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CHAPITRE II

DE QUELQUES POETES QUI NE SE RATTACHENT POINT A l’hôtel de RAMBOUILLET.

S 1®'. Théophile, Patrix et Philippe Habert.

i. Hébalîlhaiion rméraire de Tbéophîle. — 2. Détails sur sa vie. ~ 3. Poésies d» Théophile; empruulfi que lui a faits Boileau, — 4. Citation des Plaintes de Théophile ««

roi.— 5. Tliéopbilc bVsi d^claio Tadireraoire du pédanlismc de l'Ecole de l'IIStel de Rambouillet ( diverses ci lalions. — fi. Les trois parties des CHÎuvres de Théophile. — 7, Patrix , citation d’un madrigal. — 8. Philippe Habert ; son Temple de la mort ; citation.

1. Avec Théophile DE Viau nous avons à faire ce que nous avons fait avec Sarrazin, et mf^me à plus juste titre. De son vivant, Théophile trouva des juges qui 1 envoyèrent injustement en prison, et qui même menacèrent sa tête; mort, Boileau le dénigra après avoir fait des emprunts à ses œuvres. C’est donc une réhabilitation que nous voulons entreprendre, réhabilitation seulement littéraire ; car les juges criminels reconnurent l’innocence de Théophile et réformèrent leur arrêt. Il n’en a pas été de même de l’arrêt de Boileau ; il fait encore chose jugée, comme on dit au palais, et cependant il mérite réformalion.

2. Théophile de Yiau,nô l’an 1590, àBoussères-Sainte- Badegonde, village de ÇAgénois, était d’une famille distinguée. Son aïeul avait exercé la charge de secrétaire de la reine de Navarre, et son oncle, celle de gouverneur de Tournon. Il était calviniste; pour ce fait, et pour quelques propos légers ou satiriques sur des hommes puissants, il fut exilé l’an 1G19 en Angleterre ; là il se convertit, ce qui lui permit de revenir en France. A son retour, il fut en butte à des persécutions continuelles de la part de ceux qu’il avait offensés : on publia contre lui de gros volumes d’invectives ; on le déchira en tous lieux, on alla juscju’à prêcher contre lui ; enfin, des libraires firent imprimer sous son nom un Parnasse satirique, recueil de poésies licencieuses composées par divers auteurs du temps (Colletet, Faret, Ogier, etc.). Vainement Théophile poursuivit les éditeurs ; ses ennemis circonvinrent le parlement, on menaça la liberté du poète accusé, il prit la fuite ; en son absence, on le condamna à être brûlé vif (1623), et la sentence fut exécutée en elfigie. Bientôt les ennemis du poète purent concevoir l’espérance d’une exécution réelle, car il fut pris et plongé dans le cachot qui avait reçu le parricide Ravaillac ; après deux ans, le procès fut révisé et l’innocence de Théophile reconnue, îtendu à la liberté, le duc de Montmorenci lui donna un

asile à Chantilly ; mais épuisé par ses malheurs, il mourut peu de temps après, à l’âge de trente-six ans (1626).

3. Au milieu de ces traverses, et d’une vie bien courte d’agitation et de plaisir, Théophile trouva le temps de faire beaucoup de vers et de très-bons vers; il écrivit aussi plusieurs ouvrages en prose, et sa prose est pleine de verve et de mouvement. Voltaire dans son Siècle de Louis Xlf, ni La Harpe dans son Cours de littérature n’ont parlé ni des uns ni des autres.

Les poé.sies de Théophile comprennent des odes, dos élégies, des stances, des épigrammes et beaucoup de sonnets. En choisissant dans le volume, on peut prouver que Boileau, malgré son mépris apparent pour notre poète, lisait assez ses ouvrages pour y trouver de quoi prendre. Voici un fragment de Théophile :

Imite qui voudra les merveilles d’autrui.

Malherbe a très-bien fait, mais il a fait pour lui.

Mille petits voleurs récorchent tout en vie ;

Quant à moi, ces larcins ne me font point envie :

J’approuve que chacun écrive à sa façon ;

J’aime sa renommée, et non pas sa leçon.

