OU BITUME
Le bitume est un combustible minéral qui paraît avoir, aussi bien que celui dont nous venons de parler, «ne origine végétale. On peut le retirer de la houille par la distillation, ce qui prouve qu'il existe entre lui et cette substance les plus grands rapports : les houilles grasses en contiennent une très-grande proportion. Cependant on le rencontre dans l'intérieur de la terre, isolément, et dans des terrains qui, en apparence, ne se rattachent nullement au terrain houiiler. Il est possible qu'il ait été produit par la décomposition de végétaux particuliers avec le concours de circonstances spéciales. Quoi qu'il en soit, sa consistance est très-variable ; et bien qu'on ne puisse établir entre ses diverses variétés aucune division nettement tranchée, il y en a de fort distinctes ; les unes qui sont solides et ne se fondent qu'à la chaleur, se rapprochent des houilles grasses, tandis que d'autres, au contraire, qui sont diaphanes et d'une fluidité constante, ressemblent plutôt à l'huile de térébenthine. Ce sont les deux extrêmes. Du reste, la composition des bitumes est toujours analogue à celle des autres combustibles charbonneux; c'est du carbone uni à l'hydrogène en plus ou moins grande proportion. On distingue les variétés principales par des noms particuliers.
Le bitume asphalte est dur et cassant à froid, plus pesant que l'eau pure, de couleur noire : il se fond à la chaleur,, et brûle lorsqu'on -l'échauffé suffisamment, en donnant une grande flamme et une fumée épaisse ; il laisse un résidu après sa combustion. H est très-abondant sur la mer Morte, ou lac asphaltique, à la surface de laquelle il surnage, favorisé par la densité des eaux. Les Égyptiens s'en sont servi pour la conservation des cadavres.
Le bitume pétrole est le plus commun. Il est d'une couleur brune ou brun rougeâtre, d'une consistance visqueuse plus ou moins épaisse, et d'une fluidité qui augmente par la chaleur. Il brûle avec beaucoup de flamme, et beaucoup de fumée, en laissant très-peu de résidu. C'est une sorte de goudron minéral. On peut l'employer, à peu près, comme cette substance, pour la conservation des bois, des tissus et dés cordages. On s'en sert trèsavantageusement dans les constructions comme de ciment : il s'oppose efficacement au passage de l'humidité. En le mélangeant avec du gros sable, on en fait des dalles qui acquièrent beaucoup de consistance, et qu'on unit très-solidement en une seule masse, en soudant les joints à l'aide de la chaleur. Dans divers pays, et particulièrement en Orient, on l'emploie communément dans les lieux où on le trouve, comme combustible et comme matière d'éclairage. 11 est naturellement déposé dans certaines couches de sable, d'argile ou de calcaire, qu'il imprègne plus ou moins complètement. Dès que l'on y pratique une cavité, le bitume, en raison de sa demi-fluidité, transsude aussitôt, et vient de toutes part s
se réunir comme dans un bassin. Aussi trouve-t-on des endroits où le bitume s'écoule par des fissures naturelles qui traversent les terrains où il est contenu, et qui deviennent ainsi de véritables sources de cette substance. On observe quelquefois certains rapports entre des terrains volcaniques et des sources de cette espèce : on pourrait croire que cela provient de ce que des feux souterrains auraient calciné des couches de houille, et en auraient chassé le bitume ; cette explication laisse cependant beaucoup à désirer. On trouve ainsi du bitume dans les tufs et dans les laves de l'Auvergne. Celui de l'Alsace, qui est exploité en grand pour la fabrication des mastics, est répandu dans du sable et dans du calcaire. Il y en a des qualités analogues près de Daxet près de Seyssel. Pour retirer le pétrole de la terre avec laquelle il est intimement mélangé, on se contente de faire chauffer la masse dans de grandes chaudières avec de l'eau ; le bitume devient fluide, surnage, et on l'enlève comme une écume.
