L'OUTILLAGE PRIMITIF DE L'HUMANITÉ
Monsieur le Ministre,
Vous suivez, sans aucun doute, avec un vif intérêt les admirables développements d'une science nouvelle dont les résultats, déjà forl importants aujourd'hui, auront dans la suite des conséquences extraordinaires; je veux parler de la philologie comparée qui, prenant un mot à son berceau, le conduit de migration en migration, de modification en modification, jusqu'aux langages actuels et nous dévoile ainsi, par une méthode aussi sûre qu'ingénieuse, la communauté des origines, des langues et des civilisations. L'histoire des religions, — la science des religiotiSy comme a osé dire Emile Burnouf, — verra se dissiper par ce moyen bien des obscurités derrière lesquelles elle se cache encore; rhumanité, débarrassée des langes légendaires dont
elle est enveloppée, apparaîtra telle qu'elle était aux premiers jours du monde, dans toute la naïveté de sa barbarie primitive, et Thomme, enfin initié aux mystères de la dispersion de ses ancêtres sur le globe, pourra connaître ses lieux de naissance, suivre ses étapes et déterminer ses points d'arrêt.
Si dans une de ces langues mortes qui ont fixé des dogmes religieux et formulé des principes de civilisation, nous découvrons un mot désignant soit un usage adopté,, soit l'état social d'une personne ; si ce mot, à peine modifié, se retrouve dans les langues modernes pour exprimer ce même usage ou ce même état social, il nous sera permis de conclure, avec certitude, que le peuple qui parlait la langue primitive a exercé une influence prépondérante sur l'humanité et qu'il est bien réellement un ancêtre.
Je prendrai un exemple pour me faire comprendre. En sanscrit le mol vi signifie sans, le mot dhavà sagnifie Aomm^ on morilles deux vocables réunis en fonnent un seol, vidhavây avec le sens de veuve : la femme sans hommes on sans mari. Or, on rencontre ce mot presque identique à son primitif dans le latin vidua, dans le gothique viduvOj dans le slave et l'italien vedova, dans l'allemand witwey dans l'anglais vidow, dans le français vewpê. H est donc certain que tontes les nations qui parlent les lances que je viens d'éanmérer procèdent originairement de la race aryenne, on, tout au moins, que celle^i leur a transmis le vocable désignant un éiai social qui implique l'usage dn mariage.
Rien n'est plus intéressant que ces travaux par lesquels on semble vouloir remonter aux jours mêmes où rhomme nu, sans, défense, a para sur la terre et y a traîné une vie animale que toute notre imagination est impuissante à se figurer. Il est impossible, en effet, de se représenter les conditions de l'humanité tant que le feu ne lui fut pas connu, c'est de cette heure seulement que le bimane dont la voix est articulée devient un homme. Prométhée serait un dieu, si le poinçon en bois de teck à l'aide duquel on a obtenu, par rotation, le feu primitif, le feu originel, ne s'appelait Pramantha en sanscrit. D'un objet sacré, les Grecs ont fait une divinité à laquelle ils ont conservé son nom.
Malgré la richesse des découvertes déjà faites et de celles qui restent à faire, la reconstitution de la civilisation aryenne ne suffît déjà plus à quelques chercheurs auxquels la bonne volonté, du moins, ne fait pas défaut. Vous vous rappelez, Monsieur le Ministre, ce passage du Timée où Platon raconte ce que Solon avait appris des prêtres de Sais : « Dans l'île de l'Atlantide régnaient des rois d'une grande et merveilleuse puissance... ils régnaient sur la Libye jusqu'à l'Egypte et sur l'Europe jusqu'à la Tyrrhénie. L'île Atlantide disparut dans la mer; aussi, depuis ce temps, la mer est-elle devenue inaccessible et a-t-elle cessé d'être navigable par la quantité de limon que l'île abîmée a laissé à la place, i» On s'est mis en tête de retrouver exactement l'emplacement habité jadis par les Atlantes; mais il paraît que l'on n*est pas près de s'entendre, car les deux systèmes en présence, appuyés tous
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deux sur des présomptions très-curieuses, sont loin de concorder ensemble. D'dprès l'un, l'Atlantide occupait une partie du golfe de Gascogne et s'avançait .jusqu'au détroit de Gibraltar; selon l'autre, elle était située au Palus-Méotides et touchait la mer d'Azof. Je ne me charge pas de mettre d'accord ces deux théories adverses, je me contente de les signaler, pour prouver à quel point la recherche de nos origines est poussée loin par l'ingéniosité moderne.
