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DES MARNES

La terre végétale et superficielle, bien qu'elle soit la, seule que la nature ait appliquée au service des plantes, n'est cependant pas la seule qui puisse leur servir. Û existe dans les profondeurs du globe certaines couches de terre qui souvent viennent montrer leur tranche à sa surface, et dont l'homme s'est habilement emparé pour les consacrer au perfectionnement de ses cultures. On donne à ces terres le nom de marnes. Elles sont par ellesmêmes entièrement stériles, et possèdent même fort rarement les qualités requises pour la terre végétale ; mais, mélangées en qualité convenable avec cette dernière, elles fournissent les moyens de corriger ses défauts, et de lui donner des vertus qu'elle n'avait pas auparavant. C'est donc avec raison que l'on se livre à des recherches souvent pénibles et dispendieuses, dans le but de les découvrir et de procéder à leur exploitation.

Les marnes sont essentiellement composées de calcaire, de sable et d'argile. Ces éléments y sont en proportions très-variables ; presque toujours l'un ou l'autre d'entre eux forme le principe dominant ; c'est ce qui fait qu'on les divise en marnes calcaires, marnes sableuses, et marnes argileuses.

Les marnes calcaires sont des substances en général peu consistantes, d'une structure fendillée et quelquefois schisteuse, et d'une couleur blanche ou blanc jaunâtre ; leur tissu est très-poreux ; elles absorbent l'humidité avec violence, happent à la langue, et y dégagent communément, sous l'insufflation de l'haleine, une certaine odeur argileuse. Elles sont composées de calcaire mêlé avec une petite quantité d'argile ; souvent on y rencontre accidentellement un peu de sable. Exposées à l'air et aux variations de l'atmosphère, elles se délitent ci tombent en poudre à la manière de la chaux. Quand on en jette un fragment dans l'eau, il fait entendre un léger sifflement, et il se dégage en même temps une quantité de petites bulles d'air qui s'échappent de son intérieur. Les marnes font, avec les acides, une très-vive effervescence ; c'est à ce signe, et aussi à l'aide de certaines perceptions d'habitude, que l'on peut reconnaître leur présence quand elles se montrent à la surface du sol: Quand elles restent cachées dans la profondeur de la terre, leur recherche devient plus difficile ; oh est alors réduit à se guider d'après des considérations géologiques, et d'après la comparaison de la localité où l'on se trouve avec les localités voisines, si ces localités renferment des couches marneuses qui soient déjà connues. La composition des marnes calcaires est d'ordinaire de 80 à 95 parties de carbonate de chaux et de 5 à 20 parties d'argile : il y en a qui sont du carbonate de chaux presque entièrement pur. La plupart du temps elles contiennent un peu d'eau.

Les sables calcaires composés de détritus de coquilles,

comme les faluns de la Touraine et comme certaines grèves des rivages actuels de la mer, sont avantageusement employés pour remplacer les marnes véritables. Ils agissent avec d'autant plus d'efficacité, que quelquefois ils retiennent encore une trace de sel et un reste de matière animale.

Les marnes sableuses sont des marnes calcaires renfermant une quantité notable de grains de sable ; elles offrent, à l'extérieur, des caractères à peu près semblables à celui des marnes calcaires, sauf leur aspect, qui a quelque chose de plus sec, et leur toucher, qui est plus âpre. Quelquefois elles sont plutôt siliceuses que sableuses, c'est-à-dire que la silice s'y trouve en particules plus fines que les grains de sable ; telle est la marne siliceuse de Montmartre qui renferme 58 parties de silice, 5 d'alumine, 6 de magnésie, 9 d'oxyde de fer, 1 de calcaire.

