Aux Mystères, qui étaient des tragédies de couvent
et d’église, succédèrent tout à coup des tragédies de collège, toutes mythologiques et païennes. Au lieu d’étre représentées dans un ancien hôpital par des artisans obscurs, devant des habitués de paroisse, ou môme dans l’hôtel de Bourgogne, devant un public plus délicat, mais trop peu érudit, ces pièces se jouent au collège de Boncour, à celui d’Harcourt, à celui de Beauvais, ou bien à riiôtel de Beims, devant Henri 11 et ses courtisans, devant le grand Turnèbe, le grand Dorât, et autres personnages de science et d’honneur. « Les entre-parleurs, » nous dit Pasquier, sont tous hommes de nom : les Jon delle (il jouait le rôle de Cléopâtre ), les Remi Belleau, » les Jean de la Péruse (les Ronsard, les Baïf), y prennent » eux-mêmes les rôles principaux ; et quand le dernier » acte s’est terminé au milieu des applaudissements, au- )) teurs et acteurs partent gaîment pour Arcueil ; un bouc )) se rencontre ; on l’orne de fleurs et de lierre , on le » traîne dans la salle du festin, on l’offre en prix au poète » vainqueur; et Ronsard, dans un langage français-grec, » entonne pour Bacchus et Jodelle le Pæan triomphal. »
Jodelle le premier, d’une plainte hardie,
Françoisement chanta la grecque tragédie ;
Puis, en changeant de ton, chanta devant nos rois La jeune comédie en langage françois.
Et si bien les sonna, que Sophocle et Méandre,
Tant fussent-ils savans, y eussent pu apprendre.
Ravi de la nouveauté du spectacle, Henri 11 donna cinq cents écus à Jodelle.
4. Jodelle, enhardi par son succès ou plutôt par son triomphe, voulut aussi réformer la comédie. 11 avait moins à faire dans ce genre : la comédie est nationale parmi nous. Son essai, à la manière de Plaute et de Térence, intitulé VAbhé Eugène ou la Rencontre, est resté au-dessous de la farce de Palhelin. C’est à peu près le même style, avec une gaieté moins franche, et une plus profonde immoralité; l’adultère et la simonie y sont présentés comme choses toutes simples et fort ordinaires.
Eugèm et Cléopâtre forment avec la tragédie de Bidon 4)ut le bagage dramatique de Jodelle; il est bien mince pour un auteur aussi fécond. Mais on sait qu’il était, en outre, presque toujours chargé par Henri II des divertissements de la cour. Une de ces fêtes dont il était l’ordonnateur ayant déplu un jour à ce prince, par une méprise des machinistes qui amenèrent à la suite d’Orphée des clochers au lieu de rochers, Jodelle fut disgracié, et tombé dans la misère, il mourut ou de faim ou de chagrin.
5. Jodelle avait donné l’impulsion ; les tragédies grecques et latines abondèrent. Jodelle avait écrit la sienne en vers de dix syllabes ; Jean de la Pérüse sentit que le vers alexandrin a plus de majesté ; il donna ce rhythme a sa tragédie de Médée.
Les fi ères Jean et Jacques de la Taille composèrent des tragédies, entre autres Saül furieux, la Famine ou les (rabaonites, et Darius ou Daire, célèbre par le vers tronqué que l’auteur place dans la bouche de ce roi mourant :
Ma mère et mes enfants aye en recommanda .
I] ne put achever ; car la mort la garda;
réticence dont aucune rhétorique n’avait encore donné 1 exemple. On doit encore à Jean de la Taille les Corri-
vaux et le Négromant, comédies spirituelles traduites de 1 A ri este.
On a d’ANTOiNE Baïf, Antigone, traduite de Sophocle, le Brave ou Taillebras, imité de Térence, et l’Eunuque, traduit du même.