Ces esprits mendiants, d’une veine infertile,

Prennent à tout propos ou sa rime ou son style.

Et de tant d’ornements qu’on trouve en lui si beaux, Joignent l’or et la soie à de vilains lambeaux,

Pour paraître aujourd’hui d’aussi mauvaise grâce,

Que parut autrefois la corneille d’Horace.

Ils travaillent un mois pour chercher comme à fils Pourra s’apparier la rime de Memphis.

Ce Liban, ce turban et ces rivières mornes

Ont souvent de la peine à retrouver leurs bornes, etc.

Ces vers ne sont-ils pas aussi justes que spirituels? leur tour n’est-il pas net, animé? ne sont-ils pas d’un goût irréprochable ? Certes, il n’y avait pas lieu de les refaire ; cependant Boileau a dit :

Dans des vers recousus mettre en pièces Malherbe.

{Sat. 2.)

Irai-Je, dans une ode, en phrases de Malherbe,

Troubler dans ses roseaux le Danube superbe,

Délivrer de Sion le peuple gémissant,

Faire trembler Memphis ou pâlir le croissant .

(SaU 9.)

278 IIISÏOIUE CRITIQUE

N’avons-nous pas cent fois, en faveur de la France,

Comme lui, dans nos vers, pris Memjjhis et Ryzance,

Sur les bords de l’Euphrate abattu le turban Et coupé, pour rimer, les cèdres du Liban ?

{Epît. 1.)

Ces emprunts ne se concilient guère avec ce qu’il a dit de Théophile dans la satire 9 :

Tous les jours à la cour un sot de finalité Peut juger de travers avec impunité ;

A Malherbe, î\ Racan préférer Théophile.

4. Maintenant écoutons la plainte de Théophile dans sa prison ; il s’adresse au roi :

Après cinq ou six mois d’erreurs,

Incertain en quel lieu du monde Je pourvois rasseoir les terreurs De ma misère vagabonde.

Une incroyable trahison Me fit rencontrer la prison Où j’avois cherché mon azile.

Mon protecteur fut mon sergent.

Mon Dieu, comme il est diflicile De couvrir avec de l’argent.

Icy donc comme en un tombeau.

Troublé du péril où je resve,

Sans compagnie et sans flambeau.

Toujours dans les discours de Grève ; A l’ombre d’un petit faux jour Qui perce un peu l’obscure tour,

Où les bourreaux vont à la guette ; Grand roi, l’honneur de l’univers,

Je vous présente la requestc De ce pauvre faiseur de vers.

Dans ces lieux voués au malheur.

Le soleil, contre sa nature,

A moins de jour et de chaleur Que l’on en fait à sa peinture :

On n’y voit le ciel que bien peu.

On n’y voit ni terre ni feu ;

On meurt de l’air qu’on y respire ; Tous les objets y sont glacez ;

Si bien que c’est ici l’empire Où les vivants sont trépassez.

Comme Alcide força la Mort Lorsqu’il lui fit lascher Thésée,

Vous ferez avec moins d’effort Chose plus grande et plus aisée :

Signez mon eslargissement ;

Ainsi de trois doigts seulement Vous abattrez vingt et deux portes Et romprez les barres de fer De trois grilles qui sont plus fortes Que toutes celles de l’enfer.

5. Malgré sa dernière comparaison de Louis XIII avec Hercule, Théophile estimait peu l’innombrable armée des dieux et demi-dieux de la fable ; aussi trouve-t-on dans ses vers peu d’allusions à la mythologie païenne ; il en proscrivait l’emploi et trouvait bon qu’on laissât ces divinités décrépites reposer dans leur vieil Olympe. Un jour, il s’écrie en prenant la plume ;

Je fausse ma promesse aux vierges du Parnasse ;

Je ne veux invoquer ni muse ni Phébus,

Et je suis, grâce à Dieu, guéri de cet abus.

Il ne traite pas mieux Cupidon, Vénus, les Oracles :

Ces contes sont fascheux à des esprits hardis Qui sentent autrement qu’on ne faisoit jadis.