Ce n'est là que le côté hypothétique de la question; celle-ci a son importance et l'on pourrait lui venir en aide en collectionnant les objets primitifs qui ont servi aux usages des peuples embryonnaires. La géologie et l'archéologie ont rendu de grands services aux sciences naturelles et historiques ; elles ont constaté les différents âges de la civilisation humaine : la pierre, l'os, le cuivre, le bronze, le fer. Nous entrons peutêtre, à notre insu, dans un âge nouveau, âge d'acier, âge de bronze d'aluminium, que l'avenir saura déterminer. Nos musées ont recueilli avec un soin pieux ces vestiges des temps préhistoriques. Les grottes, les cités lacustres ont livré leur secret, et nous pouvons, par l'inspection des ustensiles découverts, reconstituer, en partie, le mode d'exister de nos aïeux : Jean- Jacques Rousseau aurait peut-être moins vanté l'état de nature, s'il eût été, conune nous, à même d'étudier ces détritus de la sauvagerie primitive, qui indiquent une lutte de l'homme contre l'homme, contre les animaux, contre les éléments. En dehors de l'intérêt archéologique qui s'attache à ces reliquiœ des an-
cètres, il en est un autre, Monsieur le Ministre, qui n'échappera pas à votre sagacité.
Les instruments en pierre, en os, appartenant aux âges indéterminés, sont pour la plupart identiques aux instruments en os et en pierre que les navigateurs ont recueillis en Océanie et nous ont rapportés. L'on peut en inférer que la vie du groupe humain de la période anté- historique était analogue à celle des peuplades sauvages, tatouées, parfois cannibales, qui habitent les îles dispersées sur les océans. Les mœurs des Pélasges qui sont devenu» les pères de toute ciyili* sation devaient se rapprocher singulièrement de celles des habitants des îles Sandwich, lorsque Gook releva la grande île d'Havaï en 4779. Entre les naturels de la Nouvelle-Calédonie et les premiers* Celtes, il ne doit pas y avoir grande différence. Or, cet outillage sau* vage, qui fut l'outillage primitif de l'humanité, existe encore; il faut le recueillir; dans quelques années il sera devenu fort rare, en admettant qu'il n'ait pas com* plétement dispcuru devant l'outillage perfectionné, de* vaut les instruments, les armes en fer importés d'Europe par les navires auxquels, à cette heure, nulle mer n'est inconnue.
Les peuples eux-mêmes, ceux qui vivent sur les îles de coraux, juchés sur les arbres, tapis au fond des grottes, diminuent devant l'invasion blanche ; celle-ci les chasse du littoral et les tue en leur versant l'alcool, comme moyen d'échange préféré à tout autre. Le monde civilisé n'a gardé en usage que très-peu d'objets ayant appartenu à l'ftge de pierre ; quelques pro-
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yinces de Grèce, et notamment l'Arcadie, ont conservé le couteau de pierre pour écabocher les épis dont la paille est réservée à des ouvrages ultérieurs; les juifs de Palestine opèrent encore la circoncision à l'aide d'un canif en obsidienne; c'est là tout, et si cette persistance de la tradition a de quoi nous étonner, elle ne met entre nos mains qu'un nombre d'objets beaucoup trop limité.