Les marnes argileuses diffèrent des précédentes en ce que le calcaire n'entre dans leur composition que pour fort peu de chose, et que l'argile s'y trouve en proportion considérable. -Elles sont en général d'une couleur gris rougeàtre, verdatre ou noirâtre, développent une forte odeur argileuse, happent à la langue, se délayent dans l'eau en faisant une pâle courte, et ne produisent, lorsqu'on y verse de l'acide, qu'un léger dégagement. Elles sont d'une consistance variable et d'une structure trèsfréquemment feuilletée. La marne argileuse verte de Montmartre est ainsi composée : silice, 66; alumine, 49; calcaire, 7 : la silice et l'alumine font 85 parties d'argile.

Les couches de marne ne sont pas également réparties sur tous les points du globe ; il y a des contrées entières qiji en sont totalement dépourvues, et dans lesquelles la terre végétale aurait cependant grand besoin de leur secours. On en fabrique alors quelquefois d'artificielles, en réunissant de toutes pièces les éléments qui les composent et en les triturant convenablement, ou bien en triturant simplement des pierres d'une composition analogue à celle des marnes; mais* cela est fort . coûteux.

Les marnes appartiennent à la classe des dépôts formés autrefois par les eaux ; mais elles ne se trouvent guère que dans les parties moyennes et supérieures de ces dépôts. Les pays dont le sol est uniquement constitué par les dépôts anciens, n'en possèdent donc pas. Les autres peuvent en posséder, mais ils n'en possèdent pas nécessairement dans toutes les parties de leur étendue. Il n y a pas beaucoup de marnes exploitables au-dessous du dépôt connu par les géologues sous le nom de marnes irisées; à partir de là les marnes se succèdent d'étage en étage, en laissant entre elles des intervalles considérables où elles manquent, jusqu'aux dépôts marins et d'eau douce de l'époque la plus moderne. Il y a des endroits où il s'en forme encore tous les jours par l'action des eaux.

Elles gisent à des profondeurs très-variables, mais on va rarement les chercher lorsqu'il faut descendre à plus d'une trentaine de mètres, parce que leur exploitation devient alors trop dispendieuse. La plupart du temps on les attaque sur les affleurements des couches, et alors

le travail sefait très-économiquement et à ciel ouvert. Il y a des pays dont elles couvrent toute la surface ; il y en a d'autres, au contraire, sous lesquels elles plongent à d'immenses profondeurs. Ainsi les masses énormes de calcaire qui constituent les montagnes du Jura et les pays qui lui succèdent, forment une épaisseur de plusieurs milliers de mètres au-dessus du prolongement souterrain des marnes irisées dont nous parlions tout à l'heure.

L'emploi des marnes dans l'agriculture remonte à la plus haute antiquité; les peuples celtiques nos ancêtres en faisaient déjà usage, et ce furent eux, suivant le rapport de Pline j qui enseignèrent cette ingénieuse pratique aux Romains.

Le rôle immédiat de ces substances est facile à comprendre ; mêlées à la terre végétale en dose suffisante, elles servent à lui donner telles qualités que l'on veut. Il suffit pour cela que l'agriculteur connaisse approximativement la nature de son terrain et la nature de la marne qu'il emploie. S'il a affaire à un terrain trop dur et trop argileux, il brisera sa ténacité, et le douera de toute la légèreté que peyt demander sa culture, en le combinant avec de la marne calcaire. La marne sableuse, s'il en a à sa disposition, produira mieux encore le même effet. Si, au contraire, sa terre végétale est trop meuble et trop légère, chargée avec excès, soit de sable, soit de calcaire, il la corrigera promptement de ce défaut en y introduisant des marnes argileuses qui lui donneront le liant et la consistance qui lui manquaient. Dans tous les cas, on conçoit que l'on ne saurait employer

utilement les marnes sans l'aide d'une certaine intelligence. Leur action n'est pas absolue comme celle des engrais, mais entièrement relative à telles ou telles natures de terrain. Si l'on s'avisait de conduire des marnes argileuses sur une terre forte, ou des marnes calcaires sur une terre sèche, on ne ferait évidemment qu'augmenter le mal en cherchant à lui porter remède. Un traitement, salutaire dans une maladie, devient souvent mortel dans une maladie opposée.