Il n’est pas jusqu’aux noms affectés, dont les poètes décoraient les objets de leurs passions imaginaires, qu’il n’atteigne de son dédain moqueur :

Amarante, Philis, Caliste, Pasithée,

Je hais cette mollesse à vos noms affectée ;

Ces titres qu’on vous fait avecque tant d’appas Témoignent qu’en effet vos yeux n’en avoient pas.

Au sentiment divin de ma douce furie.

Le plus beau nom du monde est le nom de Marie.

Quelque soucy qui m’ait enveloppé l’esprit.

En l’oyanl proférer, ce beau nom me guérit.

Mon sang en est ému, mon âme en est touchée ! etc.

C’est un véritable phénomène, en un siècle où les littératures de la Grèce et de Rome régnaient en souveraines, qu’un homme d’un goût assez sur, pour proscrire, comme l’a fait de nos jours, M.de Châtaubriand, toute ceUe

friperie mythologique , pour préférer le doux nom de Marie,

le plus beau nom du monde, à toutes ces appellations for-

gées par le pédantisme. Et qu’on se garde d’en conclure que Théophile manquait de sensibilité ; loin de là, il aimait à exprimer des sentiments doux, à déciire la nature champêtre; mais il voulait, pour modèh‘s, l’homme et la nature elle-même, mais non pas les imitations déjà faites ou les imitations d’autrui. Voici un exemple de sa manirèe :

Je cueillerai ces abricots,

Ces fraises à couleur de flammes Où nos bergers font des écots Qui seraient ici bons aux dames ;

Et ces figues et ces melons Dont la bouche des aquilons N’a jamais su baiser l’écorce,

Et ces jaunes muscats si chers.

Que jamais la gresle ne force Dans l’asyle de nos rochers.

Je verrai sur nos grenadiers Leurs rouges pommes entr’ouvertes,

Où le ciel, comme à ses lauriers,

Garde des feuilles toujours vertes.

Je verrai ce touffu jasmin Qui fait ombre à tout le chemin Et le parfum d’une fleur Qui conserve dans la gelée Son odorat et sa couleur.

6. Théophile, injustement oublié, eut de son temps des admirateurs qui le mettaient au-dessus de Malherbe. Il fit même école , et Mairet, Scudéri, Pradon se faisaient gloire de 1 imiter. Ses œuvres ont été imprimées en trois parties ;

^ La première partie contient : Le Traité de l'immortalité de l’âme, ou la Mort de Socrate, traduction libre du Phédon, mêlée de prose et de vers ; 2» Des Poésies diverses, dont nous avons parlé ; 3° Larissa, pièce latine dans le genre de Pétrone, élégamment écrite, mais licencieuse.

La seconde partie renferme : 1° une Préface apologétique ; 2» des Fragments d'une histoire comique, scènes de cabaret, traitées avec vérité, et qui donnent une idée des plaisirs peu délicats auxquels s’adonnaient alors les gens de lettres ; le caractère d’un pédant, nommé Sydias, y est tracé d’une manière extrêmement comique; 3“ des Poésies diverses; 4» Pgrame et Thisbé, tragédie qui n’est plus aujourd hui connue que par la critique de Boileau. Le satirique, voulant

rapporter un exemple frappant du ridicule d’une pensée froide et puérile , cite ces deux vers prononcés par Thisbé sur le poignard encore sanglant dont Pyrame s’était tué :

Ah ! voici le poignard qui du sang de son maître

S’est souillé lâchement. Il en rougit, le traître !

Bien que la tragédie de Pyrame, dépourvue de plan et d intrigue, offre beaucoup de vers de cette force , on y trouve aussi des tirades remarquables parle pathétique et même par la grâce du style. Au reste, il ne faudrait souvent aux vers de Théophile que la plus légère correction pour les rendre parfaits. Aussi a-t-il été iimté par une foule de poètes plus célèbres que lui. Le fameux vers de Delille .