Il n'en est pas de même de ce que peut nous donner rOcéanie qui vit encore sous l'âge de pierre et où nous trouverons, sans peine et sans dépense, une collection complète d'instruments qu'il sera facile d'exposer, comme objets de comparaison très-intéressants, en regard des instruments analogues fournis par les fouilles des terrains préhistoriques. Gela vaut que l'on «'en occupe, Monsieur le Ministre, car tout ce qui touche aux origines de l'homme est digne d'intérêt.
Je sais bien que les musées de nos villes maritimes regorgent d'objets rapportés des pays sauvages; msds ce sont matières à trophées et, non point matières à étude. Sur la même muraille, dont il s'est agi de couvrir la nudité, on rassemblé au hasard des pagnes de Nubie, des casse-têtes d'Othaîtî, des kriss malais, des clévans javanais, des casques chinois, des arcs de Tartarie, des sabres dû Sénégal et des pirogues d'Esquimaux. Gela n'est point désagréable à regarder, mais les yeux seuls en profitent, car nulle classification n'a présidé à ce pêle-mêle pittoresque.
A Paris, je me hâte de le dire. Ton a procédé avec plus de souci. Les objets sont rangés méthodiquement,
par catégorie distincte, et la Polynésie n'est point mélangée avec le Gabon ; maïs les conservateurs sont comme la plus belle fille du monde, ils ne peuvent donner que ce qu'ils ont, et ce qu'ils ont n'a pas grande valeur. Dans la salle annexée au musée de marine, on a réuni une collection d'objets servant aux usages des peuples étrangers : oreiUers en bois, coiffures en cauries, casques en plumes, pistolets* albanais, narguilehs égyptiens, tasses à café et coffres en laque. Il y a là de plaisantes curiosités, et il n'en faut point médire. Cependant, Monsieur le Ministre, les objets de l'âge de pierre, qui pourraient être si nombreux et qui sont si curieux, y font presque défaut-: quelques haches, un ou deux marteaux, de très-beaux hameçons eti os humains. Ce n'est pas assez; nous devons offrir aux études de nos savants d'autres éléments de comparaison.
Rien n'est plus facile que de réunir un spécimen complet de l'outillage primitif de la Polynésie; il vous suffirait. Monsieur le Ministre, de vous entendre avec votre collègue de la marine, qui n'hésiterait certainement pas à adresser des instructions à ses officiers et à faire faire des reconimandations aux capitaines de la marine marchande. En peu dé temps et à peu de frais vous auriez de quoi former un musée des plus intéressants. On peut en trouver tous les éléments aujourd'hui ; plus tard, on ne pourra plus et l'on regrettera amèrement de n'y avoir pas pensé, lorsqu'il était temps encore et que toute occasion était propice.
A ce musée d'objets se rapportant à la vie sauvage
naturelle, il serait bon d'en annexer un autre qui con* tiendrait rOlympe du paganisme actuel. Vous souvenezvous, Monsieur le Ministre, de l'Exposition universelle de 1867 ? Les missions protestantes avaient disposé dans des vitrines tous les dieux dont elles ont débarrassé les populations converties par elles à la religion évangélique. C'était singulièrement instructif et fournissait d'sQnples documents sur les relations de l'homme avec la Divinité. Nous possédons quelques fétiches au musée de la marine, et plusieurs ont des mines facétieusement terribles, qui justifient les adorations qu'ils ont reçues jadis. Ils sont humbles, soumis et ne se plaignent point de leur sort ; ils savaient sans dqute que la destinée des anciens dieux est de devenir un objet de curiosité ; des empyrées pa!ens à l'armoire d'un marchand de bric-à-brac il n'y a qu'un pas.
