ENFANCE DE JÉSUS
Ce chapitre pourrait n'avoir que cette seule phrase : Nous ne savons rien de l'enfance de Jésus. — Après l'avoir fait naître au milieu des prodiges, Matthieu le perd de vue pendant plus de trente ans, et nous le montre sortant de Nazareth clans ce temps-là^ c'est-à-dire à une époque indéterminée. Dans le deuxième et le quatrième Évangile, il tombe pour ainsi dire des nues au bord du Jourdain où il va recevoir le baptême de Jean. Luc, au contraire, place entre la naissance et la prédication l'épisode de la dispute dans le Temple. Jésus alors avait douze ans. De douze
à trente ans, qu'a-t-il fait? On l'ignore. Lui-même n'a jamais parlé du temps qui a précédé son apostolat, et, comme plusieurs de ceux qui ont laissé un grand nom et puissamment influé sur les destinées du monde, il passa ses premières années dans une complète obscurité. Mais, ici, cette obscurité est tout à fait inexplicable.
Selon deux évangélistes, la naissance de Jésus avait eu la plus retentissante publicité : d'abord à Bethléem, où l'Enfant nouveau-né avait été annoncé par les anges, adoré par les bergers, visité par les mages, et où il avait occasionné un massacre de tous les enfants du pays ; ensuite , à Jérusalem , où deux personnages vénérés l'avaient reconnu pour le Messie. Les Juifs attendaient le Messie avec une impatience telle qu'ils couraient aveuglément après tout imposteur qui en prenait le titre. Ils ont du, naturellement, entourer de leur plus tendre affection l'Enfant signalé par tant de prodiges significatifs , veiller sur lui , suivre les progrès de son enfance , voir grandir ;n.vec lui les espérances qui s'attachaient au Sauveur 1 [l'Israël. C'est le contraire qui arrive. Lorsque Jésus l'/îommence sa prédication , il est inconnu à Jérusalem et absolument méconnu à Nazareth. Ses frères ne croient pas en lui, et ses concitoyens, au milieu desquels il a vécu, ne voient en lui qu'un des leurs, un
simple ouvrier, le fils de Joseph le charpentier.
Frappés de cette anomalie et des objections qu'elle provoque, les auteurs des Évangiles apocryphes imaginèrent une histoire de l'enfance de Jésus , mais ils la composèrent des prodiges les plus ridicules, et l'Église a toujours rejeté ces prétendues histoires, que saint Jérôme attribue à des cerveaux en délire ^. Cependant, comme plusieurs sectaires niaient que le Messie eût jamais eu une enfance, et prétendaient qu'après s'être fait un corps avec les quatre éléments il était descendu du ciel sous la forme d'un homme de trente ans, il parut nécessaire de dire c|uelque chose de cette enfance mystérieuse et contestée. C'est ce que fit Luc en racontant une discussion que Jésus, âgé de douze ans, avait eue dans le Temple avec les Docteurs de la loi.
« Son père et sa mère, dit-il, allaient à Jérusalem tous les ans, à la fête de Pâques, et ils y allèrent quand il eut atteint l'âge de douze ans. S'en étant retournés après la fête, l'enfant demeura à Jérusalem à l'insu de son père et de sa mère, qui marchèrent pendant toute une journée le croyant avec eux. S'étant aperçus qu'il n'était point dans leur compa-
1. Voir Y Évangile de l'Enfance j, chap, xxxvi et xxxvii; et \Uisloire de la Nativité de Marie et de l'enfance du Sauveur,, chap. XVIII à XLvii.
gnie, ils retournèrent à Jérusalem pour le chercher, et, au bout de trois jours, ils le trouvèrent dans le Temple parmi les Docteurs qu'il écoutait et qu'il interrogeait. Tous ceux qui l'entendaient étaient fort étonnés de sa maturité et de ses réponses. Sa mère lui dit : (( Mon fils, pourquoi agir ainsi avec nous? ton « père et moi, fort affligés, nous te cherchions. — u Pourquoi me chercher? répond Jésus. Ne saviez- « vous donc pas qu'il faut que je vaque aux affaires (c de mon Père? » Mais, ajoute l'évangéliste, ils ne comprirent pas ce qu'il leur disait ^. »
Et d'abord, nous devons faire ici une observation que nous avons déjà faite plus d'une fois et qui se présentera souvent encore : comment un fait de cette importance est-il ignoré des autres évangélistes? Car on ne peut pas raisonnablement supposer que, le connaissant, ils aient jugé inutile d'en parler. Leur silence alors ne s'expliquerait pas, mais le récit de Luc ne s'explique pas mieux.
Si Jésus, dans sa discussion avec les Docteurs de la loi, les remplit tous d'admiration, ils durent naturellement se demander et demander quel était cet enfant d'un génie si précoce, s'enquérir de ses parents et se convaincre que c'était le môme dont la naissance,