Il ne voit que la nuit, n’entend que le silence,

est une imitation évidente de celui-ci, que Théophile met dans la bouche de Pyrame :

On n’oit que le silence, on ne voit rien que 1 ombre.

La troisième partie comprend toutes les pièces qu’il composa pendant et depuis son procès; telles que la Requête de Théophile au rai (1624) ; la Maison de Sylvie, recueil de dix odes composées a la louange de la duchesse de Montmorenci ; enfin, trois Apologies, dont deux sont en prose française et la troisième en latin.

7. Patrix, gentilhomme normand, fut, de son temps, fort estimé des beaux-esprits (1585-1672). C était, à vrai dire, le temps où l’on estimait quiconque savait dire des riens agréables ou tourner passablement un vers. De tous ceux qu’a tournés Patrix, on ne peut citer que le madrigal suivant, qui ne manque pas de trait :

Je songeois cette nuit que, de mal consumé,

Coste à coste d’un pauvre on m’avoit inhumé;

Et que, n’en pouvant pas souffrir le voisinage.

En mort de qualité je luy tins ce langage :

Retire-toy, coquin ; va pourrir loin d’icy :

Il ne t’appartient pas de m’approcher ainsi.

— Coquin, ce me dit-il d’une arrogance extresrne !

Va chercher tes coquins ailleurs, coquin toy-mesme :

Icy tous sont égaux ; je ne te dois plus rien :

Je suis sur mon fumier, comme toy sur le tien.

8, Philippe Habert, l’un des premiers académiciens, mourut en 1637 à l’âge de trente-quatre ans. On a de lui le Temple de la mort, poème de trois cents vers,où l’harmonie se fait sentir autant que la verve, et dont le début peut

282 UISTOIRE CRITIQUE

étonner, si l’on se rappelle que Despréaux et Racine n’é-taient pas nés, quand il parut ;

Sous ces climats glacez, où le flambeau du monde Epand avec regret sa lumière féconde,

Dans une isle déserte, est un vallon affreux Qui n’eut jamais du ciel un regard amoureux.

Là, sur de vieux cyprès, dépouillez de verdure,

Nichent tous les oyseaux de malheureux augure :

La terre, pour toute herbe, y produit des poisons,

Et riiyvcr y tient lieu de toutes les saisons.

Tous les champs d’alentour ne sont que cimetières :

Jlille sources de sang y font mille rivières

Qui, traînant des corps morts et de vieux ossements,

Au lieu de murmurer, font des gémissements.

§ 2. Calages, Colardeau, maître Adam, etc.

1. Mademoiselle de Calages; son poeme de Judith. — a. Citation de quelques passages de ce poème ; emprunts que lui a faits Racine. — 5. Colardeau; ses poésies; citation de quelques morceaux, — 4- Adam Billaul ou maître Adam. — S. Ses ChcTilies ^ son Vilebrequin et son Rabot; diverses citations. — G. Raqueneauet Réault.

1. Mademoiselle de Calages, poëte de Toulouse, ignorée jusqu’ici, cultiva, dans les premières années du xviP siècle, la poésie avec un succès qui lui mérite une mention distinguée. Le plus important de ses ouvrages est le poëme de Judith ou la Délivrance de Béthulie, en huit livres. Contemporaine de Corneille, Mademoiselle de Calages avait terminé son poëme avant que le Cid eût paru, avant que la langue poétique eût été formée par les chefsd’œuvre de ce grand homme , lorsque les poëmes de saint Louis, dLAlaric, de Clovis, etc., écrits d’un style si barbare, faisaient pourtant une réputation à leurs auteurs, et sa Judith contient des morceaux dignes d’une autre époque, tels que les passages suivants.

2. Judith passe dans l’appartement nuptial pour quitter ses habits de deuil, et y reprendre ceux qu’elle portait le jour de son union avec Manassès ;

Elle touche et cent fois arrose de ses larmes L’habit dont son époux voulut parer ses charmes,

Quand, aux yeux des Hébreux, s’avançant à l’autel,

Tous deux se sont Juré un amour éternel.

Qu’un soin bien différent l’agite et la dévore !

