‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 137 sur 169 · Luc, x\ii, oi. — Jean, xviii · texte numérisé non relu

Luc, x\ii, oi. — Jean, xviii

ET CPiITIQUE DE JESUS. 273

c'est Gaïphe lui-même qui fut grand prêtie longtemps avant et longtemps après la mort de Jésus. D'après l'ancienne loi, le grand prêtre exerçait ses fonctions à vie ; plus tard , et notamment depuis le règne d'Hérode, le pontificat, soumis au caprice du roi et des autorités romaines, fut souvent annuel, mais non d'une manière régulière^.

Si le récit de Jean est exact, on ne comprend pas pourquoi Jésus fut d'abord mené chez Anne, qui n'était pas grand prêtre. « C'est, dit saint Jean Chrysostome, parce que les Juifs, dans la joie de leur capture, se faisaient de Jésus un trophée. » Puisqu'on ne peut avoir là-dessus que des suppositions, en voici une qui paraît mieux fondée» Il arriva souvent que les grands prêtres nommés non plus pour leur mérite, mais pour leur ambition, leurs intrigues ou leur argent, étaient des hommes ignorants et sans considération. Peut-être Gaïphe était-il de ce nombre, et alors les Juifs auraient mieux aimé s'adresser d'abord à son beau-père, vieillard généralement estimé, trèspopulaire et l'un des plus éminents jurisconsultes de son temps. Du reste, ce n'est là, je le répète, qu'une supposition, Jean étant le seul qui fasse

i. Voir sur cotte question : Josèphe, Antiq. Judaïq., liv. XX, ch. VIII ; — Sigonius, de Repab. Heur., lib. II, cap. ii; — Selden, de Succès, in Ponlif., lib. I, cap. xi et xir.

mener Jésus chez Anne. D'après les autres évangélistes, il fut conduit directement chez Caïphe. « Il y passa la nuit, dit Luc, et, au point du jour, il parut devant le grand sanhédrin assemblé pour le juger. »

(( Es-tu le Messie? lui demande-t-on d'abord. — Si je vous le disais, répond Jésus, vous ne le croiriez pas. » Réponse vague, comme il en faisait souvent, a Es-tu le fils de Dieu? » Celte fois Jésus répond nettement : « Oui. » Là-dessus, tous les membres du sanhédrin s'écrient : « Qu'avons-nous besoin de témoins? nous l'avons entendu de sa propre bouche, » et ils le conduisent au tribunal de Pilate, où ils l'accusent d'avoir voulu, en se disant le Messie-roi, séduire le peuple et le détourner de payer le tribut à César. C'était une calomnie, Jésus ayant publiquement fait, à une question insidieuse, cette réponse célèbre : (( Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui esta Dieu. » Cependant, comme dans l'esprit des Juifs l'idée du Messie était insépara])le de l'idée d'indépendance nationale, et comme dans la domination étrangère ce qu'ils supportaient le plus impatiemment c'était le tribut, il était naturel que le sanhédrin ne séparât pas les deux idées. L'accusation était calomnieuse, mais avec le titre de Messie que Jésus prenait ouvertement elle était vraisemblable.

Dans ie récit de Matthieu et de Marc, le grand sanhédrin est moins expéditif. Il commence par chercher de faux témoins c{u'il ne trouve point. A la fin il s'en présente plusieurs, mais c[ui se contredisent, ce qui est bien étonnant, puisque deux suffisaient pour la condamnation^ et qu'il était bien facile de leur faire la leçon. De ces faux témoins, deux accuseï:"^ Jésus d'avoir dit cju'il pouvait, « le temple étant détruit, le rebâtir en trois jours ; » ce C|ui n'était pas une calomnie, comme Matthieu et Marc le prétendent, mais la répétition textuelle du propos c^ue Jésus, au dire de Jean, avait tenu aux Pharisiens v Seulement, en désignant le temple, il voulait, dit l'évangéliste» parler de son corps et de sa résurrection. Mais les Juifs ne pouvaient pas le deviner, puisque les apôtres eux-mêmes ne le comprirent point. Le souverain pontife demande h Jésus ce qu'il a à répondre : Jésus se tait. « Je t'adjure, ajoute le grand prêtre, de nous dire si tu es le Christ, fils de Dieu. — Je le suis, ré-= pond Jésus, et vous verrez le Fils de l'Homme, assis à la droite du Dieu tout-puissant, venir sur les nuées du ciel. )) Le grand prêtre alors, déchirant ses vêtements, s'écrie : (dl a blasphémé, qu'avons-nous besoin de témoins ? cpe vous en semble? — Il mérite la mort ! «

A, Deutér., xix, 15.

