‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 84 sur 96 · ART. IV. — LA COLOMBIÈRE , DE LA RUE ET CHEMINAIS · texte numérisé non relu

ART. IV. — LA COLOMBIÈRE , DE LA RUE ET CHEMINAIS

1. La Colombière ; ses Sermons.— a. De La Rue j ses poésies lalines et franç.'iises. — 3. Ses Sermons. — 4. Ses Panégyriques et ses Oraisons funèbres: cilation.s. — 6. C.licnnnals; ses Sermons, son surnom de Racine de la chaire.

1. Claude de La Colombière, Jésuite qui vécut dans la seconde moitié du xviC siècle (16 VI -1(382), prêcha d’abord en France, puis en Angleterre devant Charies 11, et revint mourir dans son pays avec la réputation d’un saint. Sans être placé parmi les prédicateurs du premier ordre, il ne mérite pas cette espèce d’oubli dans lequel il est tombé. Ses fermons ont de la chaleur, de Fonction, et le style, si l’on en excepte quelques tournures et quelques expressions un peu vieillies, en est agréable et naturel. « Tout y respire, dit l’abbé Trublet, la piété la plus tendre, la plus vive; je ne connais même aucun écrivain qui ait ce mérite dans un degré égal, et qui soit plus dévot sans petitesse. Le célèbre Patru, son ami, en parlait comme d’un des hommes qui, de son temps, pénétrait mieux les finesses de notre langue. » On a encore du père de La Colombière des Harangues latines , des Lettres et des Retraites spirituelles.

2. Charles de La Rue (I6V2-1725), Jésuite, .se fit d’abord connaître par des poésies latines. Il ne professait encore que les humanités (1667) lorsqu’il publia sur les

conquêtes de Louis XIV un poëme que Corneille ne dédaigna pas de mettre en vers français. Sa verve poétique se développa davantage dans ses tragédies latines ( Lysimachus, Cyrus) et dans sa tragédie française [Sylla), toutes trois honorées, comme ses premiers essais, des éloges du grand poëte. Ses liaisons avec le comédien Baron l’ont fait soupçonner d’avoir eu pour le théâtre un goût plus décidé que son état ne le permettait ; on était même persuadé, de son temps , que VAndnenne devait beaucoup au P. de La Rue. Que cette anecdote soit vraie ou fausse, il est certain que la maturité de l’âge dirigea ses talents vers leur véritable objet. La carrière de la chaire lui offrit un champ où il se fit une grande et belle réputation dans la province, à Paris et à la cour; réputation que ses Sermons imprimés justifient, quoiqu’ils aient perdu quantité de traits que l’imagination de l’auteur enfantait subitement dans la chaleur du débit.

3. Les Sermons du P. de La Rue forment un avent et un carême. A cause de son style négligé, tantôt familier et tantôt noble, il doit être plutôt cité comme orateur que comme écrivain. L’esprit d’observation , la force et tout à la fois la facilité brillent dans la plupart de ses discours ; mais son imagination l’entraîne souvent et le rend inégal. Malgré ses défauts, il a quelquefois approché de Bossuet. 11 a moins d’art , plus d’éloquence naturelle, mais aussi moins d’éclat et surtout moins d’imagination dans le style que Fléchier. Aé avec un esprit plus souple et une ârne plus sensible ([ue Bourdaloue, il se montre plus soutenu, cl d'ordinaire plus éloquent que ce dernier dans le genre des éloges funèbres; mais Bourdaloue le surpasse dans les discours de morale. On a vanté souvent son sermon des Calamiiés publiques; il ne vaut pas, à notre avis, ceux du Pécheur mourant et du Pécheur mort.

k. Le P. de La Rue réussit mieux encore dans les Pa~ néyyriques et les Oraisons funèbres, (ie fut lui qui en 171 1 fit l’éloge du grand Daupliin. Un an après, il rendit le même hommage au duc de Bourgogne, élève de Fénelon. On sait que, par une circonstance presque unique,

de la littérature française. 'i-O?

