Histoire élémentaire et critique de la littérature
Le volume que je publie aujourd’hui sur l’Hîstoire littéraire de la France, comprend deux siècles : le Siècle de François P'' ou l’^^e de la Renaissance, et le Siècle de Louis XIV ou VAge d’or de la littérature française.
Ces deux siècles, le xvF et le xviC, sont grands à différents titres, importants à différents points de vue. L’un prépare la langue, et l’autre la forme ; l’un élabore la littérature, et l’autre la perfectionne ; en un mot, l’un ouvre la route, et l’autre la parcourt jusqu’aux limites où s’arrêtent le bon, le vrai et le beau.
Mais ce qui caractérise ces deux siècles et les différencie davantage , c’est leur tendance littéraire et surtout leur tendance morale.
Placé entre le moyen âge de la littérature française, la
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VI AVERTISSEMENT
renaissance de la littérature classique, et la décadence de la littérature italienne, l’une toute naïve et tout originale, et les deux autres non moins originales, mais plus savantes, le xvi® siècle olïre, dans son caractère mixte, la trace et l’empreinte de cette triple influence. L’école gauloise, l’école romaine et grecque, l’école italienne, se le disputent tour à tour : la première triomphe avec Marot et Rabelais, la seconde avec Du Bellay et Ronsard , la troisième avec Desportes et Bertaut, pour céder bientôt la place au marotisme qui reparaît avec Régnier et d’Aubigné. Aussi, point d’unité ni dans la direction ni dans les œuvres ; véritable Babel littéraire où se devait perdre notre littérature , si la réforme de Malherbe ne fût venue donner gain de cause à la vraie langue , à la vraie littérature française , langue et littérature dont le xvii“ siècle prit en main la défense, et qu’il porta triomphalement au-dessus de toutes leurs rivales.
La tendance morale de ces deux siècles a quelque chose de plus distinct encore. Si l’école classique sait plus ou moins se soustraire à l’immoralité , l’immoralité règne dans l’école marotique par la licence, dans l’école italienne par la galanterie. Mais ce qui domine dans toutes, c’est l’influence éloignée ou prochaine de la réforme protestante : chez l’une , elle consacre tous les écarts du cœur et de la pensée ; chez l’autre , tous ceux du sentiment et de l’imagination ; chez la troisième , tous ceux de l’esprit et du goût. Grâce à cette triste et funeste influence , le scepticisme pénètre dans toute la littérature , avec des effets divers, suivant la diversité de ses applica-
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tions. Les théories ou les œuvres littéraires s’en ressentent , comme les théories ou les œuvres morales : s’il en résulte, d’un côté, Marot, Ronsard, Desportes et Régnier, avant-coureurs du xix® siècle, de l’autre, il en résulte Rabelais, Montaigne, La Roétie et Charron, précurseurs du xviu®. Le xviiC et le xix® siècle, objet du troisième volume de cette histoire , sont les contre-coups du XVI®.
Avant d’arriver à ces deux époques déplorables , nous avons heureusement à faire une halte consolante à l’époque intermédiaire , au xvii® siècle , si justement nommé le grand siècle.
Le vrai caractère de la grandeur, c’est I’ünité, et jamais siècle n’offrit une unité plus profonde et tout à la fois plus saillante que le siècle de Louis XIV : unité littéraire et politique, unité morale et religieuse. Sauf quelques exceptions , c’est partout , c’est en tout la môme tendance ou la môme direction, dans la prose comme dans les vers, dans la philosophie comme dans la religion, dans l’histoire comme dans l’éloquence , dans la poésie dramatique comme dans la poésie lyrique , dans les romans même comme dans ces poésies fugitives qui ne sont que trop souvent l’écho des mauvaises passions et des mauvaises mœurs. De là cet ensemble de perfection, unique dans le monde, et qui prouve invinciblement cette vérité qu’on ne saurait trop répéter à notre siècle incrédule, c’est qu’on ne produit rien de grand en littérature que par les grandes croyances , en morale, en politique, en religion.
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C’est ce que n’ont point vu des auteurs estimables *, lorsque, cherchant les causes de ce rendez-vous universel de génies au siècle de Louis XIV, ils n’en ont assigné pour cause que l’état matériel de la langue, qui, selon eux, au sortir des mains de Malherbe et de Balzac, sufiisaità faire produire les chefs-d’œuvre dont nous nous étonnons encore chaque jour. Evidemment, c’est n’envisager que le côté littéraire et par conséquent le plus étroit de la question. Dans une question de ce genre, il y a avant tout et au-dessus de tout le côté moral.
