‹ Histoire élémentaire et critique de JésusChapitre 139 sur 169 · IMPOSSIBILITÉS MATÉRIELLES DU RÉCIT DES ÉVANGÉLISTES · texte numérisé non relu

IMPOSSIBILITÉS MATÉRIELLES DU RÉCIT DES ÉVANGÉLISTES

Les évangélistes et, après eux, tous les auteurs chrétiens ont fait de Pilate un homme faible, irrésolu, porté à la clémence, et à qui les vociférations de la foule et la crainte d'un mouvement populaire arrachent un arrêt de mort contre un homme qu'il trouve innocent. C'est là un portrait de fantaisie fait pour rejeter sur les Juifs tout l'odieux de la mort de Jésus.

Pilate a laissé dans Thistoire la réputation méritée d'un homme dur, tenace et froidement sanguinaire. D'après Hérode Agrippa, qui l'a connu personnellement, d'après Philon et Josèphe, il était animé d'une haine violente contre les Juifs, qu'il s'étudiait

à exaspérer pour avoir occasion de réprimer impitoyablement les révoltes qu'il provoquait par sa tyrannie. Le peuple de Jérusalem l'avait en horreur. Après avoir massacré les Samaritains près de Tyrathaba, il commit de tels excès que Vitellius, gouverneur de la Syrie, le destitua et l'envoya à Rome, où il fut condamné à l'exil.

Il détestait particulièrement les Galiléens dont il avait souvent châtié la turbulence, Jésus était Galiléen et accusé d'excitation à la révolte : c'est plus qu'il n'en fallait pour irriter Pilate. Mais si, par un caprice d'indulgence unique dans sa vie, il lui eût répugné de condamner Jésus, les accusations du sanhédrin et les vociférations de la foule ne l'auraient pas empêché de l'absoudre. Ce caprice d'indulgence, l'a-t-il éprouvé? Rien ne l'indique. Ce qu'il a éprouvé probablement, c'est un embarras et un certain intérêt causés par le calme imperturbable et le silence obstiné de Jésus, et surtout l'étonnement mêlé de pitié que tout Romain de son rang eût ressenti comme lui en voyant un jeune homme inconnu, bafoué et condamné à mort par ses compatriotes, se dire roi, et roi d'un royaume qui n'était pas de ce monde.

L'accusation des Juifs contre Jésus était double. Ils l'accusaient de blasphème , conformément à la loi judaïque, et de lèse -majesté, conformément

à la loi romaine. Devant Pilate la première accusation disparaît, et la deuxième se divise en trois points : Jésus est accusé : 1° d'avoir agité le peuple; 2° d'avoir refusé le tribut; â'' d'avoir voulu se faire roi. La première de ces accusations n'était guère contestable à cause des grandes foules qui avaient suivi Jésus ; la deuxième, quoique mensongère, était la plus dangereuse; la troisième pouvait endormir la vigilance de Pilate en lui faisant croire que les Juifs ne reconnaissaient d'autre roi que César. Devant de telles accusations, Pilate n'hésite point. Les Juifs ayant refusé d'entrer dans le prétoire de peur de se souiller et de ne pouvoir faire la Pâque, il va au-devant d'eux, et quand il les a entendus, il rentre avec Jésus pour l'interroger.

11 lui demande d'abord s'il est vrai qu'il se dise roi des Juifs. « Cette question vient-elle de vous, lui répond Jésus, ou bien répétez-vous ce que d'autres vous ont dit de moi ? » Pilate prend mal la question et réplique avec dédain : « Est-ce que je suis Juif, moi? Tes compatriotes et tes princes des prêtres t'ont mis dans mes mains, qu'as-tu donc fait? — Mon royaume n'est pas de ce monde, dit Jésus. S'il était de ce monde mes gens combattraient pour me délivrer des Juifs, mais il n'est pas de ce monde. — Tu es donc roi? » lui dit Pilate. A quoi Jésus répond

cette fois nettement : « Oui, je suis roi, et je suis venu au monde pour rendre homm.age à la vérité. — Qu'est-ce donc que la vérité? » lui demande Pilate. C'était pour Jésus une belle occasion de s'expliquer, mais il se tait. Alors Pilate sort de nouveau et va trouver les Juifs' qui renouvellent leurs accusations, <( Tu n'entends donc pas de combien de choses on t'accuse? » dit-il à Jésus cpi garde toujours le silence. Les Juifs répètent cju'il a bouleversé le pays à commencer par la Galilée. En apprenant qu'il est Galiléen, Pilate s'en débarrasse et l'envoie à Hérode, tétr arque de Galilée, qui était allé en curieux voir l'affluence et la variété d'étrangers que la fête de de Pâques attirait dans Jérusalem. Hérode, ne pouvant arracher un mot à Jésus qui s'obstine à garder le silence, ordonne qu'on le couvre d'un long manteau blanc et qu'on le ramène ainsi, indiquant à Pilate par cette dérision qu'il lui renvoie un aspirant à la royauté ^.