Grevin, auteur de la Trésorière et des Ebahis, comédies aussi licencieuses que l’Eugène de Jodelle, a semé de vers énergiques la tragédie de la Mort de César : la no! lesse du style dramatique lui doit un léger progrès. On y trouve quelques morceaux de force; tel est celui-ci, dont il ne faut juger que le fond sans faire attention au langage :
Alors qu’on parlera de César et de Rome,
Qu'on se souvienne aussi qu’il a éfé un homme.
Un Brute, le vengeur de toute cruauté,
Oui aurait d’un seul coup gagné la liberté.
Quand on dira : César fut maître de l’empire, Qiron sache quand et quand Brute le sut occire. Quand on dira : César fut premier empereur.
Qu’on dise quand et quand Brute en fut le vengeur.
Remi Belleau fit une comédie intitulée la Reconnue, et Mellin de Saint-Gelais traduisit en prose la bophonisbe dnlrissin'.
6. A l’exception de la Sultane, tragédie de BoL^IN, qui la tira de l’histoire turque, le drame français ne lut qu’un calque du drame ancien ou italien. C’est dans la tragédie surtout qu’on voit une imitation mal comprise : caractères communs, situations banales, peu ou point d’intérêt; l’action simple, mais froide, réduite à quelques personnages et à des actes fort courts ; le style, grave et noble quelquefois, le plus souvent tendu et trivialement boursouflé, excepté dans les chœurs où il s’élève, s anime et s’épure. L’erreur fut donc la même au tùeatre qu’en poésie, et devait avoir les mêmes résultats ; c était la lettre et non l’esprit des anciens tragiques qu’on avait saisis ; aussi ces premiers ouvrages ne furent-ils que de
serviles et ridicules parodies.
Encore, si la tragédie française eût seulement marche sur les traces des Grecs, elle eût pu prendre un élan plus rapide et plus sûr. Mais elle suivait les Latins bien plus que les Grecs : Sénèque passait avant Sophocle ; habitude à laquelle Corneille restera soumis. Ainsi son imitation est en quelque sorte une imitation de seconde main ; elle a de la tragédie latine les longs dialogues, les tirades déclamatoires, les lieux communs, les peintures vagues et faciles, les caractères efl’acés.
7. Jusqu’à ses dernières années, Jodelle conserva sur ses contemporains l’autorité suprême d’un chef d’école, et aucune réputation rivale ne lit pâlir la sienne. Mais en 1573, il se vit soudain éclipsé par Robert Garnier, à qui la Pléiade elle-même n’hésita pas à accorder la palme de la tragédie. 11 avait, dit Ronsard, une bouche tragique.
» V. Histoire de UIAttêratare étrangère. !•
un son mâle et hardi; mais il ne sut pas plus que Jodelle animer ses ouvrages d'un intérêt vraiment passionné. On a de lui sept tragédies, la Troade, Porcie, les Juives, etc., dont seize éditions furent publiées en vingt ans.
8. Attaché servilement à Sophocle et surtout à Sénèque, Garnier remplit ses tragédies de chœurs parasites et de tirades ampoulées : son mérite est d’avoir donné plus d’élévation, d’harmonie, de pureté au langage. L’économie dramatique n’a rien gagné chez lui ; mais si l’on compare son style à celui de Jodelle, on comprend l’admiration que ses contemporains conçurent pour son talent. Dans la tragédie des Juives, la seule que Garnier ait inventee, une reine adresse a Nabuchodonosor, vainqueur de son fils, cette supplication :
Vous avez subjugué maintes belles provinces,
Vous avez combattu les plus belliqueux princes Et les plus redoutés; mais vous l’étiez plus qu’eux.
Tous ensemble n’étaient comme vous belliqueux.
Mais en vous surmontant, qui êtes indomptable,
V ous acquerrez victoire à jamais mémorable :
Vous aurez double honneur de nous avoir défaits,
Et d’avoir, comme Dieu, pardonné nos méfaits.