Tout se tient en effet dans la société : les lettres se lient aux mœurs, et les mœurs aux lettres; aux mauvaises mœurs le mauvais goût, comme le b n goût aux bonnes mœurs. Par une admirable loi de la Providence , le vice ne saurait s’allier avec le vrai talent. Le talent n’est point quelque chose de distinct du caractère. Les anciens comme les modernes ont su voir les rapports qui les unissent entre eux , et quand Buffon a dit ; Le style est l’homme même , il n’a fait que répéter la pensée des philosophes qui ont dit en des temps divers : C’est le cœur qui produit les grandes pensées ( Vauvenargues ) ; c'est le cœur qui rend éloquent (Quintilien 2 ). Si le style est l’homme même, il est tout l’homme, ses pensées et .ses sentiments, ses habitudes et ses passions, en un mot, tout
‘ MM. Yilleniaiii, Saint-Marc Girardin, Gernsez et autres.
^ Pectus est quod disertos facit. — Juvcnal a la même idée, lorsqu’il dit ;
. •. . Fecunduiu conrute pccUiB.
avertissement.
son être, âme et corps. Si le style est tout l’homme, l’écrivain ne peut se séparer de l’homme, et la littérature ne doit et ne peut être que l’exacte expression de la société, comme la société le miroir fidèle de la littérature, variables toutes tes deux, mais toutes les deux invariables dans ta fidélité de leur mutuelle représentation. A la fois effet et cause, les lettres reçoiventl’empreinte des mœurs sociales, et les mœurs sociales, celte des lettres ; tantôt c’est la forme, c’est le ton de la société qui se communique à la littérature ; tantôt c’est celui de la littérature qui se transmet à la société ; et pour en revenir à l’époque qui nous occupe, sous Louis XIV, c’est la décence des mœurs publiques, c’est le respect profond des convenances sociales qui répandit sur les lettres cette fleur de bon goût que rien ne peut flétrir, ce parfum de beauté que rien ne peut dissiper. C’était partout un sentiment exquis de ce qui convient, une entente délicate de ce qui est beau ' , entente et sentiment qui s’harmonisaient, dans une admirable unité, avec une noble soumission à ce qui régissait la société, c’est-à-dire la religion et la monarchie.
A la suite de ces considérations générales, où j’ai cru devoir entrer pour expliquer ma critique, je dois dire quelque chose du matériel de ce volume.
Les deux parties dont il se compose comprennent, l’une le xvi* siècle (p. 1 à 207), l’autre le xvii' siècle
' Quod decet , id est quod pulchrum (Cicéron). On voit qiiô Cicéron regardait ces deux mots, les convenances et le beau, comma identiques.
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(p. 208 à 540). Celle-ci se subdivise en deux grandes sections, l’une pour la première, et l’autre pour la seconde moitié du xviC siècle.
La première partie (xvi® siècle) offre, comme le volume consacré au moyen âge, un grand nombre de citations, destinées à faire connaître les progrès et les développements de notre langue, tant dans les vers que dans la prose. J’en ai été plus sobre dans la première section du xvu® siècle, et plus encore dans la seconde, soit parce que je n’avais à signaler que la transition d’une époque à l’autre, soit parce que les auteurs de cette période sont entièrement classiques et dès lors familiers à tous les lecteurs. Du reste, je me propose de publier un jour, si le vœu m’en est manifesté, des Leçons pratiques de litléralure, qui auront le double but, le double avantage de suppléer à ce qui manque ici, comme de montrer les applications des théories critiques que j’ai développées, soit dans mon Traité, soit dans mon Histoire de la littérature ancienne et moderne.
Cet ouvrage, s’il s’exécute, terminera probablement cette partie de ma carrière littéraire , carrière plus laborieuse encore qu’elle n’a été féconde, et dont ma santé ressent chaque jour les rudes atteintes. Qu’il me soit permis, à cotte occasion, de dire au public qui, tout en prenant intérêt à mes travaux, les trouve peut-être trop nombreux, que depuis vingt ans ils ont été la constante occupation de ma vie ; que ce n’est point là cette littérature facile qui se concilie avec les plaisirs ou les exigences du monde ; que pour produire tous ces ouvrages.
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dont le nombre m’effraie moi-môme, il m’a fallu consumer, dans un labeur incessant, toute une moitié d’existence ; que, sans secrétaire, sans collaborateurs, ils ont été tous écrits de ma main et de ma main seule ; que le désir du bien m’a seul soutenu dans ce siècle du mal, et que, tant que le public ne se lassera pas de mon nom, je continuerai, par devoir comme par reconnaissance, à lui offrir, de ma retraite champêtre, les fruits de mes veilles, et de ce que la Providence a bien voulu me départir plutôt en courage qu’en talent.
Mantes, 4 anût 1840,
Em. Lefranc.
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