Ah ! ce n’est pas pour plaire à l’objet qu’elle adore Que Judith a recours à ces vains ornements.

EUe entend tout à coup de longs gémissements,

Son bras avec effroi comme enchaîné s’arrête,

Elle frémit, soupire et détourne la tête.

D’un nuage confus son œil est obscurci ;

D’un tremblement soudain tout son corps est saisi.

A la pâle lueur d’une sombre lumière.

Un fantôme effrayant vient frapper sa paupière.

C’est Manassès qui s’offre à son cœur attendri.

Tel que ses yeux l’ont vu quand cet époux chéri Exhala dans ses bras son âme fugitive, etc.

Enfin Judith est au moment d’exécuter son dessein :

Son courage redouble, un feu divin l’embrase :

Ce n’est plus cet objet dont le charme vainqueur.

Du farouche Holopherne avait séduit le cœur.

Sa démarche et ses traits n’ont rien d’une mortelle ;

Une sombre fureur en ses yeux étincelle ;

Ses cheveux sur son front semblent se hérisser ;

Un pouvoir inconnu la force d’avancer ;

Elle voit sur le lit la redoutable épée Qui dans le sang hébreu devait être trempée :

Elle hâte ses pas et prend entre ses mains Ce fer victorieux, la terreur des humains.

Observe avec horreur ce conquérant du monde,

S’applaudit en voyant son ivresse profonde.

Puis soulève le fer, l’arrache du fourreau.

Et, le cœur enflammé par un transport nouvea’’.

Croit entendre la voix du Ciel qui l’encourage :

« Tu le veux. Dieu puissant, achève ton ouvrage ! »

Elle dit, et d’un bras par Dieu même affermi.

Frappe d’un fer tranchant son superbe ennemi.

II n’y a rien là du style ridicule des poètes épiques de la même époque. L’apparition de Manassès et d’autres passages prouvent que mademoiselle de Calages avait su faire une étude heureuse des anciens. Son poème, comme on le pense bien, n’est pas constamment écrit de cette manière ; mais les passages que nous avons cités suffisent pour en donner une idée avantageuse. Racine l’avait sans doute apprécié, puisqu’on trouve dans sa Phèdre deux imitations de la Judith. Ce vers :

Qu’un soin bien différent l’agite et la dévore,

SC retrouve presque mot pour mot dans la scène 5 de

l’acte 2 :

Un soin bien différent me trouble et me dévore !

L’auteur de Judith, voulant peindre Holopherne, s’étonnant du trouble et de l’agitation qu’excite dans son âme sa passion nouvelle, dit :

Il se cherche lui-même et ne se trouve plus.

Uacine fait dire dans la déclaration d’Hippoljte à Aricie :

Moi-même, pour tout fruit de mes soins superflus,

Je me cherche moi-même et ne me trouve plus.

3. Julien Col ardeau (1590-1669) mérite, comme poète, une réputation que les justes éloges de quelques critiques n 'ont pu lui faire obtenir encore ; tant le public revient difficilement rie ses premières impressions. En 1619, il fit imprimer une Satire latine contre les bals et les mascarades, intitulée : Larvina, satyricon in chorearum lascivias et personata tripudia. Cette pièce, dans laquelle il s’était proposé d’imiter Apulée, se ressent de l’affectation et de l’obscurité du modèle qu’il avait choisi*. On y découvre cependant les germes du talent qu’il a déployé dans ses deux poèmes : l’un sur les Victoires de Louis Xlll et l’autre sur le Château de Richelieu. On peut reprocher au premier d’être trop historique ; au deuxième, d’être trop régulier dans sa marche. Mais dans ce dernier, l’auteur a su déployer d’une manière aussi féconde que naturelle toutes les richesses de la poésie. Ses vers paraissent au-dessus de son siècle par l’énergie comme par la pureté du langage. 11 peint ainsi deux captifs de marbre qui portent un balcon :

Ou voit roidir leurs nerfs, on voit grossir leurs veines.

Vois ce col délourné, ce pied droit suspendu.

