Claude l!]xpilly commence un plaidoyer en ces termes
Ce fut une noble et glorieuse controverse que celle qui vint devant le sénat de Rome, du temps de Tibère, entre onze peuples de l’Asie, à qui auroit l’honneur de bastir le temple destiné à l’empereur et au sénat. Chacun apporta ce qu’il avoit de mémorable et recommandable, soit en l’antiquité, magnificence et grandeur de ses habitants, soit en la réputation et renommée acquise par les armes, ou soit en services et mérites envers le peuple romain. Il faisait bon voir cette guerre magnanime où le fruict du vainqueur estoit une immense despense et beaucoup de peine, et le mal des vaincus estoit le repos et l’espargne.
Le différend qui se présente aujourd’hui devant cet auguste tribunal, est semblable quant au faict matériel, puisqu’il s’agit de la réparation d'une église; mais l’intention n’est pareille. Icy on ne s’empresse point au généreux, à l’honorable, au devoir; ains à la parcimonie et honteuse espargne. On ne dispute pas à qui fournira pour le bâtiment de l’église, mais à qui donnera moins, à qui ne donnera rien...
Le début de ce plaidoyer est plein de noblesse , de grandeur, et annonce un objet important. Or, de quoi s’agit-il ? de savoir qui fera des réparations. En vérité, il n’y avait pas lieu d’évoquer l’antiquité, de mettre en conflit tous les peuples de l’empire romain, pour conclure à une dépense de cinquante écus.
9. Cette manie pédantesque d’érudition se retrouve au barreau dans les discours d’apparat. « Procureurs,- disait )) le vertueux Achille de Harlay dans une de ses mercu- » riales, Homère vous apprendra votre devoir. Odyssée, » in libro decimo, et Eustathe, en son Commentaire, )) vous dira comment vous devez vous conduire avec vos clients. « Cependant l’éloquence existait : elle est toujours l’organe des grandes passions. Plus tard, ce même Achille de Harlay, au lieu de citer Homère et Eustathe, brave en ces mots le duc de Guise : Mon âme est à Dieu, mon cœur est à mon roi, mon corps est entre les mains des méchants, paroles immortelles, éloquence naïve de l’héroïsme. Ce sont là ces braves paroles que Montaigne préfère aux plus beaux discours ; c’est là ce que Ronsard appelle, dans son style hardiment figuré, darder un pjarler courageux ‘, et ces exemples abondent
1 O poêle (lit ailleurs avec la même force :
(!a»’ je ehoisis des vers et mâles et liiirdis»
Et des mois coiii'Dgeux.
dans le cours du xvU siècle, si stérile en orateurs. C’était le temps des L’Hôpital, des Séguier, des Montholon, des Pitliou, des Molé, des Ilarlay, des de Thou, hommes qui unissaient, à la simplicité mâle et franche des mœurs de la vieille patrie, toute la constance du stoïcisme romain : belles âmes, frappées à l'antique marque, dit Michel Montaigne.
Toutefois, ces grands hommes servirent peu les progrès de l’art et ceux du langage. Trop exclusivement livrés à la recherche des faits pour s’occuper de celle des mots, investigateurs profonds des lois latines et des lois françaises, la jurisprudence et la science politique leur ont des obligations qui valent bien sans doute ce que la rhétorique aurait pu leur devoir.
§ 2. Des Jurisconsultes.
1. Le droit, comme loi et comme science au xvi® siècle, — a- Guillaume Budée. — 3, Alcint, L’Etoile, Duaren, Fen ier, Cbasseneux, Tiraqueau, Piibou, Pasquier.— ' 4- Cujas ; appréciation de ce jurisconsulle. — 6. Loysel. — 6. Dumoulin. — 7. Pierre Pilhou. — 8. Du Ferrier, Dufay, Scévole, Molé, de Lu Place.
1. Au x\a® siècle, le droit avait repris autorité et vigueur, il régnait comme loi ; comme science, il était faible encore, mal compris et mal enseigné. La lumière nous vint d’Italie. « Le siècle de l’an mil cinq cent, dit » Pasquier [Rech., 1. 9), nous apporta une nouvelle es- » tude de loi, qui fut de faire un mariage de l’estude du » droict avecques les lettres romaines, par un langage » net et poly, et trouve trois premiers entrepreneurs de » ce nouveau mesnage, Guillaume Budée, François, en- » faut de Paris, André Alciat, italien milanais. «
2. Guillaume BudfIe avait étudié à Orléans, dont l’Université était alors fameuse pour la science du droit ; c était le règne de Bebulfl, d’Accurse et des glossateurs. Dans un premier ouvrage, où se montrent déjà la justesse et la pénétration d’esprit qui distinguent ses travaux philologiques ; dans ses Annotations sur les Pandectes, Budée s’éleva contre Accurseet les commentateurs.
