LA SATIRE MÉNIPPÉE
1. Elal (les espiilsu la fin du xii« siècle. — 2. Pierre Le P.oy, Gilles Durand, P.isseral, Florenl C.lirèlien, Nicolas Eopin. Gillot, auteurs de la Ménippée. — 3. Ce qu’était la Méuippée. — /,. Qualité littéraire qui manque à ce pamplilet. — 6. Idée première de la Meui|ipée ; citation d’un fragment. — C. Ouverture des Etals de la Ligue. — 7. Discours de d'Auliray, orateur du tiers-étal ; citation. — 8. Action principale et personnages de laüléiii|,|,ée. — 9. Pamplilets allégoriques; Jean de La Taille.
1 . Guise était mort sous le poignard de Henri 111 ; Henri 111 avait à son tour péri sous le couteau de Clément. Henri IV n’avait qu’une faible armée : l’Espagne, Rome, le parti de Lorraine voulaient donner à la France un roi catliolique de leur choix; la guerre était partout. Le curé Roucher, ardent partisan de la Ligue, sonnfiit le toscin de son église pour appeler le peuple aux armes. Une foule d'hommes enthousiastes, pleins d’érudition et de cette éloquence qui entraîne le peuple ; les Crespet, les Leuardent, les Rose, les Sainctes, les Hennequin les Jeannin, les Mathieu, cédant à l’ardeur de leur croyance, prodiguaient les conseils belliqueux. Les moines, la pertuisane sur l’épaule, conduisaient les enfants et les femmes en procession militaire. Le parlement décimé n’imposait plus aux Ligueurs. Des milliers de plumes scolastiques attisaient la révolte, et le Béarnais, entouré d’un petit nombre de guerriers fidèles, épuisait dans des combats glorieux et sans résultat sa valeur et sa prudence jusqu’alors inutiles.
2. 11 y avait alors à Paris quelques hommes de grande science et de joyeuse vie, comme l’étaient parfois les savants du xvU siècle, gens d’un esprit moqueur et pénétrant, tous du parti politique, détestant les grimaces des Seize, et qui ne pardonnaient guère à la Ligue les jeûnes du siège de Paris. C’étaient, entre autres, Pierre Le Roy,
* Auteur ilu Panégyrique des deux martyrs ( h's deux (luise ) .
DE LA LITTÉWATUllE EllANÇAlSE. 181
chanoine de Rouen ; les poctes Gilles Durand et Jean I'asserat; Florent Chrétien, ancien précepteur de Henri lY; Nicolas Rapin, prévôt de laconnétablie; Jacques Gillot, conseiller-clerc du parlement, et le célèbre jurisconsulte Pierre Pithou. On se réunissait tantôt chez Pierre Le Roy, le plus riche d’entre eux : c’étaient sans doute les jours de bonne chère ; tantôt chez Jacques Gillot, dans une petite chambre, près de la cour du Palais ; c’étaient les jours de sobriété. Mais chez le chanoine ou chez l’homme de robe, même gaieté et même esprit. Là Rabelais était en honneur, Rabelais comme eux savant, comme eux buveur, et comme eux enclin à se moquer ; là, on riait des Seize, des Etats et des cinq ou six rois de la Ligue ; on contait le courage, les bons mots et même les aventures du Béarnais, tout ce qui en faisait le diable à quatre ; là, Gilles Durand lisait son histoire de l’Ane ligueur qui avait soutenu les sièges de la ville.
Sans jamais en être sorti,
Car il était du bon parti.
C’est là qu’entre les bouteilles et les joyeuses saillies, dans un de ces entretiens où l’on parlait de Rabelais et de Villon, d’Aristophane et de Lucien, des ridicules de la Ligue et des malheurs de la France, c’est là que naquit la Ménippée ', espèce d’épopée comique, faite en commun par cinq ou six Homères satiriques, dans un de leurs meilleurs jours de verve et de gaieté.
3. La satire Ménippée fut à la fois une comédie, un pamphlet et un coup d’Etat. Cette satire fraie la route à Henri IV vers le trône ; elle met au grand jour les prétentions de la Ligue, ses intentions secrètes et ses folies. Sans se contenter de disserter ou de parodier, elle fait agir et vivre cette grande conspiration ; irrésistible satire, burlesque, populaire, fine et profonde, elle a quatre éditions en un mois ; mêlée de vers légers, d’épigrammes pi- (juantes, de pages éloquentes, de comiques parodies ; tableau chargé, mais réel, des mœurs de l’époque dont elle
’ V. Hist, de la Lütéralure grecque, p. 232.