On donne particulièrement le nom dé raalthe à une variété de pétrole qui estun peu plus noire, plus lourde et plus consistante que le pétrole ordinaire : elle porte vulgairement le nom de poix minérale. On la trouve dans les mêmes gisements que la précédente dont elle n'est qu'une légère modification. On en fait d'excellents mastics.
Le naphte est un bitume assez rare, mais fort remarquable ; il est blanc, parfaitement fluide, d'une odeur pénétrante, d'une, transparence parfaite, et encore plus inflammable que les autres bitumes ; il suffit d'en ap-
procher un corps embrasé pour qu'il prenne aussitôt feu comme de l'alcook II donne une flamme bleuâtre, une fumée épaisse et ne laisse aucun résidu. Lorsqu'on le laisse à l'air quelque temps, il s'épaissit et se change en pétrole. On l'emploie en pharmacie comme baume, et il est très-recherché surtout des Orientaux, qui ont une grande confiance dans ses vertus médicinales. Celui que l'on trouve dans le commerce est presque toujours mélangé avec un peu d'essence de térébenthine. 11 en existe des sources dans le Caucase et sur les bords du Tigre ; on le recueille avec grand soin et on le vend fort cher. C'est un minéral extrêmement singulier : l'essence de térébenthine en donne assez bien l'idée ; il est probablement, comme elle, le produit de la décomposition de certains végétaux.
DU SOUFRE Et DE QUELQUES AUTRES COMBUSTIBLES NON CHARBONNEUX
Si le soufre ne possédait pas une belle couleur jaune, qui cependant s'altère quelquefois, et si l'odeur caractéristique qu'il répand pendant sa combustion ne le trahissait pas, on pourrait à la première vue le prendre pour quelque bitume : aussi s'imagine-t-on vulgairement qu'il y a entre ces deux sortes de substances beaucoup d'analogie. Il n'en est rien cependant, et le soufre et le
bitume n'ont pas d'autres rapports que quelque ressemblance superficielle. Le soufre est un corps simple, c'est à-dire qu'on ne saurait le décomposer par aucun procédé ; ce qui n'a pas lieu pour le bitume. Il cristallise suivant des formes régulières, ce que ne feit pas non plus le bitume. Enfin, il n'a pas avec la nature végétale les relations qui semblent exister entre elle et les divers bitumes, et il est un minéral parfait. Le bitume en brûlant donne naissance à de l'eau et à de l'acide carbonique ; le soufre en brûlant donne naissance à de l'acide sulfureux qui est complètement différent de ces deux autres produits. Ce sont donc deux corps entièrement distiiicts. Le soufre se volatilise à une chaleur à peu près double de celle de l'eau bouillante, et se fond à une chaleur un peu moindre; il faut une température élevée pour l'enflammer, mais il suffit qu'un seul point soit échauffé pour que toute la masse prenne promptement feu.
Le soufre est très-abondamment répandu dans la nature, soit combiné directement avec l'oxygène comme , les substances métalliques, et formant ce qu'on nomme des sulfures, tel que le sulfure de fer, par exemple, ou combiné avec de l'oxygène et des oxydes, et formant alors des minéraux nommés sulfates : nous avons déjà parlé du sulfate de chaux. Dans son état de pureté et libre de toute combinaison, il est beaucoup plus rare. On ne le trouve jamais par grandes masses. Certains terrains de Ja période secondaire en renferment des nids, des veines, de petits amas irrégulièrement disséminés, il est fréquemment associé avec les marnes salifères -, mais c'est dans les terrains volcaniques que paraît être
son gisement de préférence. Il est peu.de volcans au voisinage desquels on ne trouve pas de soufre se volatilisant par quelques fissures : les solfatares du Vésuve sont depuis longtemps célèbres , il y en a encore plusieurs autres en Italie, en Sicile, près des volcans de l'Islande, et dans toutes les autres parties du monde. Certaines eaux thermales déposent continuellement, sous forme d'une farine blanchâtre, du soufre provenant de la décomposition de l'hydrogène sulfuré qu'elles contiennent.
