HIST. DE LA LITT. FR. — XVF SIÈCLE
ridique que le premier, n’a pas été sans influence sur la manie chevaleresque qui s’est emparée des premières années du siècle suivant.
2. Les presses parisiennes donnaient au public beaucoup d’ouvrages ascétiques, de vieux romans, de satires et d’allégories populaires : on trouvait cette invention économique, et l’on s’empressait d’acheter des livres. Alors nos conquêtes en Italie vinrent donner un nouveau mouvement aux esprits. Masselin, Rociiefort, Jean DE Roly, aux Etats-Généraux convoqués sous Charles VIII et sous Louis X!l, déployèrent, non de l’éloquence, mais cette franchise de langage et cette connaissance des affaires, les plus grands mérites des orateurs dans les assemblées politiques. Claude de Seyssel, écrivain élégant pour son temps, fit l’éloge de Louis Xll sous la dictée de l’amour populaire. Le tour de sa phrase est déjà plus formé; l’imitation de la période latine se laisse apercevoir dans son style, qui ne manque ni d’harmonie ni même quelquefois d’un coloris assez pur. 11 sert de témoignage à ces progrès rapides du luxe et de la richesse publique, de l’élégance des mœurs et de la sociabilité, depuis nos expéditions d’Italie. On le voit s’étonner des grands bâtiments qui s’élèvent, et de la magnificence jusqu’alors inconnue qui pénètre dans la cour des rois.
3. Le premier effet que produisirent sur notre littérature à peine ébauchée les clartés qui émanaient de l’Italie, fut une surprise profonde, suivie d’imitations burlesques. Pendant quarante ans, les poètes abondent; mais quels poètes ! Comparables à ces paysans ridicules que nos auteurs comiques nous rendent plus ridicules encore sous le costume et les airs de fatuité qu’ils empruntent, Mo- LiNET, Mescuinot, Crestin, abandonnent la difi'use et maligne naïveté de Jean de Meung, pour je ne sais quelle élégance alîectée, consistant surtout dans le rapprochement des lettres et le cliquetis des syllabes. L’esprit, dit Addisson, étant le talent de trouver des ressemblances entre les choses, on a été jusqu’à trouver de l’esprit dans les ressemblances entre les mois. Tels étaient la science
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et l’art de cette école poétique qui précéda iinniédiatement Marot^ Assonances, allitérations, rimes triples quadruples, entassées dans un seul vers, faisaient le mérite et te charme de cette poésie : voilà tout ce que Molinet et Chastelain avaient gagné à étudier les bom composteurs tahques (Meschinot). Ils espéraient
. Faire à jamais vivre
Les tranchants et les innchants chants
Qui sonnaient sous leurs adroits doigts. (Ghestin.)
Le fouet sanglant de Rabelais n’épargna pas ces poëtes qu 1 comparait, avec autant d’esprit que de justesse, aux canllonneurs de cloches. Ceux mômes qui croyaient imiter ainsi l’élégance italienne trouvaient, quand ils s’abandonnaient a leur naturel, des traits ingénieux et d’heureuses images. Les caprices de la passion n’ont peutôtre jamais été mieux exprimés que par le bon trésorier de Vincennes, Crestin.
4. Tout se prépare et s'épure; la grâce des mœurs commence a naître; Louis Xll forme la maison de la leine, appelle les dames a la cour, et y introduit ainsi l’élégance et le bon goût. Alors paraissent les premières feuilles volantes destinées à annoncer au peuple les nouvelles politiques ^ Les savantes familles des Radius et des Estienne accoururent à Paris, où s’établissent leurs presses Erasme visite la France. Déjà les écoles se rempli.ssent de jeunes gens avides de savoir. Octavien de Saint-Gelais essaie de traduire Virgile. Robert Gaguin brille de tout son éclat. Les vieilles chroniques, les Voyages de Ma.vdeville, la Somme rurale de Jehan le Boutillier, se réimpriment à la fois. Le xvP siècle s’annonce par ce mouvement progressif vers la science ; mouvement
' On sait quelle vénération il avait pour le, bon Crestin au vers équivoque.
