‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 6 sur 96 · HIST. BE LA LITT, FR . — XVI« SI ÈCLE · texte numérisé non relu

HIST. BE LA LITT, FR . — XVI« SI ÈCLE

pître, c’est celle où il raconte à François P'' comment il a été volé par son valet. C’est un modèle de narration, de finesse et de bonne plaisanterie.

On dit bien vray : la mauvaise fortune Ne vient jamais, qu’elle n’en apporte une,

Ou deux, ou trois, avecques elle, sire.

Vostre cœur noble en sçauroit bien que dire :

Et moy chétif, qui ne suis roy ne rien,

L’ay esprouvé, et vous conteray bien Si vous voulez, comment vint la besongne.

.T’avois un Jour un vallet de Gascongne Gommant, ivrongne, et asseuré menteur,

Pipeur, larron, jureur, blasphémateur.

Sentant la hart, de cent pas à la ronde.

Au demeurant le meilleur filz du monde.

Ce vers si plaisant, après l’énumération des belles qualités de ce valet, est devenu proverbe, et se répète encore tous les jours dans le même sens.

Ce vénérable billot {ilote) fut adverty De quelque argent que m’aviez départy.

Et que ma bourse avoit grosse apostume :

Si se leva plustost que de coustume.

Et me va prendre en tapinois icelle :

Puis la vous met très bien sous son esselle.

Argent et tout (cela se doibt entendre),

Et ne croy point que ce fust pour la rendre.

Car oncques puis n’en ay oiiy parler.

Rrief, le villain ne s’en voulut aller

Pour si petit; mais encore il me happe

Saye et bonnet, chausses, pourpoint et cappe :

De mes habits en etfoct il pilla

Tous les i)lus beaux : et puis s’en habilla

Si justement, qu’à le veoir ainsi estre

Vous l'eussiez prins en plain jour pour son maisire.

Finablemcnt, de ma chambre il s'en va

Droit à l'cstable, où deux chevaux trouva;

Laisse le i)ire, et sur le meilleur monte,

Pi(iue et s’en va. Pour abréger le conte.

Soyez certain <iu’au partir dudit lieu N’oublia rien, fors à me dire adieu.

Ainsi s'en va cliatouilleux de la gorge Ledict vallet, monté comme un sainct George :

Et vous laissa Monsieur dormir .son saoul.

DE LA LîTTE’RATÜRE FRANÇAISE.

Qui au resveil n’eust sceu flnef d’un soûl : te Monsieur là, sire, c’estoit moy mesme Qui, sans mentir, fus au matin bien blesme Quand je me voy sans hohneste vesture Et mrt fasché de perdre ma monture ;

Mais de l’argent que vous m’aviez donne Je ne fus point de le perdre estonné •

Car votre argent, très débonnaire Prin(;e 3ans point de faute est suject à la pince. ’ Bientost après cette fortune-là Ene autre pire encores se mesla De m’assaillir, et chascun jour m’assault:

Me menaçant de me donner le saut Et de ce saut m’envoyer à l’envers ’

Rithmer sous terre, et y faire des vers,

C est une lourde et longue maladie De trois bons mois qui m’ha tout’ estourdie La povre teste, et ne veux terminer;

Ams me contraint d’apprendre à cheminer.

Que diray plus? Au misérable corps'

Dont je vous parle, il n'est demouré, fors Le povre esprit, qui lamente etsouspire Et en pleurant tasche à vous faire rire. ’

Et pour autant, sire, que suis à vous.

De trois jours l'un viennent taster mon poux Messieurs Braillon, Le Coq, Akaquia,

Pour me garder d’aller jusqu’à quia.

Tout consulté, ont remis au printemps Ma guérison .

Voilà comment depuis neuf moys en ça Je suis traicté. Or ce que me laissa Mon larronneau, long-temps ce, l’ay vendu.

Et en sirops et jiilebs despendu.

Ce neantmoins, ce que je vous en mande,

A est pour vous faire ou requeste ou demande, Je ne veux point tant de gens ressembler Qui n’oiiUoucy autre que d’assembler;

Tant qu ilz vivront, ilz demanderont eux.

Mais je commence à devenir bontcux,

Et ne veux plus à vos dons m arrester.

Je ne dy pas, si voulez rien presler.

