‹ Histoire élémentaire et critique de la littératureChapitre 83 sur 96 · Les (Æuvres complètes de liourdaloue renferment · texte numérisé non relu

Les (Æuvres complètes de liourdaloue renferment

Deux Ai'cnts, itrèchos devant le roi ; — un Carême; — fies Mystères; — des Fêtes des saints, vêtures, professions, oraisons funèbres ; — des Dominicales ; — des Exhortations et Instructions chrétiennes ; — une Retraite spirituelle ; — des Pensées.

Bourdaloue mourut la meme année que Bossuet admiré, comme lui, de son siècle, et regretté de tous ceux qui l’avaient entendu.

4. Fénelon (François de Salignac de la Mothe) naquit le 6 août 1651 , dans le Périgord , d’une famille illustre. Son père, homme éminemment vertueux, voulut faire lui-méme son éducation, et, dès l'enfance, nourri de l’antiquité classique, élevé dans la solitude parmi les modèles de la Grèce, son goût noble et délicat, son imagination poétique et religieuse parut en même temps que son heureux génie. Entré dans les ordres, et ne pouvant céder à l’ardeur qui l’entraînait vers les missions lointaines, il se consacra, pendant dix ans, à l’instruction des nouvelles Catholiques ; ce qui lui donna l’idée de son premier ouvrage, le traité de l’Éducation desfdles, chefd’œuvre de délicatesse et de raison. Déjà lié avec les ducs de Beauvilliers et de Chevreuse, Bossuet l’admit également dans sa familiarité. A l’exemple du crand prélat, il combattit les hérétiques dans le traité du Ministère des Pasteurs. Cet ouvrage détermina Louis XIV à lui confier une mission dans le Poitou, où sa vertu et sa parole persuasive ramenèrent beaucoup de protestants dans le sein de la véritable Eglise.

5. En 1689, il fut nommé précepteur du duc de Bourgogne, petit-fils de Louis XIV, et destiné au trûne. C’est pour l’éducation de ce jeune prince que fut écrit le Télémaque.

On met ordinairement le Télémaque au nombre des ouvrages de politique. Sans doute, il y a dans ce livre beaucoup de conseils, beaucoup de maximes sur le gouvernement. Par sa destination il a dû, en même temps qu’il prémunissait le royal élève contre le danger des passions et de la flatterie, lui montrer aussi les écueils de la royauté et lui enseigner l’art de les éviter ou de les vaincre . Mais cet ouvrage ne nous paraît pas, comme on le répète encore chaque jour, avoir été composé surtout dans une intention continue de critique contre Louis XIV et dans une préoccupation politique. On sait d’ailleurs que le Télémaque n’était point destiné à voir le jour, et qu’il a dû la publicité à l’indiscrétion d’un valet copiste, après l’atTaire du quiétisme (1699). Le ressentiment des nations étrangères, humiliées encore des victoires de Louis XIV, et cet esprit de dénigrement qui devait si vite remplacer les hommages prodigués au grand roi, se plurent à chercher et crurent voir dans le Télémaque des allusions qui n’étaient point dans la pensée de Fénelon.

Fénelon écrivit encore, pour cette éducation, ses Dialogues des Morts, des Fables en prose et V Examen de la conscience d’un roi.

6. Les soins qu’il s’était donnés, comme précepteur du duc dièÿourgogne, n’avaient pas été perdus : son élève, qu’i^vfqt orné, de tous les talents et de toutes les vertus, était devénii l^mour et l’espoir de la France entière. La récompense de l’illustre précepteur fut sa nomination à l’archevêché de Cambrai (1694). Il fut surnommé le Cygne de Cambrai, comme Bossuet avait été nommé l’aigle de Meaux.