est le plus curieux monument. C’est la dernière fois que l’on a fait usage de cette gaieté des boulfons de cour, de cette liberté ou plutôt de cette licence de rimagination satirique, employée par Rabelais avec plus de désordre et des intentions moins spéciales. Là se retrouvent les habitudes, les manières, le style des personnages de la Ligue ; là se confondent, comme dans la vie de Gargantua, l’invective, la raillerie, la raison, l’allégorie. Mais les allégories de la Ménippée n’ont pas la hardiesse fantastique des inventions de Rabelais. Rabelais enveloppe à dessein le sens de ses satires ; il crée des figures étrang-es et grotesques, afin qu’on ne s’avise pas d’y chercher des portraits ; enfin il a besoin de toute la folie de son imagination pour excuser la témérité de sa raison. La Ménippée a moins de ménagements à garder : elle a la liberté des temps de troubles et de factions ; elle a la rude franchise de l’esprit de parti. Aussi nomme-t-eHe chacun par son nom, employant l’allégorie pour rendre ses caricatures plus amusantes, et jamais pour déguiser ses personnages.
'i-. La vraisemblance seule manque à ce pamphlet, composé dans le goût d’Aristophane, et dont l’exagération comique est le trait principal. Les plus jolis vers de la fin du xvu siècle s’y trouvent semés, et nul orateur de la même époque ne s’éleva jusqu’à une éloquence aussi mâle, aussi touchante que Pierre Pithou dans les morceaux qu’il a fournis à cet ouvrage. Ce serait une œuvre de tout point admirable, si l’esprit protestant n’y perçait à chaque page et s’il ne s’y trouvait des attaques contre certains ministres de la religion, attaques peu mesurées et qui semblent quelquefois remonter plus haut.
5. L’idée première de la Ménippée, qui transforme en deux charlatans le parti de Lorraine et celui d’Espagne, tous deux occupés à brasser le CathoUcon, essence mêlée de poudre d’or, de pensions, de promesses, de belles paroles ; bien alambiquée, bien calcinée, sophistiquée diversement par l’une et l’autre faction, cette idée, dis-je, appartient à Pierre Le Roy. On aperçoit d’abord le charlatan espagnol, jouant de l’orgue pour attirer le peuple,
et débitant son merveilleux et souverain électuaire. «Ce » n’est pas ici, dit-il, le simple catliolicon de Kome, qui » n’a d’autre effet que d’édifier les âmes; c’est le catholi- » con d’Espagne... Avez-vous un royaume à envahir, un y> pays à ruiner, une armée ennemie à engourdir, unad- » versaire de vingt ans que vos armes ne peuvent vaincre, éprenez une demi-drachme du catliolicon espagnol... » Rien de plus vit que cette fiction populaire, rien qui tasse mieux saisir le ridicule de cette guerre civile, où l’ambition de Philippe II joua un si grand rôle. Lorsqu’ensuile, afin de préparer la tenue des Etats où la Ligue choisira son roi, on renouvelle la procession ipii avait eu lieu trois ans plus tôt, c’est Gillot qui tient la plume pour la décrire. Quoi de plus comique que la peinture de cette procession?
Monsieur le duc de Mayenne, lieutenanl de l’Estal et couronne de France, le duc de Guise, le conncslable d’Aumale, le comte de Chaligny, princes lorrains, et les autres députés d’Espagne, Flandres, Naples et autres villes de l’union estant assemblez à Paris pour se trouver aux Estats, convoquez au dixième février 1593, voulurent que devant que commencer un si sainct œuvre, fust faite une procession pareille à celle qui fut jouée en la présence de M. le cardinal Gaétan. Ce qui fut aussi-tost dit, aussi-tost fait; car M. Roze, naguères évesque de Senlis, et maintenant grand maistre du collège de Navarre et recteur de l’Université, fit le lendemain dresser l’aiqiareil et les personnes par son plus ancien bedeau. La procession fut telle : ledit recteur Roze, quittant sa capeluebe rectorale, prit sa robe de maistre-cs-arts avec le camail et le roquet et un baussc-col dessus; la barbe et la teste razée tout de frais, l’espée au costé et une pertuisanc surl’es-
paule. Les curez Amilthon, Boucher et Lincestre, etc . Après eux,
marchoient les prévosts des marchands et escbevins, bigarrez de diverses couleurs, puis la couleur de iiarlemcnt telle quelle; les gardes italiennes, espagnolles et wallonnes de monsieur le lieutenant; puis les cent gentils-hommes de frais graduez ))ar la saincte L nion, et après eux quelques vétérinaires de la confi airic de Saint-I-.loy. Suivoient après, monsieur de Lyon, tout doucement ; le cardinal de Pclevé, tout bassement, et après eux monsieur le Légat, vray nuroir de Ijarfaite beauté, et devant luy mareboit le doyen de Sorbonne, ar ec la croix où pendoient les bulles du pouvoir, /fem venoient mudaine i!e Nemours, représentant la rcyne mère ou grande inerc {in dnhio) du roi futur '; et luy portoil la queue madanioiselle de la Rue, fille de
' Le duc de Mayenne, son fils, et le duc de Guise, son petit-fils, prétendaient la couronne.