Ces divinités détrônées, c'est à nous de les recueillir; la France est hospitalière ; elle trouvera bien dans les combles du Louvre quelque mansarde inoccupée où loger ces réfugiés de l'anthropophagie; nous ferons place à Tétongo, dieu de Karotonga, qui a une bonne bedaine placide et qui se reproduit par boutures comme une plante grasse ; nous ne repousserons pas Kaïli, qui fut le dieu particulier de Kaméhaméha I*', qui a un casque de pompier à plumes rouges et des yeux en nacre ; nous les accueillerons tous, qu'ils viennent des Sandwich, des Indes, de Bornéo ou du pays des grands Namaquas ; nous les classerons, nous les étiquetterons et, en les comparant aux objets dont se
servent les peuples qui les ont adorés, nous pourrons tirer des conséquences dont l'histoire générale profitera.
Il ne faut pas, Monsieur le Ministre, que ce mot de dieu vous effraye ; il y a dieu et dieu ; ceux dont j*ai l'honneur de vous parler, si bien sculptés qu'ils soient, n'ont rien qui puisse empêcher votre Budget d'être en équilibre. Entre nous, ces dieux-là ne Coûtent pas cher ; j'en ai acheté un au Sennâar, à un bon nègre qui y tenait beaucoup; j'en ai été quitte pour une poignée de tabac à fumer. C'est cependant un dieu charmant, en joli bois de sycomore peint en rouge; point méchant, du reste, et d'humeur accommodante, il se laisse changer de place avec une placidité olympienne ; il est tellement doux que je le ferais volontiers jouer avec des enfants, si son attitude ne rappelait trop celle de Cinésias dans la Lysistrata d'Aristophane.
L'heure est favorable et les populations ne demandent pas mieux que de céder leurs fantoches pour quelques petits verres d'eau-de-vie. Vous savez qu'il y a trois ou quatre ans, le Japon, coupant ses cheveux et voulant porter redingote, a jugé à propos de se débarrasser d'un stock de vieux dieux qui l'encombrait. Un particulier a saisi l'occasion et a acheté tout ce panthéon en bloc. Il l'a montré aux Parisiens, qui en ont été fort émerveillés et qui peut-être ont regretté, comme moi, que tant de bronzes magnifiques n'aient point trouvé place au Louvre. Je ne fais, croyez-le bien, aucune comparaison saugrenue entre le Çakiamouni du Japon et les marionnettes sacrées de la Po-
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lynésîe ; je sais qoelle fut la morale du Bouddha et le respect qu'elle mérite; seulement cette morale a un peu dégénéré en pratique et, à ce sujet, il ne serait point inopportun de placer dans le musée des divînités païennes un de ces moulins à prières dont on fait usage dans les lamaseries du Thibet.
Je crois donc qu'à l'outillage primitif, que je voudrais voir réuni et mis à la portée de nos études, îl serait bon de joindre l'Olympe primitif : tel outil, tel dieu, l'un faisant l'autre. L'humanité, j'entends celle qui, partie de l'état sauvage, en est arrivée à ce degré de civilisation que certains philosophes moroses troitvent excessive; l'humanité, lorsqu'elle ne savait pas écrire, devait singulièrement ressembler aux peuplades de nos jours qui ne connaissent pas encore l'écriture ; cela nous rejette au siège de Troie et au delà ; l'on peut affirmer, sans crainte de se tromper, que la période d'âge de pierre traversée par M. Schliemann dans ses fouilles à Hissarlîk, a livré des objets absolument analogues à ceux que contiendrait le musée primitif dont je me permets de conseiller la création.
Les dieux et l'outillage placés côte à côte, en serions-nous quittes avec ce que nous devons faire pour éclairer les origines de l'humanité? Hélas ! non, Monsieur le Ministre, et j'ai grand'peur de vous paraître un mortel insupportable ; je me console en me disait, comme les bonnes gens : Ça ne tire pas à conséquence; car je n'ignore pas, par expérience, qu'entre l'émission d'une idée et la réalisation de celle-ci, il y a loin. Nous savons de quels instruments se servent les hommes
primitifs, nous avons sous les yeux les dieux qu'ils se sont fabriqués pour répondre à leur conception de la toate-puissance, mais nous cherchons à deviner la genèse de leurs pensées, leur mode de raisonnement, et de quelle impression ils sont saisis lorsqu'ils se trou- Tent, pour la première fois, en contact avec la civilisation. Gela cependant, il faut l'avouer, mérite d'être élucidé, et il y a là une inconnue qu'il serait important de dégager. Par les idées naturelles constatées, nous pourrions arriver à reconstituer la route que la pensée doit parcourir pour exprimer des idées civilisées. Il me semble que tout psychologue se réjouirait s'il lui était donné de lire dans le cerveau d'un sauvage et d'y découvrir le travail qu'y développent des sensations inattendues produites par ua spectacle qui peut passer pour surnaturel.