La querelle théologique qui donna lieu aux Maximes des saints et à Y Explication des maximes, détermina aussi Fénelon à ne plus quitter son diocèse (1699). Lcà, son premier soin était d’instruire les clercs d un séminaire qu’il avait fondé; comme Bossuet à Meaux, il faisait le catéchisme aux enfants. Il montait souvent dans la chaire de son église, et se livrant aux élans de son cœur et de sa foi, il répandait, sans préparation, les trésors de

son facile génie. Aussi n’a-t-on recueilli qu’un petit nombre de ses Sermons et de ses Discours. Dans quelquesuns il égale la sublimité de Bossuet; il est moins vigoureux et moins pressant, mais plus vif, plus brillant, sans être moins pathétique. Son discours pour les Missions élrangèrcs, et celui qu’il prononça dans la cathédrale de Lille pour le Saoe de l’électeur de Cologne, sont pleins d’une haute éloquence et de cette imagination biblique que seul, avec Bossuet, il a mêlées si beureusement à la pureté classique de ses souvenirs grecs et latins.

7, Les derniers jours de Fénelon furent affligés par le spectacle des malheurs que la France éprouva pendant la vieillesse de Louis XIV. Notre armée, humiliée par ses défaites, manquait de subsistance; pendant l’hiver delTOO Fénelon la nourrit de ses propres deniers et sacrifia ainsi la plus grande partie de sa fortune. La mort du duc de Bourgogne porta le dernier coup à celui qui l’avait élevé et qui avait formé son cœur avec tant de soin. Le saint prélat mourut le 7 janvier 1715, trois ans après son disciple chéri.

8. Quoique Fénelon ait beaucoup écrit, il ne parut jamais chercher la gloire d’auteur. Tous ses ouvrages furent inspirés par les devoirs de son état, par ses malheurs ou ceux de la patrie. Quoiqu'on lui l’auteur du Télémaque ait trop effacé l’orateur sacré, il avait beaucoup réfléchi sur Fart oratoire et sur l’élo^juence (fe la chaire; c’est ce qu’on voit dans ses trois t)ialoQues sur l éloquence, à la manière de Platon, remplis de raisonneffi'cntrœmpruntés à ce philosophe, et surtout écrits avec une grâce qui semble lui avoir été dérobée. Nul traité français de l’art oratoire ne renferme plus d’idées saines, ingénieuses et neuves, une impartialité plus sévère et plus hardie dans ses jugements. Le style en est simple, agréable, varié, éloquent à propos et mêlé de cet enjoûment délicat dont les anciens savaient tempérer la sévérité didactique. Celle production appartient à la jeunesse de Fénelon, et l’on y sent partout ce goût exquis de simplicilé, cet amour du beau simple qui fait le caractère inimitalfle de ses écrits.

La Lettre à l’Académie française, écrite vers la fin de sa vie, ne renferme que la même doctrine, appliquée avec plus détendue, ornée de développements nouveaux, énoncée partout avec cette autorité douce et persuasive d’un homme de génie vieillissant, qui discute peu, qui se souvient, qui juge. Sans s’écarter des traditions de pureté classique, qui sont l’heureux caractère de la littérature au xvir siècle, Fénelon ouvre à l’art des perspectives nouvelles. Sagement novateur, il voit dans l’art , non-seulement ce que l’art ancien et moderne a donné, mais encore ce cju’il peut donner ; il n’est pas une tentative littéraire, un besoin de notre langue que Fénelon n’ait indiqués ou prévus ; regrets du vieux langage, réforme du génie un peu timide de la versification française, caractère plus philosophique de l’histoire, tout s’y trouve. Comme appendice à ces théories, on peut joindre cjuelques Lettres à La Motte sur Homère et les Anciens.