184 IIISTOIKK CUITIUL'H
i)ol)lc e( (iiscrclc personne monsieur de la Rüe, cy-devani lailleiir d’Iiahits sur le pont Saint-Michel, et inaiiilcnant un des cent genlilshoninies et conseillers d’Estat de rUnion ; et la suivoient madame la douaricrc de Montpensier, avec sou eseharpc verte, fort sale d’usage, et madame la lieutenantc de l’Estat et couronne de France, suivie de mesdames de Belin et de Bussy-le-Elcrc. Alors s'avauçoit et faisoit voir monsieur le Lieutenant , et devant luy deux massiers fourrez d’hermines, et à ses flancs deux Wallons jiortant hoquetons noirs, tous parsemés de croix de Lorrains rouges, ayants devant et derrière une devise en broderie, dont le corps représentoit 1 histoire de Phaéton.etcstoitle mot : Inmagnis voluisse sat est. Arrivez qu’ils furent tous en cet équipage en la chapelle de Bourboq, monsieur le recteur Roze, quittant son hausse-col, son épée et pertuizane, monta en chaire, où ayant prouvé, par bons et authentiques passages, que c’estoit il ce coup que tout iroit bien, proposa un bel expédient pour mettre fin à la guerre dans six mois pour le plus fard, rationant ainsi : «En France, il y a dix-sept-cent mille clochers dônt Paris n’est compté (pie pour un; qu’on prenne de chacun clocher un homme catholique, soldoyé aux (lespens de la paroisse, et que les deniers soyent maniez par des docteurs en théologie, ou pour le moins graduez nommez, nous ferons douze cent mille combattants et cinq cent mille liionniers. » Alors tous les assistants furent veus tressaillir de joie et s’escrier : O coup du Ciel! »
6. Enfin s’ouvrent les Etats de la Ligue. Vous diriez ce palais enchanté dont les nuits arabes ont inventé la merveille, et dont plusieurs romanciers ’ ont fait un plaisant usage. Là, tout ce que les hommes cachent et dissimulent, on le dit tout haut ; les tapisseries mêmes qui ornent la salle racontent les fureurs de la guerre civile ; le hérault d’armes, qui convoque les membres de l’assemblée, fait connaître d’un mot les traits caractéristiques qui appartiennent à chacun d’eux : Aristophane est moins libre, Lucien moins acéré. Ils parlent, toute leur conscience se révèle à son propre insu : à cette piquante ingénuité, qui leur fait faire la confession de leurs fautes et la satire de leur ambition, se joint la parodie du style et des idées liabituellcs des orateurs. Ainsi le duc de IMayenne, que Pierre Le Hoy met en scène, avoue, avec ses ordinaires circonlocutions et son ton de spadassin mielleux, la sainte ambition ((u’il a de ruiner la Erance, la peur que lui causent la perspective d’une paix possible et les armes
' DulVcsiiy, madame de Genlis
de Henri IV, ce Béarnais hérétique, qu’?7 n’a jamais voulu voir en face, de peur d’être excommunié. Gillot fait parler le légat ; Florent Chrétien s’est chargé dePellevé, ligueur ignorant, voué à la maison de Lorraine, qui s’exprime en français et en latin pour prouver sa science in utroque. C’est un amas de quiproquo vulgaires, de fautes de français et de latin, de vérités cruelles, revêtus de l’éloquence du malade imaginaire. Nicolas Rapin imite le style haut et la véhémence de l’archevêque de Lyon. Le même Rapin se charge de nous faire connaître le docteur Roze, ancien prédicateur de Henri lll, dont la tête n’était pas saine, et qui, différant d’opinion sur quelques points avec les chefs de la Ligue, lui avait souvent rompu en visière. On a proposé tour à tour pour roi, Mayenne, le duc de Mercœur, le jeune duc de Guise. « Non, Guillot Fagotin ! » dit le recteur de l’Université parisienne, et pourquoi » pas, Guillot Fagotin? C’est un bon vigneron, prud’- » homme, qui sait bien chanter au lutrin. D’ailleurs, il )) est philosophe ; car voilà trois ans que le bon homme, » avec sa famille et ses vaches, médite la philosophie dans n la salle des thèses de notre collège. » A ces mots, l’assemblée se lève en tumulte. On siffle, on applaudit ; les huissiers s’enrouent à crier : Qu’on se taise ! n’osant dire paix là ! de peur de passer pour des séditieux qui demandent la paix ; enfin le légat apaise tout ce bruit. Alors paraît de Rieux, l’orateur de la noblesse et de ces hommes d’épée qui se battaient pour la Ligue comme des reîtres pour qui les paie. C’est encore a Le Roy qu est due cette allocution, digne du soldat fanfaron de Plaute U