Ce coude replié, ce bras gauche étendu ;

La cruauté de l’art fait plaindre la nature De tenir si loiiglem|)s leurs eorps à la torture...

Leurs yeux sont gros de pleurs, et leur visage exprime La grandeur de leur peine cl l’horreur de leur crime.

‘ V. Ilist. de la Littérature latine, p. 388,

Voici comment il décrit le colosse de Pdiodes t

Que l’isle, où le soleil chaque jour se récrée,

Ne vante plus l’image à ce dieu consacrée,

Ce superbe colosse en qui l’art des humains Consomma tant de jours et lassa tant de mains ;

Dont la tête élevée au delà du tonnerre,

Et les pieds embrassant et la mer et la terre,

Sembloient, en leur stature épouvantable aux yeux.

Joindre ensemble la mer, et la terre et les cicux.

Ailleurs le poëte, d’après un tableau de ranticbambre du cardinal, peint la Vérité que le temps découvre:

D’un abîme sans fond et plein d’obscurité Le Temps, père des dieux, tire la Vérité.

Dans les bras de ce dieu, cette déesse nue Dissipe l’épaisseur d’une profonde nue.

Et paraît, à nos yeux, telle que le Soleil,

Sur les bords d’Orient, au point de son réveil ;

Son teint blanc et vermeil montre son innocence ;

Les princes et les dieux redoutent sa puissance.

C’est elle qui confond l’artiflce et l’erreur.

Qui rend aux bons l’amour, aux méchants la terreur.

11 entre ensuite dans la galerie où sont consacrées sur la toile toutes les actions mémorables du règne do Louis XIII, et dont il rapporte la gloire au cardinal. Ici c’est la prise de La Rochelle ; là, c’est le siège de Casai. Tout est peint avec un feu et une fraîcheur d’expression qui étonne. Ce qui surprend encore plus, c’est le courage avec lequel il loue le duc de Montmorenci, dans la description du combat de Castelnaudary, qui lui fut si funeste. Après avoir montré les deux armées aux prises et peint énergiquement la défaite du rebelle, il l’apostrophe ainsi :

Grand Héros, qu’un excès d’amour et de valeur Engage aveuglément dans le dernier malheur.

Tous tes autres exploits ont mérité de vivre ;

Ils vivront à jamais sur le marbre et le cuivre.

Tes sublimes vertus, dignes d’un meilleur sort,

Effacent, à nos yeux, la honte de ta mort ;

Et les siècles futurs, francs de haine et d’envie.

Ne doivent pas juger de l’état de ta vie.

Par l’instant malheureux qui surprit tes beaux jours D’une éclipse fatale au milieu de leur cours.

4. Adam Billaut, connu sous le nom de Maître Adam, naquit à Nevers. 11 était menuisier. Sans études , mais doué d’un génie naturel, il s’amusait à faire des vers. Il eut d’abord pour protecteurs les princes de Gonzague, ducs de Nevers. Le cardinal de Piichelieu lui fit ensuite une pension, et dès lors les présents des grands seigneurs, les éloges des beaux-esprits plurent sur lui. Le grand Condé fut l’un de ses Mécènes, et le grand Corneille, de ses panégyristes. On ne l’appelait que le Virgile au rabot. Il mourut en 1662.

5. Maître Adam fit trois recueils de ses poésies, auxquels il donna des noms tirés de sa profession, les Chevilles, le Vilebrequin et le Rabot. On ne peut nier que ses vers n’aient tiré le plus grand relief du contraste de son état; on y trouve beaucoup d’incorrection, de mauvais goût et de pointes ridicules ; mais aussi de la verve, et, ce qui surprend davantage, quelquefois de la noblesse dans les pensées et même dans l’expression. Tout le monde connaît sa chanson : Aussitôt que la lumière, et le rondeau qui commence ainsi ;

Pour te guérir de cette sciatique, etc.

Citons d’abord quelques stances sur son Ode à Richelieu.