Que ne le prenne; il n’est point de presteur S’il veutprester, qui ne face un debteur.

Et sçavez-vous, sire, comment je paye ?

Nul ne le sçait, si premier ne l’essaye.

Vous me devrez, si je puis, de retour :

Et vous feray eucores un bon tour.

A celle fin qu’il n’y ait faute nulle.

Je vous feray une belle cédule,

A vous payer, sans usure il s’entend.

Quand on verra tout le monde content ;

Ou, si vous voulez, à payer ce sera.

Quand votre loz et renom cessera.

Depuis Horace on n’avait pas donné à la louange une tournure si délicate. On imagine sans peine que le Père des lettres voulut bien être le créancier d’un dehteur qui empruntait de si bonne grâce. Voici comment âlarot en rend compte à un ami :

Puisque le roy a désir de me faire A cebesoing quelque gracieux prest.

J’en suis content: car j’en ay bien affaire Et de signer ne fuz onques si prest.

Parquoy vous pry’ sçavoir combien c’est Qu’il voult cédule, afin qu’il se contente :

.Te la feray tant seure, si Dieu plaist.

Qu’il n’y perdra que l’argent et l’attente.

7. Marot a réussi dans d’autres genres de poésie déjà connus, et le premier il a fait des églogues françaises. On a de lui de nombreuses épigrammes , des satires , des contes , des rondeaux , des ballades , des chants royaux, etc.; mais il ne faut pas se laisser tromper par cette variété de titres : le ton et la manière de l’auteur ne changent guère. C’est toujours le vers de dix syllabes, doux et coulant, animé par une gaieté qui de temps en temps jaillit en vives étincelles; rarement le vers de huit syllabes, jamais le vers alexandrin. Il n’est peut-être pas hors de propos de faire remarquer en passant que le vers de dix syllabes était appelé vers héroïque. L’alexandrin, trouvé au xiiU siècle ', était entièrement hors d’usage comme trop pesant et trop grave. Itonsard le premier le mit en honneur, et son exemple fut suivi par son école.

8. L’épigramrne est, comme l’épître, le triomphe de Marot. En ce genre, il est souvent le rival heureux de

1 Y, Histoire de ta Littérature française, 1. l^r, p. 358-60.

DE LA LlTTÉKATÜllE EllANÇAISE. 21

Catulle et de Martial. Il la manie avec une grilce, avec une aisance admirable; sous sa plume, elle prend toutes les formes, tantôt ingénieuse et fine, tantôt pleine de force et d’énergie. En voici quelques exemples :

Ce prodigue Macé Longis,

Fait grand serment qu’en son logis,

Il ne soupa jour de sa vie :

Si vous n’entendez bien ce point,

C’est à dire il ne soupe point.

Si quelque autre ne le convie.

Lorsque Maillai t, juge d’enfer, menoit A Monfaucon Samblançay l’anie rendre,

A vostre advis, lequel des deux tenoit Meilleur maintien ? Pour vous le faire entendre Maillart sembloit homme qui mort va prendre,

Et Samblançay fut si ferme vieillart

Que l’on cuidoit, pour vray, qu’il menast pendre

A Monfaucon le lieutenant Maillart.

9. Nous ne parlerons pas des excursions malheureuses que fit Marot dans des genres plus sérieux. Ses traductions d’Ovide et de Virgile sont pâles et décolorées. La langue, il est vrai, était peu capable encore de soutenir le poids d’une si rude tentative ; les traductions qui sont le début ordinaire d’une littérature, et qui en sembleraient le genre le plus facile, en sont la dernière gloire. Comment en effet un idiome, pauvre, grossier, incertain, pourrait-il lutter contre une langue riche, savante, harmonieuse? D’ailleurs, le génie de Marot, facile et souple, mais peu vigoureux, semble succomber à de longs ouvrages ; la passion môme lui est alors une faible inspiration ; son poème de Hero et Leander a peu de suite et d’élévation.

Quant à sa traduction des Psaumes, malgré son succès de circonstance, elle est au-dessous du médiocre. La noblesse qui manquait à la vie errante et folâtre de Marot, y manque également à sa poésie, et, comme on l’a fort bien dit, son flageolet n’était point de force à accompagner la harpe du prophète.

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