A cet égard permettez-moi de vous parier du capitaine Gook ; ce ne sera pas sortir de notre sujet.
Vous connaissez, Monsieur le Ministre, la relation que le lieutenant King, de la marine anglaise, a donnée de la mort du capitaine James Gook. G' est le récit officiel, européen, civilisé, d'un meurtre difficilement explicable et qui contraste singulièrement avec les dispositions plus qu'amicales que les naturels d'Haval avaient témoignées à l'égard des équipages de la Résolution et delà Diseovery. D'après les renseignements fournis parle lieutenant King, Gook ayant va que les Havaïens avaient pillé une de ses chaloupes et attaqué, sans moti& apparents, quelques-uns de ses matelots, résolut de descendre à terre à la tête d'une force suffi-
santé, de s'emparer du chef de Tîle et de le retenir comme otage à son bord, jusqu'à ce qu'il eût obtenu justice des méfaits dont il avait à se plaindre. Il mit son projet à exécution, décida le roi à le suivre et emmenait déjà celui-ci, lorsqu'une femme ameuta les naturels et les excita à s'opposer à l'enlèvement de leur chef. La dispute s'échauffa ; les Anglais firent feu pour dégager Cook qui lui-même avait tiré deux coups de fusil sur les insulaires ; ceux-ci, exaspérés^ se ruèrent sur le capitaine et le tuèrent à coups de couteau» Son corps dépecé fut restitué, morceaux par morceaux, aux Anglais qui rendirent les honneurs funèbres à ces restes incomplets. Telle est la version que l'histoire a recueillie et qui'aujourd'hui est admise comme article de foi. Le lieutenant King s'étonne de la conduite féroce des insulaires et il rappelle qu'au début des relations entre Gook et les HavsJens, ceux-ci avaient placé le capitaine anglais au rang des dieux sous le titre d'Orono.
Ce dernier trait exige une explication. Un chef de l'île d'Havaî nonmié Lono^ après avoir commis un meurtre dans le pays, s'était expatrié, et faisant ses adieux à son peuple, il avait dit : « Ne soyez pas tristes ; dans de longues années je reviendrai, sur une île mouvante; vous ne me verrez plus; mais les petitsfils de vos petits-fils reverront ma face, la face de Lono. » C'est là, du moins, ce que raconte un chant canaque indigène.
Je dois à la complaisance de M. Paul Bérenger (de la Drôme), qui a été consul de France à Honolulu,
communication d'une complainte havaïenne sur la mort du capitaine Gook. J'avais cru longtemps, Monsieur le Ministre, que j'étais seul à la posséder, et je me faisais une fête de vous en offrir la primeur. J'avais compté sans un de nos compatriotes, M. G. de Yarigny, gui a habité pendant quatorze ans les îles Sandwich, où il a joué le rôle très-important que vous savez. M. de Varigny a publié un livre fort curieux qui résume toutes les observations que son esprit sagace a pu faire pendant un si long séjour ^ Dans ce volume il a inséré, à la bonne place, le chant que j'aurais voulu citer tout entier, car je le trouve très-remarquable, et qu'aujourd'hui je dois me contenter de résumer. Gette poésie fort naïve et assez sauvage peint sur le vif les impressions des hommes primitifs en présence d'un spectacle qui les frappe pour la première fois ; elle exprime nettement la génération des idées naturelles et vient à l'appui de ce que j'ai eu l'honneur de vous dire précédemment.