N’est-ce pas un effet de l’essence supresnie,

De voir d’un feu divin mes esprits animez ;

Que, ressemblant au champ cultivé de luy-mesme, Je produise des fruits que l’on n’a point semez. Ainsi vit-on jadis une troupe divine Porter par l’univers notre sainte doctrine Et ravir les mortels des merveilles de Dieu,

Sans avoir de l’étude aucune expérience,

Et pour en bien parler, que la même science Qui m’apprend à chanter les faits de Richelieu.

Ce n’est pas sur ce mont qui se perd dans les nues, Que pour peindre tes faits je cherclie des couleurs : Le Parnasse a pour moi des routes inconnues ;

J’en laisse à nos esprits et les fruits et les fleurs. Sans grimper sur l’orgueil de ces grands précipices, La Nature a pour moi des soins assez propices ;

C’est elle seulement qui me vient animer :

Et sans faire le vain, j’aurai bien l’asseurance De dire qu’il n’est point de menuisier en France Qui sçache, comme moy, ce bel art de rimer.

Un village voisin du beau fleuve de Loire,

Où le siècle de fer n’a pas encore esté.

D’où sans le bruit des eaux et le bruit de ta gloire Le silence jamais ne seroit écarté ;

Dans ce séjour plaisant autant qu’il est sauvage, Assis dessus les fleurs qui bordent le rivage.

Je borne mes désirs au soin de te priser.

Sans que l’ambition me flatte d’espérance ; M’estimant trop heureux, si j’ai la récompense. En t’immortalisant, de m’immortaliser.

Ces murs de qui l’orgueil détrempa les matières, Dont la cime aujourd’hui touche les fondements. Ces colosses changez en fameux cimetières Où ta gloire a basti de si beaux monuments ;

Ces affreux boulevars, ces superbes machines.

Ces forts ensevelis sous leurs propres riùnes ;

La Rochelle, en un mot, qu’est-elle maintenant? N’as- tu pas abattu sa pompe injurieuse?

Et mis aux pieds du Roy l’audace impérieuse Du rebelle démon qui l’alloit soutenant?

On a’vait sollicité Maître Adam d’aller à la cour ; il répondit à ces sollicitations par des stances dont quelquesunes méritent d’étre citées :

Pourveu qu’en rabotant ma diligence apporte De quoy faire rouler la course d’un vivant.

Je seray plus content à vivre de la sorte Que si j’avois gagné tous les biens du Levant.

S’eslève qui voudra sur l’inconstante roue Dont la Déesse aveugle en nous trompant se joue ;

Je ne m’intrigue point dans son funeste accueil.

Elle couvre de miel une pilule amère ;

Et sous l’ombre d’un port nous cachant un cscueil,

Elle devient marastre, aiissi-tost qu’elle est mère.

Je ne recherche point cet illustre advantage De ceux qui tous les jours sont dans des différents A disputer l’honneur d’un fameux parentage.

Comme si les humains n’estoient pas tous parents.

Qu’on sçache que je suis d’une tige champestre ;

28g HISTOIRE CRITIQUE

Que mes prédécesseurs menoient les brebis paistre ; Que la rusticité fit naistre mes ayeux :

Mais j’ay ce bon-heur en ce siècle où nous sommes Que, bien que je sois bas au langage des hommes, Je parle quand je veux le langage des dieux.

Le destin qui préside aux grandeurs les plus fermes,

N’a pas si bien fondé sa conduite et ses faits.

Que le temps n’ait prescrit des bornes et des termes Aux fastes les plus grands que sa faveur ait faits.

Ce prince dont l’empire eut le ciel pour limite,

Qui trouvait à ses yeux la terre trop petite Pour s’eslever un trosne et construire une loy.

Son dernier successeur * se vit si misérable.

Que pour vaincre le cours d’une faim déplorable,

Il s’aida d’un rabot aussi bien comme moy.

6. Deux autres artisans de la même époque, Raque- NEAU, pâtissier, etRÉAULT, serrurier, adressèrent chacun un sonnet à Maître Adam. Celui du pâtissier finissait par cette pointe ;

Tu souffriras pourtant que je me flatte un peu ;

Avecque plus de bruit tu travailles sans doute.

Mais pour moy je travaille avecque plus de feu.

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