Alors, ajoutent les deux évangélistes, on lui crache au visage, on lui donne des coups de poing et des soufflets. Jean parle aussi d'un soufflet qu'un employé aurait donné à Jésus pour cette réponse faite à Anne qui l'interrogeait sur ses disciples et sur sa doctrine : « J'ai toujours parlé publiquement, pourquoi m'interrogez-vous ? Interrogez ceux qui m'ont entendu, ils savent ce que j'ai dit^. »

Ces brutalités révolteraient si elles étaient authentiques. Mais, sauf le soufflet donné à Jésus chez Anne et l'acte du grand sacrificateur qui déchire ses vêtements lorsqu'il entend Jésus se dire fils de Dieu, deux formalités réglementaires, tout, dans le récit évangélique, est ou invraisemblable ou absolument impossible. Il est d'abord incroyable que les membres du grand sanhédrin, composé de tout ce qu'il y avait dans la nation de plus éminent par le savoir, les fonctions ou les services, se soient déshonorés par des violences indignes de la plus vile populace en délire; ensuite, il est impossible, Jésus ayant été arrêté fort t'xrd dans la soirée, que le tribunal ait pu, dans la nême nuit, se réunir, chercher des témoins qu'on h'ouva, paraît-il, difficilement et qu'il fallut suborner, commencer une procédure, interroger l'accusé, cn-

i. Jean, XYiii, 20, 21.

tendre les témoins, et rendre une sentence de mort. Le soufflet donné à Jésus chez Anne est aussi très-révoltant pour nous ; mais il faut ici remarquer ); deux choses : d'abord il est donné par un employé, ensuite cet acte de brutalité qui nous choque était familier et permis aux Juifs contre c[uiconque, soit Hébreu, soit étranger, commettait une irrévérence envers Dieu, le temple ou le souverain pontife. Pour n'en citer qu'un exemple, Sédécias, irrité des paroles de Michée, le soufflette en présence d'Achab et de Josaphat^. Quant au grand prêtre, il n'a fait que suivre la tradition, les Juifs ayant toujours déchiré leurs vêtements soit en apprenant un grand malheur, soit en entendant un blasphème. Plusieurs écrivains ecclésiastiques ont, cependant, présenté cet acte de Caïphe comme une preuve de la rage des Jaifs contre Jésus ou comme une mise en scène calculée pour ameuter le peuple. Si, pour prouver c{ue ces écrivains dénaturent l'histoire, nous voulions citer des exemples, il nous serait facile d'en composer un long chapitre.. Rappelons seulement que saint Paul et Barnabas déchirent leurs vêtements quand ils savent que les habitants de Lystre, les prenant pour des dieux, Barnabas pour Jupiter et Paul pour Mercure parce qu'il.

-1. Rois, III, XXII, 24.

porlait la parole, veulent immoler des taureaux en leur honneur^.

Maintenant, et avant de suivre Jésus chez Pilate, il convient de dire quelques mots du fameux reniement de Pierre. Jésus, on l'a vu, comptait peu sur la bravoure de ses disciples, et quant à Pierre personnellement, il lui avait dit : Tu me renieras avant le chant du coq. Dans le deuxième Évangile, le coq chanta deux fois; dans les trois autres une seule fois, après le troisième reniement.

Une première difficulté, c'est le chant même de ce coq dans une ville où il était défendu d'avoir des coqs et où il n'y en avait point 2. Mais voici une difficulté plus grande. Dans le troisième Évangile , lorsque le coq a chanté, Jésus regarde Pierre qui, se rappelant la prédiction, sort et pleure amèrement^. Non- seulement cette scène muette et dramatique manque dans les autres évangélistes , mais d'après leur récit elle est absolument impossible. Pierre, lorsqu'il renia Jésus, se trouvait, avec les gens de la police et un parent de Malchus, dans l'antichambre au

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