On se procure le soufre, en ramassant celui que l'on rencontre naturellement, et en le distillant pour le séparer des matières terreuses avec lesquelles il est mélangé. Ce que l'on nomme la fleur de soufre, n'est autre chose que le produit de la vapeur de soufre subitement refroidie et changée, pour ainsi dire, en un brouillard à globules solides ; en laissant cette vapeur se refroidir plus lentement, elle se dépose sous forme de soufre liquide, que l'on moule sous forme de canons. On peut aussi préparer le soufre en distillant le sulfure de fer qui existe en très-grande quantité dans le sein de la terre : le fer abandonne par l'action de la chaleur une partie du soufre avec lequel il était combiné ; c'est ce que l'on recueille. Pendant la gêne commerciale des guerres de l'empire, le soufre préparé par cette industrie avait presque entièrement remplacé le soufre natif. La fabrication de la poudre en causait une grande consommation.
Les usages du soufre sont trèa-nombreux ; aussi doitou regarder ce minéral comme un des plus utiles à rhoininc. Il sert à la fabrication de la poudre à canon,
de l'acide sulfurique, et d'un grand nombre de sulfures, tels que le vermillon, l'orpiment, etc., très-répandus dans les arts. Il est aussi employé par la médecine dans les préparations pharmaceutiques. On s'en sert* pour prendre des empreintes de médailles, pour sceller le fer dans la pierre et pour divers autres objets. Enfin, l'admirable facilité avec laquelle il s'enflamme le rend un des corps les plus précieux pour le service domestique : il est le principe fondamental de presque toutes les allumettes ; et si l'on mesure l'importance de ce service d'après sa véritable valeur, et non d'après ce qu'il semble au premier regard, on conviendra que la société possède peu de corps auxquels elle ait recours plus souvent et desquels elle retire à chaque fois un plus éclatant bienfait.
La combustion, n'étant autre chose que le phénomène qui se produit lorsqu'un corps se combine directement .avec l'oxygène, en dégageant une certaine quantité de chaleur et de lumière, il est aisé de concevoir que cette propriété est de nature à appartenir également à plusieurs corps. Le charbon et le soufre sont néanmoins les deux corps solides qui en jouissent au degré le plus éminent ; cela vient non-seulement de leur affinité pour l'oxygène, mais aussi de l'état gazeux du produit oxygéné qui se forme, et qui à peine formé s'en va de lui-même, laissant toujours à nu la surface brûlante. Il existe un corps simple qui n'est point isolé dans la nature, mais que les chimistes savent extraire de ses combinaisons ; on le nomme le bore; il est combustible comme le carbone, et présente d'ailleurs de grandes analogies avec
lui; mais en se combinant avec l'oxygène, il donne naissance à un produit solide ; cela fait que la combustion d'un fragment de cette substance, bien que fort vive au premier moment, s'arrête bientôt, parce que sa surface se recouvre d'un enduit d'acide borique qui intercepte toute communication avec le gaz oxygène. Si le globe terrestre a été primitivement incendié par son atmosphère, c'est un obstacle de ce genre causé par la croûte oxydée formant enduit sur la surface, qui aura empêché la combustion de se poursuivre, et qui nous aura conservé à l'état gazeux* l'oxygène que nous respirons aujourd'hui. Le fer,' lorsqu'il est rougi à blanc, brûle dans l'air en jetant des étincelles fort vives ; mais, comme la chaleur que cette combustion produit n'est pas assez grande pour maintenir la masse dans son état d'incandescence, la vivacité de ce feu ne tarde pas à se ralentir et il ne se fait plus qu'une sorte de combustion lente et sombre, qui donne naissance à ces écailles d'oxyde qui se détachent du fer, et que l'on nomme des battitures. Le zinc échauffé au rouge blanc prend feu également, et, comme il est volatil, il produit de belles flammes verdâtres! L'arsenic jouit aussi de la propriété de brûler avec une flamme verte.