« Geci est le chant de Kupa, fils deKapupua, un des canotiers de Kalaïmano, chef de Kéalékékua. » Le père de Kupa le réveille une nuit pour aller pêcher du poisson ; on est dans une période de temps sacré, car il y a tabou (interdit) sur les pirogues. A l'aube naissante, les deux Havaïens aperçoivent au loin, sur la mer, à travers les brumes du matin, « deux forêts flottantes ; les forêts se soulevaient doucement sur les flots. » Les naturels stupéfaits se réunissent sur le
1. Quatorze ans aux îles Sandwich, par C. de Varigrny. 1 vol. in-18. Paris, Hachette^ 1874.
rivage : a Est-ce la demeure d'un dieu? » Le roi Kalaïmano consulte le grand prêtre, qui dit : a Envoie tes meilleurs nageurs pour examiner ces forêts flottantes. » Kupa suit son père et les autres insulaires qui nagent vers la Resolution et la Discovery.
tt Sur ces îles se trouvaient des dieux bien différents de nous ; ils souillaient le feu et la fumée par la bouche et par les narines; tous avaient des visages d'une blancheur éblouissante et leurs yeux étaient étincelants; plusieurs peaux de diiférentes couleurs enveloppaient leurs corps ; ils avaient des trous dans leurs flancs et y plongeaient les mains ; dans ces trous ils mettaient beaucoup de choses et paraissaient pleins de trésors. » Le père de Kupa voit une des longues che« villes de fer qui retiennent les bordages du navire, il veut la prendre et s'épuise en vains efforts sans pouvoir l'arracher, car «c cette pierre dure tient à l'île » ; il la voudrait pour l'offrira Mokualii, dieu des pirogues. Une sentinelle fait feu sur le père de Kupa et le tue : * c Effrayés, nous nous enfuîmes; quelques*uns de ses compagnons ramenèrent Kapupua sur le rivage, mais il ne remuait plus; un dieu l'avait frappé de son tonnerre. )>
Le prêtre, ayant entendu le rapport des nageurs, explique que cette île flottante est la pirogue de guerre a de Lono, notre Dieu, parti il y a longtemps pour explorer les mers et qui aujourd'hui revient parmi nous; sa présence lève le tabou des canots; portez-lui des bananes, des noix de coco et des oranges. » Les Anglais acceptèrent, sans se faire prier, ces vivres
frais. « Lono satisfait, retint ses tonnerres. » Au soir toute la population quitte les huttes, se groupe sur le rivage et attend, ccur le prêtre avait dit : « Tenez-.vous prêts à recevoir Lono ; nul ne peut dire s'il lui plaira de venir vous visiter la nuit ou le jour. »
(( Lono ne vint pas, mais dans la nuit nous vîmes des choses terribles. Lono et sa compagnie de dieux lancèrent contre les étoiles des flèches de feu qui s'é-* chappaient de leurs arcs dvec des sifQements effrayants et, perçant les étoiles, les faisaient retomber dans la mer en fragments de feu; des flammes de couleurs étranges montaient et descendaient le long des arbres de ses pirogues et couraient sur la mer; des sons extraordinaires et des bruits retentissants éclataient par intervalles, tantôt semblables aux violentes colères de Pelé (divinité qui préside aux éruptions volcaniques), tantôt imitant le cri et le chant des oiseaux. Nous passâmes la nuit dans une grande frayeur, ne sachant ce que déciderait Lono et nous attendant à être frappés de ses tonnerres. »
Au matin de cette nuit « qui avait vu mourir les étoiles », James Gook descendit à terre; on le traita comme un dieu, on fit des sacrifices devant lui^ on «se prosterna en sa présence; a mais, soit que dans son dédain pour nous, Lono affectât de ne pas nous comprendre, soit que sa longue absence lui eût fait oublier notre langage, il ne répondit à aucune de nos supplications ni de nos prières. »
