu changé. Des lignes d'arbres dans la vallée, dos vignes couronnant les riches collines, des troupeaux de moutons ça et là.
A l'époque de la conquête romaine, Reims était une des principales villes de la Gaule. Facile d'accès, elle avait des voies rayonnant dans tous les sens : vers l'Italie, par Chàlons et Troyes ; vers Bar-le-Duc et Metz, par Verdun ; puis, vers Trêves, Cologne, Bavay, Boulognesur-Mer, ce qui fait supposer un centre commercial assez important et des foires bien connues.
La fabrication des étoffes existait à Reims avant l'invasion romaine, puisque les mots techniques qui en décrivent les phases n'ont pas de parenté avec la langue latine.
Strabon fait mention des moutons à laine dure, avec laquelle on faisait des saies épaisses dont on se vêtait à Rome et dans toute l'Italie. Pline parle de tapis fabriqués dans les Gaules.
Les tuniques confectionnées à Reims étaient, suivant Diodore, de différentes nuances et comme semées de fleurs. Les saies rayées avaient des dessins de couleurs variées formant une espèce de marqueterie.
Il n'est pas étonnant que les Romains aient établi, à Reims, des fabriques destinées à alimenter le commerce ayant pour but l'approvisionnement des armées.
On fabriquait des tissus à Reims; on les teignait à Toulon et à Narbonne; à cause des couleurs originaires du midi.
La chute de l'Empire romain ne ruina pas l'industrie champenoise toujours favorisée par les foires.
Celle dite de la CoiUwr<? ou de Pâques^ qui dure encore, fut fondée, en 1170, par l'archevêque Henry de France, au bénéfice des pauvres lépreux.
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En 1]76, Guillaume de Champagne, pour la rendre plus productive, accorda des indulgences à tous ceux qui venaient y trafiquer. En 1183, elle fut transférée à la Place de la Couture, vaste jardin dépendant de l'Archevêché.
La foire de Saint-Remy, qui se fait en décembre, dans le haut quartier de la ville, date de la même époque.
En 1471, Louis XI les déclara Foires de Champagne, et, comme celles de Troyes, de Chàlons, de Provins, exemptes de tous droits d'entrée, ce qui accrut leur importance.
Les échanges faits, en ces foires, attiraient des marchandises précieuses de fort loin, lesquelles se tronquaient contre des productions du pays.
En 1779, on estime à 3 millions de livres le chiflVe d'affaires traitées durant la foire de Pâques. Dans le premier tiers du xix® siècle, son importance diminua.
Les communautés existant, à Reims, au xiii*^ siècle et concernant la fabrication des tissus, étaient celles des marchands fabricants des étoffes de soie garnies d'or et d'argent : merciers, estaminiers et joailliers ; passementiers et enjoliveurs ; drapiers chaussetiers ; drapiers drapants ; fabricants ; sergiers et peigneurs de laine.
Les fameuses f6>î7e.çcfe7?(?m5 étaient vraisemblablement des tissus de laine fins et légers. On ne comprendrait guère autrement le présent que fit, en 1154, le Comte Robert de Dreux, au Roi d'Angleterre, de 300 aunes de Toiles de Reims.
Le Sire de Joinville (1223-1317) voit, en songe, le roi à genoux devant un autel où plusieurs prélats le revêtent d'une chasuble rouge de sarge (serge) de Reims, ce qui fait supposer une étoffe d'une certaine valeur.
Froissait (1333-1400) parle de fines blanches toiles de Reims, en ces chroniques de France, d'Angleterre, etc.
En 1355, les toiles de Reims sont désignées dans la cargaison d'un négociant, destinée à Constantinople et pillée en mer.
En 1380, l'amiral vénitien Zéno saisit, sur un bâtiment catalan, ^S balles de toiles de Reims et 70 balles sur un autre.
Au xve siècle, les mêmes toiles figurent, avec les draps écarlates de Douai et les draps verts et blancs de Chàlons, dans les présents destinés, par les rois d'Aragon, aux Soudans d'Egypte.
Les Ordonnances de 1550 à 1700 indiquent qu'on fabriquait, à Reims, des draps, serges, étamines, burats, voiles, droguets, tiretaines, croisés, dauphine, castors, marocs, fianelles et autres sous le nom de napolitaine, toile de laine, etc.
Du XYIP sïècle au XIX" siècle
Les fabricants de Reims semblent s'être toujours attachés à produire des étoffes légères.
Tout ne les encourageait pas ; le fisc veillait !