Nous n'entrerons pas au sujet de la combustion dans un plus grand nombre d'exemples, Qu'il nous suffise de dire que tous les corps qui ont une vive affinité pour l'oxygène se combinent directement avec lui lorsqu'ils sont portés à la température où cette affinité acquiert une énergie suffisante, que cette combinaison développe en général une chaleur assez intense pour rendre le
corps lumineux, et que la condition nécessaire pour la production de la flamme est que l'un des corps soit volatil ; les molécules, en s'élevant dans l'air, se joignent sur leur passage avec l'oxygène qu'il renferme, et deviennent lumineuses à mesure que cette alliance se forme. La flamme d'une bougie, depuis la mèche où la cire fondue entre en ébullition et se décompose en donnant naissance à des gaz combustibles, jusqu'à la pointe où la combustion de toutes les molécules est achevée, forme un des phénomènes chimiques les plus intéressants que Ton puisse étudier.
Un phénomène particulier de combustion est celui qui résulte de l'union de deux gaz, comme le gaz oxygène et le gaz hydrogène, préalablement mélangés dans les proportions convenables pour la combinaison. En effet, dans ce cas la combustion, au lieu de s'opérer progressivement et seulement par les surfaces en contact, s'opère instantanément et en donnant une flamme pareille à l'éclair qui remplit d'un seul jet tout l'espace qu'occu* paient auparavant les gaz mélangés. Mais ce qui est encore plus remarquable peut-être dans cette combustion, c'est qu'il n'en résulte, lorsque les gaz sont purs, aucun autre produit que de l'eau. Ce corps, que l'on avait si longtemps regardé comme un élément simple, n'est autre chose que le résultat de l'alliance de l'hydrogène et de l'oxygène ; son poids est exactement le même que celui des deux gaz qui, après leur combustion, ont disparu en la laissant à leur place ; et, en la décomposant suivant certains procédés, on sépare de nouveau les deux gaz qui lui avaient donné naissance. Ce phéno-
mène de combustion, qui n'est autre que celui de la génération de l'eau, renferme donc un des plus curieux enseignements de la chimie, et mérite véritablement d'exciter l'admiration, tant par son éclat que par sa profondeur philosophique. Ce sont des explosions de cette espèce qui se produisent quelquefois dans l'intérieur des mines de houille, et il ne manquerait pas de s'en produire dans l'intérieur des maisons éclairées au gaz, si l'on n'avait pas le soin d'allumer le gaz à l'instant où il sort du tuyau qui le conduit et avant qu'il n'ait eu le temps de se mélanger avec la masse d'air qui remplit l'appartement.
L'hydrogène existe dans la nature ; il se dégage nonseulement du sein des couches de houille, comme nous l'avons déjà dit, mais on le voit sortir, et souvent en très-grande abondance, du sein de -diverses couches pierreuses. Il accompagne aussi, dans certaines circonstances, les éruptions volcaniques. Lorsque ces sources gazeuses sont assez abondantes, on y met le feu, et l'on a un jet de flamme continu dont on peut se servir pour certains objets. Ce que l'on pourrait nommer l'exploitation du gaz hydrogène, n'est toutefois en activité que dans une seule contrée, qui est la Chine : les habitants creusent jusqu'à une très-grande profondeur des trous de sonde dans des terrains connus pour renfermer ce gaz ; ils recueillent dans des conduits de bambous celui qui se dégage par ces orifices qu'ils nomment des puits de {eu, et s'en servent soit pour l'éclairage, soit pour le chauffage et le service des usines. Il serait possible que d'autres pays, dans lesquels on n'a point encore eu l'idée
d'aller à la recherche de ce singulier minéral, en fussent également doués, et que nos neveux amenassent un jour, à peu de frais, à la surface de la terre, cette richesse qui, ainsi que beaucoup d'autres sans doute, repose sous nos pieds, et nous échappe par la faute de notre ignorance.