Vous vous rappelez. Monsieur le Ministre, que dans le récit du lieutenant King, il est constaté que la Reso-
Intion et la Discovery quittèrent Je mouillage d'Hayal, h la date du 3 février 1779. Les adieux échangés entre les Anglais et les naturels furent d'une extrême cordialité, et le chef que King nomme Terreeboo au lieu de Kalaïmano, offrit à son dieu, au capitaine Gook, une masse énorme de végétaux comestibles et un troupeau de porcs. Il semble ressortir de la version anglaise que les deux équipages avaient poussé jusqu'à l'excès Tindiscrétion de leurs demandes de vivres, que l'île était à peu près épuisée, que les indigènes voyaient avec plaisir le départ des Anglais, tout en leur faisant comprendre que s'ils revenaient à la prochaine saison de la récolte du tarro [colocazia esculenta) on pourvoirait de nouveau et amplement à leurs besoins. La complainte canaque ne fait aucune allusion à ces incidents; elle ne mentionne pas non plus le départ des forêts flottantes, ni leur retour forcé à Havaï, le ii février, parce qu'un gros temps avait démâté la Resolution.
Les Anglais, accoutumés aux hommages des insulaires, ne se gênaient guère avec eux; ils étaient insatiables et constamment exigeaient de nouveaux envois de vivres ; ignorant les usages religieux des Havalens, ils les choquaient incessamment, non-seulement par leur sans-façon hautain, mais même par leur brutalité. « Plusieurs dieux inférieurs de la suite de Lono vinrent vers nous et s'emparèrent par force des poissons sacrés destinés à l'autel de Pelé, bien que, pour les empêcher de commettre ce sacrilège, nous leur eussions offert ce qui restait de notre pêche. i> Les indigènes devaient se demander avec stupeur quel était
ce dieu qui ne respectait même pas les principes de sa propre religion. Ge fut une maladresse de cette nature, un acte de coupable insouciance qui amena le conflit où le capitaine Gook trouva la mort.
Tout village des îles Sandwich possédait alors, près du temple et non loin de la demeure du chef, une enceinte sacrée, toujours iabou^ interdite aux profanes, composée de pieux fichés en terre, reliés entre eux par des branches entrelacées et qui renfermait les tombeaux des ancêtres. Gette enceinte où se tenait le conseil des anciens à certaines heures solennelles de la vie havaïenne, cette enceinte , analogue au cromlec'h des Celtes, se nommait le Mordi.
Or, le 14 février 1779, trois jours après le retour des navires au mouillage, les équipages reçurent ordre de Retire du bois. Au lieu d'abattre des aii)re&, de les débiter et de les charger sur leurs canots, les matelots, qui, en tous les pays du monde, sont de grands enfaatSi trouvèrent plus commode d'enlever les palissades du Moral. (( Notre chef intervint et leur dit de ne pas faire cela; ils rirent et continuèrent. Pendant que Kalafmano leur parlait, Lono arriva, franchit l'enceinte sacrée et se dirigea vers le Moraî. Kalaïmano se mit devant lui et Lono le repoussa rudement. Notre chef alors prit Lono dans ses bras pour Tempêcher d'avancer et le porter hors de l'enceinte; msl^ Lono se débattit, et Kalaïmano, le serrant avec forcci lui fit pousser un cri de douleur : « Il crie, ce n'est donc p€LS un dîeui d dit le chef, et il tua Lono.
