Richard Simon, ibid., t. I, p
Cette dernière opinion est soutenue et fortement motivée par M. Michel Nicolas, qui essaye de prouver par une foule de passages que le texte de Marc porte 1 bien plus que celui de Matthieu le caractère de la priorité, et que celui-ci paraît tantôt abréger celuilà, tantôt TexpHquer, tantôt le préciser. En effet, dans l'hypothèse que Marc a connu Matthieu et en a extrait son ouvrage, on s'explique difficilement qu'il ait pu omettre volontairement l'histoire de la naissance de Jésus et une foule d'autres faits de la plus grande conséquence. Dans ce système, il faut admettre que le second Évangile canonique n'est pas celui que Papias connaissait sous le nom de Marc, qu'il y a eu un Marc primitif, différent de celui que nous avons, et que l'auteur du premier Evangile prit tout entier, en donnant seulement une autre disposition aux diverses parties dont il se composait^.
Après tant de travaux si estimables, nous n'avons et nous ne pourrons jamais avoir là-dessus c|ue des conjectures plus ou moins plausibles. Quoique l'hypothèse d'un Évangile primitif dont Matthieu et Marc
1. Sur cette question, voir: Éludes critiques sur la Bible/ \ par Michel Nicolas, p. 83 à 96; Études critiques sur l'Évangile l l'^selon saint Matthieu, par M. Réville; et les travaux de M. Reuss sur les Évangiles synoptiques dans la Revue de théologie, t. XI, et Xouv. Revue de théologie, t. II.
se semient servis ne repose sur aucune donnée historique, la parenté du premier et du second évangéiiste étant évidente et incontestable, ce qui paraît le plus certain, c'est qu'ils ont travaillé sur un fond commun et que les deux Évangiles ne sont que la traduction du même origijial. Avec cette différence que Marc ou celui qui a pris son nom s'est servi d'un exemplaire plus simple et non surchargé des additions qu'on trouve dans Matthieu. Ce qui est remarquable et qu'il importe de noter, c'est que les différences entre les deux Évangiles portent juste sur les faits où la concordance devrait être le plus stricte, puisque ces faits tiennent aux dogmes fondamentaux du christianisme. Ainsi Marc omet radicalement les deux premiers chapitres de Matthieu, c'est-à-dire tout ce qui est relatif à l'incarnation du Messie dans h sein d'une vierge, et plus tard les miracles qui signalent la résurrection de Jésus; omissions trèsgraves puisqu'on en peut conclure ou que les choses omises par Marc ne se trouvaient point dans le texte primitif, ou que Marc les a rejetces ne croyant pas à leur authenticité.
Mais c'est surtout sur les douze derniers versets du chapitre xvi" et dernier que s'élève la plus grande difficulté. Nous avons déjà dit, d'après le témoignage de saint Jérôme, que ces versets man-
quaient dans presque tous les manuscrits grecs. Saint Jérôme dit hoc capitulum, ce qui prouve que le chapitre manquait tout entier, car saint Jérôme, qui connaissait la valeur des mots, et qui, en un sujet si sérieux, ne s'exprimait pas légèrement, n'était pas homme à indiquer le tout, ne voulant signaler qu'une partie. Cependant de savants critiques, notamment Richard Simon, veulent que par ce mot Capitulum on entende seulement ce qui est dit depuis le neuvième verset, surgens autem, jusqu'à la fin. Quoiqu'ils ne justifient leur opinion par aucune raison concluante, admettons-la. Il reste toujours établi que Matthieu et Marc, racontant l'apparition de Jésus après sa résurrection, sont en flagrant désaccord, et saint Jérôme, répondant à Hédibia qui le priait de les concilier, dit qu'on pouvait rejeter le témoignage de saint Marc. Cette réponse a scandalisé les auteurs ecclésiastiques, et Baronius s'étonne que saint Jérôme ait pu ainsi contester l'autorité du dernier chapitre de saint Marc.
Mais le désaccord sur ce point ne se borne pas à ce seul chapitre. Nous verrons, en examinant cette partie de l'histoire de Jésus, que Luc, dans son dernier chapitre, et Jean, dans son pénultième, sont encore plus en contradiction avec Matthieu, que Matthieu ne l'est avec Marc.
Plusieurs Pères disent que Luc, « le médecin très-cher à saint Paul ^ » , a été l'interprète et le secrétaire de cet apôtre. « Luc, dit saint Irénée, a mis par écrit l'Évangile que Paul prêchait. » En commençant son récit, Luc avoue qu'il n'a rien vu ni entendu directement, mais il assure qu'il est trèsbien informé, les choses qu'il va écrire lui ayant été racontées par des témoins oculaires. On se demande d'abord pour quelle raison lui et saint Paul ont cru devoir publier un Évangile, quand les chrétiens en avaient déjà deux, et l'un écrit par un disciple^ de Jésus. Dans sa déchcace à Théophile, Luc dit qu'il a voulu mettre dans cette histoire de l'ordre et de l'exactitude, ce qui ressemble à une critique des Evangiles déjà existants. On a prétendu que Luc n'a pas connu l'Evangile de Matthieu et, par conséquent, n'a pu y faire aucune allusion dans son prologue; opinion trop absolue en un sujet où tout est incertitude et obscurité. Il est peu croyable que Luc, parmi les documents dont il s'est servi, n'ait pas eu au moins le recueil de sentences dont parle Papias; dans tous les cas, il est certain qu'il a bien connu l'Évangile de Marc, car, sauf un ou deux passages, ce second Évangile se retrouve tout entier dans le troisième.