- On a quelques-uns de ces monuments curieux, dont l’un porte ce litre : C est la très noble et très excellente victoire du roi Louis XII de ce nom, qu’il a heue, moyennant l’aide de Dieu, sur les Vénitiens.
faible encore, et cependant sensible. Louis XII enrichit son pays d’une quantité de livres, nobles trophées de l’Italie, fait rechercher les meilleurs écrits de l’antiquité, attire dans sa capitale plusieurs savants distingués, Aléandre, Paul-Emile, etc., et proclame la liberté de l’esprit et l’indépendance de la pensée, sans prévoir tout ce que cette concession doit avoir un jour de funeste.
5. Les écrivains qui approchaient de la cour, ceux surtout qui avaient suivi nos armées, s’écartaient de plus en plus du mauvais goût des âges précédents. Cependant la narration conservait encore sa prolixe naïveté, son extrême incorrection. On traduisait, mais souvent à contresens , Josèphe , Boèce, Boccace , l’Imitation de Jésus- Christ. L’amélioration était sensible dans la poésie : Octavien de Saint-Celais, Jean Marot et d’autres ont plus de variété dans leur diction et moins de confusion dans la phrase que Villon et Charles d’Orléans. Le patois picard, avec sa clarté méthodique et sa prononciation un peu sourde, était devenu peu à peu la langue française, et se débarrassait lentement de ses scories. Avant le règne de François C, on voit se manifester le progrès des études; on l’observe surtout chez un écrivain qui appartient à la fois aux deux époques et aux deux règnes sous lesquels il a vécu. Son talent caractérise très - bien ce point de transition entre la vieille littérature de la France et la littérature érudite du xvC siècle. 11 marque un premier mouvement de la science, prête à s’appliquer, sans choix et sans ordre, aux matières de goût.
6. Lemaire de Belges, élève de Molinet, maître de Clément Marot, attaché à Marguerite d’Autriche, servit, comme Jean Marot, la politique de Louis Xll. 11 écrivit, sous le titre de Légende des Vénitiens, un pamphlet véhément contre leur république. C’est ainsi que la littérature entrait de toutes parts dans les débats politiques. Frappé des progrès de la langue française, il regarda ce faible elfort comme le point de sa perfection la plus
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haute ; i! soutint que notre idiome était fixé à jamais; et, dans sa comique assurance, il opposa Alain Chartier au Dante, et Meschinot à Pétrarque. Toutefois il lui sembla que notre versification n’était pas absolument sans reproche ; le son vague et léger de notre e muet lui parut différer de celui des autres voyelles. Lorsque la césure portait sur cette inflexion à peine prononcée, comme dans ce vers :
Blanche, tendre, polie et accointée (Villon) ,
il reconnut que l’oreille, blessée, perdait le sentiment du rhythme. Lejeune Clément Marot, son élève, apprit de lui à ne pas faillir en ce point, comme il nous le dit lui-même avec beaucoup de reconnaissance pour son maître. Ce fut là le premier perfectionnement de versification qui eut lieu au xvP siècle : Jean Lemaire en doit revendiquer tout l’honneur. C’est encore à lui qu’il faut rapporter les premières tentatives des grammairiens pour régulariser le langage, et même ceux de ces savants, pour recueillir nos souvenirs historiques. Les Illustrations des Gaules, son plus grand ouvrage, écrit d’un style qui, annonçant déjà la prétention de s’emparer des dépouilles latines, est beaucoup moins clair que celui de Comines et de Seyssel, portent la trace du pédantisme, des recherches savamment hypothétiques qui commençaient à s’introduire, et d’une affectation jusqu’alors inconnue. Mais tout était à faire ; la critique manquait, la langue n’était pas arrêtée, l’érudition venait à peine de nous ouvrir ses trésors ; et, sans partager l’enthousiasme de sa protectrice, qui le nomme un Caton, un Cicéron, un Barthole et un Ovide, on est tenté d’attribuer à son siècle les défauts ridicules où il est tombé. Compilateur de Darès, de Dictys de Crète et d’Annius de Viterbe, il nous apprend comment le bas-breton est dérivé de la langue troyenne. Ses dissertations critiques sur Francus, Hector, et tous ces héros auxquels s’était rattaché l’orgueil des nations du moyen âge, sont fort divertissantes. D’ailleurs tant de savoir et cette espèce d’universalité étonnèrent
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ses contemporains. 11 passa pour le père de la littérature renouvelée. Marot ne cite qu’avec enthousiasme Lemaire le Belgeois, (ju’il compare et fait rimer avec Homère le Gréf/cms. Mais ou point de vue de notre siècle, malgré son imagination, son savoir et son esprit, qualités brillantes, mais peu utiles, quand le goût ne leur sert pas de lien, Lemaire leUelgeois n’est reuiarquable que parce que ses œuvres désignent un piogrès et font i>ressenlir des perfectionnements nouveaux, auxquels son élève sut surtout attacher son nom.