Outre cette manière d'agir, quiest purementmécanique les marnes en ont une autre, qui est plus secrète et moins facile à expliquer; jelles réagissent chimiquement sur les matières dont se compose la nourriture des végétaux. L'humus, comme nous l'avons dit précédemment, n'est absorbé par les racines que lorsqu'il se trouve dans un certain état de décomposition. Si cette décomposition se fait trop lentement, la végétation languit ; si la décomposition est au contraire trop prompte et ne se fait pas à mesure des besoins, la végétation, mal soutenue, faiblit également. Or, la lerre calcaire jouit de la propriété d'activer puissamment la décomposition de l'humus, en rendant ses principes solubles et propres à pénétrer dans l'intérieur des végétaux. Dans un terrain argileux, la marne calcaire produit donc une excitation chimique avantageuse ; tandis que, dans un terrain calcaire et trop prompt à dévorer l'humus, la marne argileuse rendra au contraire d'utiles services en paralysant celte ardeur par son influence conservatrice. Le calcaire est un digestif pour les végétaux, et l'on pourrait comparer le fôle que remplissent les marnes en agriculture à celui

que remplissent relativement aux tempéramments lymphatiques et nerveux, les excitants, et les calmants.

Lorsque la composition de la terre végétale est connue et que la composition de la marne Test également, il suffit d'un simple calcul d'arithmétique pour déterminer la composition du terrain qui sera produit par le mélange. Des opérations analogues conduisent à la connaissance de la quantité de marne à employer pour produire un terrain d'une composition déterminée.

L'analyse de la marne se fait à peu près comme celle de la terre, mais elle est encore plus simple : on peut opérer dans un verre. On verse l'acide après avoir bien desséché et pesé la quantité de substance sur laquelle on opère ; on s'arrête lorsqu'il n'y a plus d'effervescence, la liqueur étant cependant acide ; on lave alors deux ou trois fois le résidu sans en rien perdre, on le dessèche et on le pèse. La perte représente le poids du calcaire. On sépare ensuite le sable et l'argile par le lavage.

On peut encore, après avoir desséché la marne, avant de la peser, à une bonne chaleur, la calciner au rouge blanc dans un feu de charbon, sans rien en perdre, et sans la laisser se mêler avec les cendres ; alors on la pèse ; ce qu'elle a perdu représente le poids de l'acide carbonique qui était uni à la chaux pour former le calcaire. Comme 400 parties de calcaire en renferment 43 d'acide carbonique, connaissant par l'expérience précédente la quantité d'acide contenue dans la marne en analyse, on en concluera aisément le poids total du calcaire, et par suite le poids de l'argile.

Le règne minéral offre encore à l'agriculture le se-

cours de plusieurs autres stimulants qui paraissent agir d'une manière analogue à celle-ci, en facilitant la décoction de l'humus, et peut-être aussi en contribuant à fixer dans le sol les parties nutritives de l'air. La chaux est en usage de toute antiquité ; on l'emploie après l'avoir laissée tomber en poudre, mais on doit le faire avec beaucoup de réserve, et se contenter d'en saupoudrer légèrement la surface du terrain : elle convient aux terrains froids et humides. Le plâtre pulvérisé et répandu sur le sol, en augmente également d'une manière fort notable la fécondité naturelle. Enfin, le sel, en très-petite quantité, et dans certains terrains; les cendres provenant de la combustion des tourbes et de la houille ; enfin divers schistes vitrioliques jouissent aussi de cette propriété bienfaisante.

On peut, en mélangeant à l'avance et suivant des règles et des proportions déterminées, ces diverses substances minérales avec dès matières animales, composer des amendements qui sont bien plus efficaces que le mélange des stimulants et des engrais, tel qu'il se fait lorsqu'on les jette séparément et au hasard sur la terre. Ces fumiers, que l'on pourrait appeler chimiques, et dont la composition est très-variée, portent le nom de composts. On en fait une grande consommation dans les provinces agricoles de l'Angleterre.

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