9. Le Télémaque est un heureux fruit de ces doctrines. C’est à la fois une composition antique et neuve. Epris des beautés d’Homère, Fénelon y cherche avant tout ces traits d’une vérité naïve et passionnée, qu’il appelle luimême {'aimable simplicité du monde naissant. Aussi, ce sont les Grecs qu’il étudie, qu’il imite de préférence comme plus rapprochés de cette époque. Homère, Xénophon et Platon inspirèrent le Télémaque. Au barde ionien, il a pris le charme de ses fictions; à la Cyropédie, l’idée du beau moral dans l’éducation d’un jeune prince, ces entretiens philosophiciues, ces épreuves de courage, de patience, cette humanité dans la guerre, toutes ces idées bienfaisantes qu’il a semées dans son poème; au philosophe de Sunium, les théories sur le bonheur du peuple, le plan d’un état réglé comme une famille. Mais Fénelon, en corrigeant les fables d’Homère par la sagesse de Socrate et de ses deux disciples, en formant cet heureux mélange des plus riantes fictions, de la philosophie la plus pure, de la politi(iue la plus humaine, balance, par le charme de cette réunion, la gloire de l’invention qu’il doit à chacun de ses modèles. Sans doute Fénelon a par-

tagé les défauts de ceux qu’il imitait, et si les combats du Tél&mcuiue ont la grandeur et le feu des combats de V Iliade , Mentor parle quelquefois aussi longuement qu’un héros d’Homère, et quelquefois les détails d’une morale un peu commune rappellent les longs entretiens de laCyropédie.

Quoique la belle antiquité paraisse avoir été moissonnée tout entière pour composer le Télémaque, il reste cependant à l’auteur quelque gloire d’invention. Rien n’est plus beau que l’ordonnance de ce poëme, et l’on ne trouve pas moins de grandeur dans l’idée générale que de goût et de dextérité dans la réunion et dans le contraste des épisodes. Les chastes et modestes amours d’Antiope, introduits à la fin de l’ouvrage, corrigent d’une manière sublime les emportements de Calypso, et l’intérêt de la passion se trouve deux fois reproduit sous l’image de la fureur et sous celle de la vertu. Mais comme le Télémaque est surtout un livre de morale à l’usage des princes, ce que l’auteur peint avec le plus de force, c’est l’ambition, cette maladie des rois, qui fait mourir les peuples : l’ambition grande et généreuse dans Sésostris, l’ambition imprudente dans Idoménée, l’ambition tyrannique et misérable dans Pygmalion, l’ambition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste. Ce dernier caractère, supérieur au .Mézence de Virgile, est tracé avec une vigueur d’imagination qu’aucune vérité historique ne saurait surpasser.

Plus développé, plus agissant que le Télémaque de VOdyssée, le Télémaque de Fénelon réunit tout ce qui peut surprendre, attacher, instruire ; dans l’âge des passions, il est sous la garde de la sagesse, qui le laisse souvent faillir, parce que les fautes font l’éducation des hommes : il a l’orgueil du trône, l’emportement de l’héroïsme et la candeur de la première jeunesse. Ce mélange de hauteur et de naïveté, de force et de soumission, forme peut-être le caractère te plus touchant et le plus aimable (|u’ait inventé la muse épiciue.

De grands critiques ont souvent répété que le héros

d’un poëme ou d’une tragédie ne doit pas être parfait. Ils ont admiré dans l’Achille d’Homère, dans le Renaud du Tasse, l’intérêt des fautes et des passions; mais ils n’ont pas prévu l’intérêt plus neuf et plus moral cpie présenterait un caractère qui, mélangé d’abord de toutes les faiblesses humaines, paraîtrait s’en dégager insensiblement et se développerait en s’épurant. On blâme dans Grandisson, comme œuvre d’art, Tunil'ormité de la sagesse, la monotonie delà perfection. Le caractère de Télémaque olfre le charme de la vertu et les vicissitudes de la faiblesse; il n’en a pas moins de mouvement, parce qu’il tend au parfait. II s’anime et se perfectionne à la fois, et l’intérêt qu’on éprouve est agité comme la lutte des passions, doux comme le triomphe de la vertu.