Le Roi pouvait se distinguer par des idées généreuses, mais il avait des besoins. Le 2i janvier 1688, par exemple, par arrêt du Parlement de Paris, tous les métiers à tisser furent reconnus taillables avec un droit annuel de (juinze sols, ou une amende de trois livres contre les délincpiants. Les industries diversesétaientaussi taillables. Le cahier des doléances énumère les droits ([ue doivent les petits industriels : 12 à 15 livres par an.
Dans les campagnes, on payait un droit de poiture ou de pâture. Les habitants de Reims voulurent s'en délivrer, mais François I*"', en 1522, régla et confirma cet usage par un arrêt.
Les mêmes dîmes étaient prises sur le menu bétail (agneaux, moutons, brebis, volailles, lapins, etc.).
Il est très difficile de se faire une idée exacte de l'état des choses particulier à Reims, mais il est probable qu'il ne s'éloignait pas de l'ensemble des choses que nous avons relatées.
On ne voit clair autour de soi qu'au temps de Colbert, alors que, pour la première fois, on cherche à établir la statistique du commerce. Il y avait, à Reims, en 168G. 812 métiers en activité, fabriquant les étoffes énumérées ci-dessus.
L'activité était assez grande et le groupement des professions se faisait partout. En 1669, par exemple, les marchands de draps, serges ou étamines firent un règlement dont un des articles renfermait l'obligation, pour tous les maîtres et ouvriers, de célébrer la Saint- Biaise, leur patron, le 3 février de chaque année. Gela se fait encore.
En 1732, on fabriquait, dans les élections de Reims et de Rethel, et dans leurs environs, plus de 100.000 pièces d'étoffes par l'entremise de 1 .800 maîtres.
Reims avait 1 .360 maîtres et 3.000 ouvriers faisant 76.000 pièces.
Châlons avait 70 maîtres et 2.000 ouvriers faisant 6.0C0 pièces.
Suippes avait 40 maîtres ne travaillant que la moitié de l'année, et faisant 3. 000 pièces.
Les draps dits de Silésie se fabriquaient vers 1770, mais leur vogue fut passagère. En 1773, sur un échantillon anglais, on commença à produire des Wilestons et, en 1780, des casimirs.
La sollicitude royale s'étendait sur tout; elle réglait le nombre des portées et des fils, la longueur et la largeur des pièces. Les Ordonnances réglementaient les corporations.
Sous l'inspiration de Turgot, Louis XVI abolit, en 1776, les maîtrises et jurandes. En 1779, un édit donna toute liberté au fabricant quant au choix des matières et aux dimensions des étoffes. De là, des changements qui déterminèrent l'accroissement et la prospérité de l'industrie drapière.
En 1782, on essaie d'appliquer la mécanique à la carde et à la filature de la laine, mais la pénurie des ouvriers capables fit avorter ou au moins différer ce progrès.
Le mécanisme s'est pourtant déjà amélioré sans pourtant donner une production plus considérable, puisque, en 1783, Reims compte :
1 .300 maîtres, 1 400 métiers produisant 70 à 76 pièces valant 9.000.000 de livres.
12 fabricants de bas de soie et de laine livrant plus de 6 000 paires;
5 maîtres chapeliers vendant annuellement 15.000 chapeaux de laine d'agneaux;
16 couverturiers.
La bonneterie avait peu d'importance.
En 1783, se fabrique, pour la première fois, le drap royal, étoffe plus fine et plus large que les Silésies.
Reims est alors un centre important. Ses diverses fabriques, occupent dans la ville et au dehors, 35 à 40 000 ouvriers. La valeur des tissus est évaluée à 11.000.000 de livres, chiffre auquel il faut ajouter environ 1.200.000 livres pour 24.0i)0 couvertures et 4.000 bluteaux.
Suippes entre dans ces chiffres pour 4 à 5.000 pièces d'une valeur de 600.000 livres. Ces pièces étaient apprêtées à Reims et à ïroyes.
Châlons y figure pour 4.000 pièces dites espagnolettes, d'à peu près la même valeur, qui se vendaient aux fabricants et aux négociants de Reims, ainsi qu'aux foires de cette ville.
Ln malheur, qui eut des conséquences locales déplorables, nous sert à montrer quelle était l'activité manufacturière, vers la hn du xviii« siècle, puisque, au commencement de 1784 (20 février), la fonte de neiges abondantes détermina le débordement de l'Aisne, de la Marne, de la Suippe. 67 localités eurent beaucoup à souffrir. Les rapports officiels sont navrants. La charité publique donna 79.301 livres aux inondés, mais la destruction des villages eut des conséquences désastreuses pour la fabrique de Reims.