l’orateur avait à déplorer trois morts au lieu d’une : on sait que la jeune Adélaïde de Savoie, duchesse de Bourgogne, princesse pleine d’esprit et de grâce, était placée dans le même cercueil entre son époux et son fils. Le texte du discours, tiré de Jérémie', semblait être une prédiction de l’événement, et il exprimait le triste spectacle qu’on avait sous les yeux , du père , de la mère et de l’enfant, frappés et ensevelis tous trois ensemble ! La Bue fit couler des larmes abondantes, et il ne les dut pas seulement à la force terrible du sujet. Encore de nos jours, on ne peut lire sans attendrissement quelques-uns des morceaux de cet éloge funèbre, et la fin surtout.

Le P. de La Bue a traité deux autres sujets moins pathétiques sans doute, mais non moins intéressants : ce sont les éloges funèbres de deux grands hommes, le maréchal de Luxembourg et le maréchal de Boufflers. Ce dernier éloge passe pour son chef-d’œuvre. Au début, après avoir parlé des honneurs entassés sur la tête d’un seul homme :

Oublions, dit-il, ces titres vains qui ne servent plus qu’à orner la surface d’un tombeau ; ce n’est ni le marbre ni l’airain qui nous font révérer les grands. Ces monuments superbes ne font qu’attirer sur leurs cendres l’envie attachée autrefois à leurs personnes ; à moins que la vertu ne consacre leur mémoire et n’éternise, pour ainsi dire, cette fausse immortalité qu’on cherche inutilement dans des colonnes et des statues.

Enfin, prêt à commencer l’éloge de Boufflers et à célébrer en lui tout ce qui peut caractériser un grand homme, il s’arrête et demande pardon à son héros de respecter si peu le dégoût qu’il avait pour les louanges, et le soin qu’il se donnait de les fuir autant Cjue de les mériter ;

Vous avez goûté assez longtemps, lui dit-il, le plaisir de votre modestie; laissez-nous rompre le silence que votre austérité nous imposait. Votre réputation n’est plus à vous ; c’est la seule et dernière vie qui vous reste encore parmi nous; elle appartient à la re-

1 Quare facitis malum grande contra animas vestras, ut intereat ex vobis vir, et mulier, et parvulus in mcdio Judæ (c. -ii) !

IIISX. DE EA LITT. FB. — XVIU SIÈCLE.

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nommée ; c’cst à elle d’exercer sou empire sur votre nom pour le conserver aux siècles à venir avec encore plus d'autorité que la mort n’en prendra sur vos cendres pour les détruire. On a besoin de votre nom pour faire à nos descendants l’apologie de notre siècle; ils douteront au moins de ses excès, quand ils sauront qu il a produit en votre personne ce que nos pères avaient admiré dans les Huguesclin, les Rayard et les Dunois, pour la gloire des rois, le salut de la patrie et l’honneur de la vertu.

C'est bien là le ton d’un grand orateur.

On a encore du P. de La Hue les Oraisons funèbres (Vllenri de Bourbon, père du grand Condé, de Bossuet et du maréchal de Nouilles.

5. Cheminais ue Montaigu, né l’an 1652, à Paris, n’avait que quinze ans lorsqu’il entra chez les Jésuites. Le Ciel l’avait doué de tous les talents qui servent à former l’orateur. A un esprit facile et pénétrant, à une imagination vive et brillante, il joignait une action noble, aisée, et surtout l’art d’émouvoir par une onction particulière, qui le fit appeler, avant Massillon, le Racine de la chaire, comme Bourdaloue en était appelé le Corneille. Ses Sermons ont été recueillis et publiés par le P. Bretonneau. On trouve dans l’un des volumes le Projet d'une nouvelle manière de 'prêcher, que Cheminais jugeait plus favorable à l’éloquence, et qu’il a suivie quelquefois avec succès; c’est de bannir des sermons les divisions et les subdivisions. Nous avons combattu cette opinion dans un autre ouvrage *, et nous n’y reviendrons point ici. Cheminais mourut en 1689, épuisé par son zèle apostolique et par de longues soufli ances : il avait à peine trente-huit ans.

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