Si maintenant Ton compare TEnfer et l’Elysée de Fénelon avec les mêmes peintures tracées par Homère et par Virgile, on sent bientê)t tout ce que l’auteur moderne a créé de neuf, ou plutôt ce qu’il a puisé dans les Mystères chrétiens ' par un art admirable ou par un souvenir involontaire. La plus grande de ces beautés inconnues à l’antiquité, c’est l’invention de douleurs et de joies purement spirituelles, substituées à la peinture de maux ou de félicités physiques. C’est là que Fénelon est sublime, et saisit mieux que le Dante le secours si neuf et si grand du christianisme. Rico n’est plus terrible que les tortures morales qu’il place dans le cœur du coupable ; et pour rendre ces inexprimables douleurs, son style acquiert un degré d’énergie qu’on n'attendrait pas de Fénelon, et qu’on ne retrouve dans aucun autre écrivain. Mais lorsqu’il en vient à la demeure des justes, alors on entend des sons que la voix humaine n’a jamais égalés ; et quelque chose de céleste s’échappe de son âme, enivrée de la joie qu’elle décrit. Ces idées-là sont absolument étrangères au génie antique ; c’est l’extase de la charité chrétienne; c’est une religion toute d’amour, interprétée par Tâme douce et tendre de Fénelon; c’est le pur amour donné

' Foî/. mon Traité de Lillérature, Poétique, p. 6i),

pour récompense aux justes dans l’Elysée mythologique. Aussi, lorsque de nos jours un écrivain de génie a voulu dans \ç$Marlyrs retracer le paradis chrétien, il a dû sentir plus d’une fois qu’il était devancé par l’anachronisme de Fénelon,'' et malgré les efforts d’une riche imagination, malgré l’emploi plus facile et plus libre des idées chrétiennes, il a été obligé de se rejeter sur des images moins heureuses. L’Elysée de Fénelon est une des créations du génie moderne; nulle part la langue française ne paraît plus flexible et plus mélodieuse.

Le style du Télémaque a éprouvé beaucoup de critiques, et Voltaire en a donné l’exemple avec goût. 11 est certain que cette diction si naturelle, si doucement animée, quelquefois si énergique et si hardie, est entremêlée de détails faibles et languissants ; mais ils disparaissent dans le tissu fort et délicat du style. L’intérêt du poëme conduit le lecteur, et de grandes beautés le raniment et le transportent. Si l’on y trouve des mots répétés, des constructions négligées, on y trouve aussi, généralement, un choix de paroles simples, heureuses, expressives, une harmonie libre et variée, enfin une douce chaleur partout répandue comme l’âme et la vie du discours.

10. Après le Télémaque, son ouvrage le plus important par le sujet et l’étendue, c’est le Traité de l'existence de Dieu, entrepris pour ramener à la foi un prince, le duc d’Orléans, qui avait le malheur d’en être privé. On n’y trouve pas la profondeur et la logique de Clarke, mais les arguments des causes finales, plus favorables à l'imagination descriptive. Fénelon y répand des trésors d’éiégance, il peint la nature, il en égale les richesses et les couleurs par l’éclat de son style ; souvent il laisse échapper cette abondance de sentiments tendres et passionnés, langage naturel de son cœur. Quelques endroits sont animés de cette logique lumineuse et pressante dont il donna plusieurs exemples dans ses débats avec Bossuet. Cette logique se retrouve, plus haute et plus dégagée d’ornements, dans ses Lettres religieuses , adressées au régent, modèle d’une discussion sincère et convaincante.

Enfin, comme le style, suivant l’expression d’un ancien, est la physionomie de 1 âme, tous les ouvrages de Fénelon, marqués de cette précieuse empreinte, méritent d être lus. Son style a toujours un caractère reconnaissable de simplicité, de grâce et de douceur, soit dans les élans passionnés, et le langage éloquemment mystique de ses Lntrehens affectifs, soit dans la gravité de ses Directions pour la ccmcitnce d’un roi, soit dans la prodigieuse fécondité, dans la subtilité, dans la noble élégance de sa théologie polémique. En un mot, ce style n’est pas celui d’un homme qui veut écrire, mais qui, possédé de la vérité, l’exprime comme il la sent du fond de son âme.

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