7. Jusqu’ici la Ménippée est bouffonne et satirique : elle va devenir noble et éloquente. D’Aubray, 1 orateur du tiers-état, est l’Ariste de la pièce. H ne craint ni les rodomontades espagnoles , ni les tristes grimaces des Seize, qu’il n’a jamais daigné saluer. « Il est ami de sa « patrie, comme bon bourgeois et citoyen de Paris ; ja- )) loux du maintien de la religion, et serviteur, en ce qu’il » peut, de la maison de Lorraine. » Voilà le caractère de
» Voy. Histoire de la Littérature latine, p. 33
186 HISTOIRE CRITIOÜE
(l’Aubray. Il forme un heureux contraste avec les passions de la Ligue, qu’il gourmande d’un ton simple et énergûiue. 11 a une sorte d’éloquence bourgeoise qui devient souvent sublime à force de naturel. Comme il fait justice des folies de l’Union ! de quelle main ferme et vigoureuse il démasque l’Espagne ! Tout à l’heure, Pellevé, en vrai courlisan de Piclirochole, nous parlait de ce Philippe 11 qui suc des diadèmes et mouche des couronnes. D’Aubray mesure hardiment Piclirochole, et le géant diminue. Voyez comme il peint, en passant, ces étrangers ahoijant après nous et altérés de notre sang, et Mayenne qui n'aspire gu à filer longtemps sa lieutenance. Enfin il arrive à Paris, et s’écrie :
Paris, qui n’est plus Paris, mais une véritable caverne de bêles farouches, asile des meurtriers et d’assassins étrangers, ne veux-tu plus te souvenir fie ta dignité, te guérir de celte frénésie qui, pour un légitime roi, t a donné cinquante tyrans? Te voilà aux fers de la tyrannie d Es|)agne, plus intolérable mille fois pour les Français, nés libjes, que toutes les morts le seraient pour les Espagnols ! Tn endures qu on pille tes maisons, qu’on te rançonne jusqu’au sang, qu’on massacre tes magistrats ! Tu le vois, et tu l’endures! tu le vois, et tu l’approuves! et tu n’oserais pas même ne pas l’approuver!
Ce discours, écrit par Pierre Pithou, plonge l’assemblée dans la stupeur; on se sépare, et la satire se termine par une description de quelques tableaux qui ornent l’escalier ; description fort piquante , attribuée à Pierre Le Koy, et suivie d’épigrammes latines et françaises qui, selon les auteurs, se répandaient dans le peuple. Elles sont de Passerai, de Rapin, de Durand qui n’y ménagent ni le nez camus du duc de Cuise; ni l’Infante d’Espagne, princesse surannée et basanée, qui voulait devenir reine de l’ rance ; ni la double croix de Lorraine. La délicatesse et la décence no sont pas les mérites distinctifs de ces bons mots rimés; mais en revanche, l’énergie caustique et la verve boulTonne n’ont jamais été poussées plus loin.
8, Ce sont les Etats de la Ligue (|ui font l'action prineipale de la Menippee, ce sont ses orateurs qui en sont les personnages. Cependant ces personnages représentent quelque chose de plus que les vices et les ridicules des
héros de la Ligue. Prenons Rieux, l’orateur de la noblesse ; voilà le seigneur de Pierre-Fond, tel qu’il a vécu au xvF siècle : mais ce n’est pas tout, Rieux, dans la Ménippée, devient l’idéal du gentilhomme pillard. Tous les tyranneaux qui désolaient la France à cette époque ont fourni quelques traits à ce personnage : Rieux a fourni te nom et le profil. Car, par un art merveilleux, c’est le portrait de quelqu’un, et en même temps c’est le type éternel d’un caractère. Même habileté dans les autres personnages, en sorte que sous les traits de chaque acteur se trouve peinte une des passions de l’humanité. Chacun a une part de vérité contemporaine qui marque sa date et son nom, et une part de vérité abstraite et philosophique qui lui donne quelque chose d’éternel. C’est par là que la Ménippée est autre chose qu’un admirable pamphlet ; car les pamphlets ne peignent des gens que le costume et le dehors. La Ménippée, qui est une comédie, perce jusqu’à l'homme, et sous les ridicules du jour elle montre et fait ressortir les passions éternelles de notre nature.
9. La Ménippée est suivie de pamphlets allégoriques qui lui sont très-inférieurs et qui appartiennent à d’autres écrivains. Les Singeries de la Ligue, par Jean de La Taille, méritent d’être citées parmi ces plaisanteries politiques.