Cet acte de Pilate ne s'explique point. D'abord les présides et les procurateurs romains pouvaient juger

1. Chez les Romains, ceux qui aspiraient à quelque magistrature importante se couvraient d'une robe blanche pour attirer les regards de la foule. Ainsi distingués des autres citoyens, ils étaient appelés candidali. Hérode, connaissant cet usage des Romains, couvrit de la robe blanche Jésus que les Juife aceasaient de vouloir se faire roi.

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un accusé conduit devant eux, cpel que fût son pays, et Pilate était trop hautain et trop jaloux de son autorité pour la sacrifier ainsi. Ensuite, à supposer c|u'il eût voulu se débarrasser de Jésus, Hérode, pris à l'improviste un jour de fête, n'aurait pas jugé immédiatement une affaire qu'il ne connaissait pas, dans une ville où il n'avait aucune juridiction. Il aurait envoyé Jésus en Galilée et, à son retour, examiné l'affaire tout à son aise. Luc, d'ailleurs, est le seul qui raconte cet incident, Matthieu et Jean, qui alors étaient à Jérusalem, n'en parlent pas.

C'était, disent-ils, l'usage, de délivrer à la fête de Pâques un prisonnier. D'où venait cet usage? Josèphe et la plupart des écrivains qui se sont plus particulièrement occupés des institutions mosaïques se taisent là-dessus, et leur silence nous laisse ignorer si au temps de Jésus cet usage était ancien ou nouveau, et s'il venait des Juifs ou des Romains. Les raisons de ceux qui le font venir des Juifs paraissent confirmées par ces paroles que Jean met dans la bouche de Pilate : « C'est une coutume chez vous. » Mais d'où et de qui qu'elle vînt, soit des Juifs, soit des Piomains qui faisaient de grandes concessions aux peuples vaincus, surtout aux Juifs très-portés à la rébellion, cette coutume avait une telle force que les procurateurs romains la regardaient comme obligatoire.

Pilate donne aux Juifs le choix entre Jésus et Barrabas qualifié de brigand fameux et accusé de rébellion et d'homicide ^. Poussé par les prêtres et les Pharisiens, disent les évangélistes, le peuple demande qu'on délivre Barrabas. Alors Pilate, même en le supposant le plus indulgent des juges, n'était plus maître de sa décision. A cette question : tu es donc roi? Jésus avait répondu, oui; et à l'accusation d'avoir excité le peuple à ne point payer le tribut il n'avait rien répondu. Les disciples, les apôtres , auraient pu prouver que c'était là une calomnie; aucun n'eut le courage de se montrer. Pilate avait donc devant lui un homme convaincu, de son propre aveu ou par son silence, d'un double attentat contre l'autorité de César. Son devoir était impérieux, ii

I. Ce Barrabas est une victime de l'histoire falsifiée qui lui a dérobé non-seulement son honneur, mais son nom. Par une coïacidence singulière, il se nommait aussi Jésus, nom très-commun chez les Juifs, Jésus Bar-AbbaSj c'est-à-dire Jésus, fils d'Abbas, ou plutôt Bar-Abban, fils de notre Maître, comme Pierre s'appelait Simon Bar-Jone, Simon fils de Jonas. C'était un insurgé, ^ arrêté comme chef d'un de ces mouvements populaires si fréquents depuis la conquête. Il y avait eu du sang répandu, et alors comme toujours, les vainqueurs cherchaient à flétrir la cause des vaincus en les accablant d'épithètes infamantes. Les premiers chrétiens, pour déshonorer les Juifs, inventèrent que Pilate avait voulu délivrer Jésus, mais que les Juifs lui avaient préféré un chef de brigands.

rendit la sentence, et Jésus condamné à mort est immédiatement flagellé.

Ce supplice, en quelque sorte préliminaire, ne fut pas, comme on le croit, une barbarie exceptionnellement infligée à Jésus. La condamnation au supplice de la croix impliquait la flagellation préalable. On l'appliquait au patient soit pendant qu'il marchait au supplice, soit pendant qu'il était encore en prison, et dans ce dernier cas, chez les Romains, on l'attachait à une colonne ; chez les Juifs, au contraire, il était couché la face contre terre ^. Chez les Romains, le nombre des coups était indéfnii ; chez les Juifs, il fut d'abord de quarante et puis de trente-neuf, ce qui est confirmé par saint Paul ^, On distinguait chez les Romains la fustigation [virga) d'avec la flagellation (flagellum) . La fustigation, moins infamante, était appliquée aux hommes libres, la flagellation aux esclaves, et l'énergie du mot grec employé dans le quatrième Évangile, Emastigose^ semble indiquer que Jésus fut flagellé. De combien de coups? Les évangélistes ne le disent pas et la fantaisie que certains écrivains ont eue de nous l'apprendre, d'après les prétendues Révélations de sainte Brigitte, est tout simplement chimérique.

1, Deulér., xxv, 2.

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