Le 4 mars, les commerçants, réunis à l'Hôtel de Ville, résolurent de venir en aide aux ouvriers sans asile, sans métiers, sans vêtements. A la souscription de 19.157 livres 11 sols, le roi ajouta 13.000 livres qui furent réparties à ces diverses localités. C'est ainsi que nous sont connus les chiffres suivants :
Métiers Pièces Produit
Fabricants fabriq. ann. livres
Saint-Hilaire-le-Petit.. 2 3 36 4.000
Juniville 3 5 60 8.000
PoilcoLirt 5 12 132 15.840
Isles 9 12 144 7.500
Vieux-les-Asfeld 10 24 264 32.000
Saint-Etienne 11 24 324 40.000
Auménancourt 12 24 288 32.000
Saint-Masmes 20 31 369 42.000
Saint-Loup 26 36 432 60.000
Heutrégiville 30 60 2.400 15.000
Bétheniville 31 63 685 80 . 000
Selles 35 90 900 150.000
Warmériville 50 100 1.2C0 130. OCO
Bazancourt 50 . 104 1 .250 140.000
Neuflize 60 80 1.280 120000
Pontfa verger 80 100 1.290 130.000
Boult... __80 rm 1.800 28.800
Totaux 517 946 12.766 1.429.340
Ces métiers et ces pièces devaient bien varier de longueur; l'uniformité des produits^ ne ferait pas comprendre ces différences :
Métiers Pièces Produit
Fabricants fabriq. ann. livres
Heutrégiville 30 60 2.400 15.000
Bétheniville 31 63 685 80.000
Pontfaverger 80 100 1.200 130.000
Bazancourt 50 104 1 250 140.000
Boult 80 178 1.800 28.800
Cette inondation causa, à la province de Champagne, un perte de 992.409 livres
17 sols. Le Roi accorda 350.000 livres de secours. Un arrêté du Conseil fixa à 185.000 livres, sur la taille de 1785, une diminution qui aida l'activité à renaître.
Le commencement du XX" siècle
Le traité de 178G avec l'Angleterre fut fatal à la prospérité rémoise. La fabrication tomba à 65.000 pièces en 1788; à 63.000 en 1789.
Reims comptait :
En 1786 : 400 maîtres occupant 2.500 à 3.000 métiers.
En 1789 : 350 maîtres seulement,
Quatre ans après, le chiliVe des maîtres et de 1.100, mais la période de guerre, fatale à l'industrie, fait redescendre le nombre des maîtres à 1:^0 en 1812.
Avant la Révolution, le commerce de Reims profita beaucoup des relations du Portugal et de l'Espagne dont les colonies goûtaient les produits champenois.
Le Portugal en prenait pour 1.500.000 de livres.
L'Espagne en prenait pour 8.000.000 de livres.
Ces tissus, comme ceux expédiés en Italie, en Suisse, en Allemagne, s'appelaient : silésies, buvais^ étamincs, etc.
La région de Reims fabriquait une vingtaine de tissus : daiiphine et flanelle, en laine commune ; maroc lisse et croisé, en laine fine ; impériale^ diigitet, draps de silésie, jaspés, cannelés, chinés, unis;
Willeton, casimir, burat, buraté ;
Chdles et gilets ;
Flanelles larges imitées de l'anglais;
Royale en soie, glacée et à fleur.
Les guerres de l'Empire, la suppression du costume des prêtres et de la magistrature diminuèrent considérablement la production des burats, buratés et étamines (étoffes pour voiles et cravates). La mode qui remplaça la culotte par le pantalon fit décroître la fabrication du Casimir.
Le métier Mull-Jenny fut certainement un grand progrès ; son essai en 1801, échoua à Reims, faute de débouchés pour les produits. On s'en étonne, mais aujourd'hui encore, des pays entiers refusent de recevoir des étoffes ayant 1 m. 20 ou 1 m. 40 de largeur; ailleurs, c'est pour la raison contraire. Le caprice et l'habileté du tailleur sont seuls en cause, mais cela suffit; chacun a sa coupe et y tient.
L'invention du mérinos remonte à 1804. C'est une histoire intéressante.
Ternaux frères fit venir, du Thibet, des toisons de chèvres cachemire qui furent peignées, filées et tissées par Jobert-Lucas et G'^, et produisirent les premiers châles fabriqués en France.
Les Ternaux commanditaient la maison Jobert-Lucas dont l'établissement du Mont- Dieu était dirigé par un homme excellent, intelligent, travailleur, M. Benoist-Malot.