7. Avant de succomber devant les justes alarmes de l’Lglise, sous les arrêts équitables des parlements, et de reculer à la vue du fantôme de l'antiquité évoqué par l’école érudite du xvi° siècle, le théâtre burlesque du moyen âge, qui devait se perdre obscurément dans les loges des acteurs forains, devint un instrument de politique entre les mains de Louis Xll et par l’organe d’un de ses hérauts d’armes.
Aux jours gras de 1512, la troupe joyeuse des Enfants Sans-Souci, dirigée par Pierre Grégoire, qu’on prononçait Gringoire ou Gringore, donna en spectacle aux Parisiens, sous les piliers des halles, \e Jeu du prince des sols, la moralité de V Homme obstiné et la farce de Faire et Dire. Cette trilogie était destinée moins à divertir le peuple qu’à faire passer quelques traits hardis sur la politique et la religion à la faveur des licences du carnaval. C’est une grossière ébauche tracée par un Aristophane gaulois. Gringoire a toute l’audace et la bizarrerie d’imagination, mais non la profondeur de pensée de 1 auteur athénien ’. Tantôt personnifiant l’Etat, fc» franco, le peuple; tantôt faisant apparaître, au milieu de ces êtres allégoriques, le roi lui-même et sa cour ; licencieux, spirituel, caustique, il llatte toutes les passions de la multitude, pour l’échaulfer contre le pape Jules 11, alors engagé dans une guerre contre Louis Xll. C’est ainsi f|ue Gringoire nous montre la commune, c’est-à-
‘ V. Il isluirc da la LU tératiirc firecqiie, iQb-lsa.
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dire la masse du peuple, qui vient se plaindre que
Sous ombre de bigoterie On n’exécute rien d’utile Fors rapiner et amasser.
Alors commence un débat entre l’Hypocrisie, qui veut s’emparer de la Nation, et la Nation, qui ne veut pas d’elle. Ce débat est suivi de la déconvenue de cette femme qui, maîtresse par un larcin des habits de l’Eglise, prétend aux honneurs dus à la mère des fidèles et finit par être reconnue
Pour cette pauvre Mère sotte Qui d’Eglise a vêtu la cotte.
La Mère sotte commande en ces termes au bataillon des zélateurs qui la suivent :
Allez, marchez tous à la fois !
Frappez de crosses et de croix !
Je suis la mère Sainte Eglise.
Aurez pour votre vaillantise Largement de rouges chapeaux Et serez riches cardinaux.
Gringoire a fait beaucoup d’autres pièces. Moralités et Sotties; des poëmes aussi féconds en adages que les discours de Sancho-Pança ; des allégories faiblement écrites, mais ingénieuses et faciles à comprendre. Tel est son Castel de Labour (Château du travail). Ses vers sont prosaïques ; mais la saillie ne leur manque pas . c’est ce qu’on trouve le plus fréquemment chez nos vieux poètes. Jamais, dit-il.
Jamais ne vis un sot, chargé d’argent.
Aller attendre homme sage à sa porte.
Quand Gringoire marie les filles du Diable, et qu’il donne la Flatterie pour compagne aux gens de cour, la Rapine aux gens de robe, ïüsure aux gens d’affaires, la Présomption aux jeunes gens, VOutre-cuidance aux grands seigneurs, la Gourmandise aux gens du commun, et la Cathégorie aux moines.
Disputants etpro et contrà;
enfin, pour terminer ces alliances de son choix, quand il laisse la Sensualité sans établissement, parce qu’il est sûr que tout le monde lui fera sa cour, ces inventions, qu’un peuple civilisé trouverait peut-être d’assez mauvais goût, prouvent cependant que celui qui les a conçues, avait reçu en partage la malice, l’esprit et la gaieté de l’imagination.