S il eut poursuivi l’étude de la jurisprudence, il y eût acquis cette gloire que lui a donnée la profonde connaissance de l’antiquité grecque et latine; il eût fondé le droit comme il a créé la philologie. Mais ce qu’avait commencé Budée contre la première école italienne, l’école d’Accurse, un Italien , Alciat le devait achever. ’
3. Appelé en France par François 1", Alciat fonda cette école de Bourges qui répandit un si vif éclat, et d où sortirent tant de maîtres célèbres. Pierre de l’Étoile, Duaren , Ferrier, Chasseneux , Tiraqueaü, PiTHOü , Pasquier soutinrent avec éclat cette renaissance du droit romain ; mais les deux gloires devant lesquelles viennent pâlir toutes les autres, sont celles de Cujas et de Dumoulin.
4. Cujas, natif de Toulouse, y fut l’élève d’Arnoul Ferrier. Rebuté par les capitouls, qui lui refusèrent la chaire vacante par la mort de son maître, il parcourut, professeur cosmopolite, Cahors, Bourges, Valence, Paris, Turin, et revint se fixer à Bourges, qu’il ne quitta plus! Ce succès de ses leçons fut prodigieux, et l’on accourait de toutes parts pour les entendre. 11 consacrait habituellement cinq à six heures par jour à les préparer, et cela, dit un de ses biographes, en s'étendant dans son cabinet tout de son long sur un tapis, le ventre contre terre, entouré de livres.
Cujas, c’est le génie du droit, le véritable créateur de la science moderne. Alciat avait pressenti le droit, Cujas le retrouva ; il le retrouva non-seulement sous les ruines du moyen âge, sous les ruines plus lourdes encore et plus confuses des glossateurs, mais encore sous les altérations que lui avaient fait subir l’élégance et la correction prétentieuses des jurisconsultes byzantins. Ce qu’a fait de nos jours la science allemande, aidée de sa patiente sagacité et d’une heureuse découverte qui nous a rendu l’antique et primitive jurisprudence ron)aine, Cujas, avec son seul génie, l’avait fait; ce Colomb du droit avait deviné le monde caché sous les doubles débris de Byzance et du moyen âge. Dans ce monument régulier, mais arti-
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ficiel, de la jurisprudence romaine, élevé par les ordres de Justinien, sur les dessins et aux dépens de la première et majestueuse législation, Cujas découvrit les âges divers, les traits effacés du droit romain, et sous ses fausses couleurs il aperçut et fit reparaître la beauté et l’originalité du dessin primitif. Le droit, pour lui, fut une histoire ; il le chercha dans les diverses périodes de Pmme, il le refit. Et, chose merveilleuse! cette création de la science, ces divinations instinctives, furent une réalité. Les textes retrouvés de Gaïus nous ont montré le droit romain, tel que Cujas l’avait conçu, tel qu’il l’avait exposé dans ses Commentaires et ses Paralités ou 5ommaires. 11 recouvra lui-même et mit au jour une partie du Code Théodosien^ et se procura le manuscrit des Basiliques, recueil des lois publiées par les empereurs grecs, à partir de Basile le Macédonien qui le commença*. L’influence de Cujas fut très-grande, mais il écrivit rarement en français.
5. Loysel, élève chéri de Cujas qu’il suivit à Bourges, à Cahors, à Valence, et qui, renfermé avec lui et Pithou, travaillait dans sa bibliothèque, depuis deux heures de l’après-midi jusqu’à trois heures du matin ; antiquaire, jurisconsulte, historien, écrivain politique, se servait habituellement de sa langue maternelle. Sans parler de ses Institutes coutumières., excellent résumé du vieux droit français, on peut relire encore son dialogue intitulé Pasquier, son Hoponoce et son traité de VOuhliance des maux advenus pendant les troubles : le style en est grave, ferme «t naïf; la pensée en est généreuse.
G. Dumoulin, rival de Cujas en science, ne l’égalait
* Conclusion : repassant sur les trois chambrées de ceux qui ont écrit sur le droit, en la première, je fais grand estât d’Accurse entre les glossateurs; en la seconde, de Barthole, Italien, et entre les nostres, de Jean Faber auquel je baille pour compagnon Charles Du Moulin, et nommément Estienne Fabre et Du Moulin, les vrais jurisconsultes de nostre France ; et entre ceux de la troisième, qu’il me plaist de nommer humanistes, je donne le premier lieu à notre Cujas, qui n’eut, selon mon jugement, n’a et n’aura par aventure jamais son pareil (Pasq., Tlec/i., 1.9).
pas en modération. Esprit ardent et vaniteux', il ne .supportait en droit, en politique, en religion, aucune doctrine contraire à la sienne. S’il accusa justement les menées des Calvinistes, il attaqua sans raison le saint Siège dans ses Observations contre les petites dates (155"2) qui furent censurées par la Sorbonne. Il avait déjà publié ses Commentaires sur la Coutume de Paris, qui lui valurent le titre de Papirien français. Le style de IHimoulin est dur ; mais ses arguments sont pressants, et son .savoir est immense.