Une chaîne s'étant trouvé trop faible pour l'emploi auquel elle était destinée, Ternaux aîné engagea le directeur à s'en servir comme de trame, dans un tissu croisé, de certaine façon. De là, le brevet du 4 décembre 1804, « brevet d'invention pour une fabrication de schalls imitant le cachemire ».
Ternaux fit cadeau du premier schall à l'impératrice Joséphine.
Le Mont-Dieu ne pouvant suffire à la demande, on autorisa la production au dehors, mais avec l'obligation de l'estampille et de la vente à la maison Jobert-Lucas et G'^.
On produisit 3.838 schalls en 1805
avec 110 métiers.
Il était difficile de se procurer des peigneurs à la main et des fileuses au rouet capables de suivre ce genre spécial.
En 1806, deux fabricants travaillaient pour Jobert-Lucas et G'^ : Dauphinot, avec 22 métiers ; Pallotteau avec 16 métiers.
Les schalls, généralement blancs, étaient ornés de fleurs de couleur brochées à la main.
Ponsardin fils, le premier, file en cardé, en 1807.
Jobert-Lucas et G'«, qui avaient, à cause de l'excellent cours d'eau, une importante filature en cardé, à Bazancourt, s'entendent avec un mécanicien de Paris, Dobo, qui après trois années d'essai, parvint à filer la laine en peigné. Ce n'est qu'en 1828 que la filature à la main commença à disparaître sensiblement. Elle ne cessa réellement qu'en 1831, devant des progrès mécaniques bien accusés.
En 1808, l'étoffe dite Schall prit le nom de Mérinos.
Un châle 9 8 ayant 16 aunes de longueur revenait à 12 fr. 15 l'aune ; il avait 8 à 9 croisures.
En 1820, un 5 4 d« 14 croisures se vendait de 27 à 28 fr. laissant de 6 à 10 fr. de bénéfice par aune.
En 1829, on vendit le msrinos sur le pied de 1 fr. la croisure.
La production de Reims et des environs est estimée à 18 millions de francs, en 1808. A Reims : 322 fabricants, 2.800 métiers et 6 à 7.000 ouvriers. Dans les environs, 915 métiers.
En 1812, Reims a 180 fabricants, 2.869 métiers, 7.544 ouvriers.
En 1817, le nombre des ouvriers est de 10.000; en 1819, 13.500.
En 1820,1a production tombe à 6 millions; en 1822, elle remonte à 7 millions, quand, en 1808, elle était de 10 millions pour Reims seul.
Peu à peu, les machines se substituent aux bras.
De 1824 à 1852
En 1824, la laine cardée et filée mécaniquement est de kil. 700.000 ;
En 1824, la laine peignée et filée à la main est d'environ moitié.
A ce million de kilogs, il faut ajouter kil. 200.000 de déchets, ce qui porte le tout à 6 millions de francs. Nombre des ouvriers, 15.000.
La mode abandonne la draperie de Reims, les burats et buratés, les gilets dit poils de chèvre et les casimirs; elle va, au contraire, avec une faveur marquée, vers les mérinos lisses et croisés pour schalls et robes, les llanelles, les circaciennes, produits demandés par l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre, notre intermédiaire avec le Nouveau-Monde.
U histoire économique de là Laine eriregistre des faits qui ont une logique dont ne tiennent pas compte ceux qui constamment épuisent la vache à lait.
En 1823, la France surlare, à Ventrée, les fers de la Norvège ; ce pays frappa nos vins à l'entrée chez lui. M. Prohibant, en veine de mesures fiscales, met un droit à l'entrée sur les laines d'Espagne ; ce pays renonce à nos tissus !
La fabrication de Reims reste stagnante. Jusqu'en 1832, aucune amélioration. La baisse sur les salaires éloigne de notre pays une foule d'ouvriers belges et luxembourgeois.
A ces causes, il faut ajouter les effets de la concurrence des villes produisant les tissus de Reims.
En 1833, on y compte : 12.000 ouvriers en ville, 20.000 extra-muros, sans y comprendre ceux des Ardennes, de l'Aisne, de la Somme, du Nord, travaillant pour Reims. L'industrie des transports en prolita beaucoup.
Le tissa'^e mécanique date, comme premier essai, de 1833, avec Henri Gand; de 1838 à 1847, avec Groutellc.
L'établissement de Fléchambault produisit bientôt pour 1.500.000 francs à 1.800.000 francs.
En 1834, l'industrie locale compte.
Fr. 10.800.000 pour 270 assortiments de laine cardée à 40.000 fr.