7. Pierre Pitiiou, surnommé le Varron de la France (p. 128), et que Loysel, son ami, comparait à Socrate, suivit à peu près dans les lois la même route que Dumoulin ; mais sa marche est plus mesurée, et si ses Libertés de V Eglise gallicane passent quelquefois les bornes, il rentra dans le bon chemin, à la voix de Vigor. Les ouvrages de Pithou sont clairs, d’une distribution savamment analytique et d’un style énergique dans sa vétusté. L’un de ses plaidoyers, que nous a conservé Loysel, contraste avec la puérile recherche du barreau contemporain, par la solidité des arguments et la simplicité de l’élocution.
8. Donnons encore un souvenir au sagace et courageux Du Ferrier, à Dufay, à Scévole, que distinguaient l’élégance et le goût, si rares en ce temps; à Kdouari* AIolf:, qui, par un rapport hardi, remit en vigueur la loi salique et brisa la dernière e.spérance de la Ligue; enfin, à Pierre de La Place, magistrat, historien et philosophe, auteur de Mémoires et de deux autres ouvrages, l’un la Nécessité d’agrandir l’ Education , et l’autre sur VUnion de la Philosophie morale avec le christianisme.
1 Sa vanité était si gr.ande, qu’il écrivait en tête de se.s consultations : Moi qui ne cède (i personne et à qui personne ne peut rien apprendre.
BIST. r>E LA LITT. FR. — XVU SIÈCLE,
§ 3. De l’Eloquence politique.
1. Michel <le î cilalions. — 2. Fragmcnls iVuii discours prononcé au* Elan
d’Orléans. — 3. Aulres ouvrages du genre politique.
1. Ce fut au milieu du xvC siècle que l’on vit s’unir à l’étude des lois celle de l’histoire et des belles-lettres. A la tête de cette grande école de la magistrature, brillait le chancelier Michel de L’Hôpital. Ses discours, ses remontrances, ses édits, clairs, énergiques, d’une naïveté familière qui nous étonne aujourd’hui, sont remarquables surtout par la force du sens. 11 réservait pour ses vers latins l’élégance et la noblesse; mais, dans ses protestations contre les injustices et les fureurs des partis; dans les dures réprimandes que cet homme irréprochable adresse à ses contemporains; dans les tableaux qu’il trace de leurs vices, il ne songe qu’à imprimer fortement sa pensée : une vivacité mâle, une éloquence de père de fumille, mêlée d’érudition, mais sans excès, est le caractère principal de ces harangues.
f Si vous ne vous sentez, disait le vieux chancelier aux magistrats, assez forts et assez justes pour commander à vos passions et pardon- 'VJier à vos ennemis, abstenez-vous de l’offlce de juge.
Dans une circonstance plus périlleuse encore, où il combattait seul la cour tout entière :
Je sais que ceci sera trouvé âpre, et que je pourrais parler plus doucement. Mais la nécessité arrache malgré moi ces paroles à mon i cœur, et me fait préférer de rudes vérités à une douce flatterie.
Souvent ces accusations du chancelier contre la corruption contemporaine sont de véritables philippiques. Dans la séance du 26 juillet 1567, fixant ses regards sur quelques hommes que l’on supposait vendus à des seigneurs, il leur disait :
✓ Rendez justice, reudez-la, quand ce serait au plus malheureux I homme du monde ! N’est pas honnête que l’on dise d’un président, I d’un conseiller : Voici le chancelier de tel ou tel seigneur. Ils ne doi- I vent reconnaitre que le roi.
2. L Hôpital est le seul dont on puisse citer cjueicjuc chose sous le rapport de l’éloquence politique. Sans doute, au milieu des passions qui fermentaient alors, et parmi les hommes de science et de talent dont se glorifiait chaque parti, de nombreux discoureurs ont dû se produire; toutefois c’est à peine si quelques noms ont été remarqués. Dans ces jours de trouble et d’agitation, un bon discours était payé par le succès, et non par les applaudissements ; il ne se trouvait pas, comme aujourd’hui, des hommes tout prêts à enregistrer chaque parole de l’orateur influent, et à les livrer par la publicité à l’admiration de tous. Les quelques discours qui nous ont été conservés par extraits ne peuvent nous donner une idée de ce qu’était alors l’éloquence politique. Celui que prononça L’Hôpital aux Ktats d’Orléans fait exception ; c’est un morceau solidement pensé et rempli d’élévation. En voici quelques lignes :
Sire, n’écoutez pas ceux qui prétendent qu’il n’est point de sa dignité royale de convoquer des Etats. Qu’y a-t-il de plus digne d’un roi que de donner à tous ses sujets permission d’exposer leurs plaintes en liberté, publiquement, et en un lieu où ne puissent se glisser l’artiflce et l’imposture ? Dans ces assemblées, les souverains sont instruits de leurs devoirs. On les engage à diminuer leurs anciennes impositions ou à n’en pas mettre de nouvelles, à retrancher ces dépenses superflues qui ruinent l’Etat; à n’élever aux dignités que des sujets dignes de les remplir : devoirs négligés aujourd’hui, parce que les rois ne voient et n’entendent que par les oreilles d’autrui.
3. Nous possédons encore plusieurs ouvrages du temps qui peuvent passer pour des modèles d’éloquence politique; mais ce sont des fictions qu’il faut chercher dans le Gargantua de Rabelais ou dans la Satire Ménippée.