<( Geux qui démolissaient l'enceinte s'enfuirent
alors, mais sur Tordre de Kalalmano, plein de colère, nous nous jetâmes sur eux, et, chose étrange; ceux que nous frappions tombaient, et leur sang coulait comme le nôtre... Kalaïmano était sur la plage, lançant des flècheç de son arc puissant. Ses serviteurs se tenaient près de lui, et l'un d'eux couvrit la poitrine du chef d'une natte que les autres arrosaient d'eau constanmient pour empêcher le feu de le brûler; mais la colère des dieux est inévitable, et, atteint du feu invisible, Kalaïmano tomba, jetant le sang par la bouche. »
Kupa, fils de Kapupua, termine son chant par ces paroles mélancoliques : « C'est ainsi, ô fils de Kéalékékua, que les Canaques vos pères virent mourir le même jour leur dieu et leur chef. » Si, comme tout porte à le croire, ce chant est réellement original, si nulle main européenne trop ingénieuse n'y a semé quelques fleurs de sauvage rhétorique, il est fort intéressant et fait regretter qu'il soit seul de son espèce parvenu à notre connaissance. Je suis certain. Monsieur le Ministre, que vous partagerez mon opinion, et que vous seriez heureux de pouvoir communiquer au public un recueil de poésies narratives aussi com-^ plètes que le récit canaque de la mort du capitaine Cook. Là, en effet, nous saisissons l'impression de la barbarie en face de la civilisation : les fusées d'un feu d'artifice sont des flèches enflammées qui vont briser les étoiles dont les fragments retombent dans la mer ; les poches du vêtement sont des trous oii l'on enfouit ses trésors ; l'homme que l'on n'a pas encore vu est
divin, il devient dieu, mai» retombe au rang humain, au rang mortel aussitôt que Ton s'aperçoit qu'il est soumis à la douleur ; a Tu cries, donc tu n'es pas un dieu I * »
Ce chant n'est pas unique en son genre ; par cela même qu'il existe, il en existe d'autre» ; pourquoi ne pas faire quelque effort pour les réunir et les offrir, comme un commentaire naturel, à ce musée de l'outillage et des olympes primitifs que Ton serait si heureux de voir créer ? La plupart des chants ce sauvages )) sont des chants erotiques qui n'expriment le plus souvent qu'une bestialité révoltante, je le sais ; mais parmi ces explosions poétiques d'une passion sans contrainte, on peut rencontrer une légende, un récit dont la science fera son profit. Soyez persuadé, Monsieur le Ministre, qu'à Bornéo, dans les Célèbes, en Australie, dans la Nouvelle-Zélande, aux îles de Pomotôu et de Taïti, au pays des Papous et de la Nouvelle-Guinée, dans cette Mélanésle dispersée sur la mer de corail où nous possédons la Nouvelle-Calédonie, soyez persuadé que l'on peut recueillir des traditions locales, rhythmées, transmises de généra-
it Il est probable que le mêle (complainte) de Kupa est, sinon apocryphe, du moins moderne et postérieur à la rédaction du Ka mooolelo Hawaii, qui date de 1820, et dont M. Jules Rémy a donné une excellente traduction (Paris, Franck, 1862). Néanmoins, en comparant le texte de Kupa et celui des chapitres consacrés à Lono, c'està-dire au capitaine Gook, je retrouve de telles analogies dans l'expression de l'étonnement des indigènes et dans l'interprétation des actes civilisés, que je n'ai point hésité à citer longuement cette étrange poésie et à l'indiquer comme type des chants historiques qu'il est encore possible de recueillir.
aie L'OUTILLAGE PRIMITIF
tioQ en génération, dont nous saurons bien tirer parti. A Madagascar, il est impossible que Ton ne retrouve pas trace, dans les cbants indigènes, de cet étrange Benîowcki, qui avait forcé les Madécasses à prêter serment de fidélité à la confédération de Bar Tous ces chants épars, murmurés à l'ombre d'une végétation inconnue à nos pays, ont leur importance pour l'histoire ethnographique de l'humanité ; en sachant ce que pensent aujourd'hui ces enfants adultes, nous apprendrions peut-être ce que nous avons pensée quand nous étions, comme ils sont encore, des sauvages nus, armés de pierres et de branches d'arbre dégrossies ; de même que nous retrouvons entre leurs mains les instruments dont nos ancêtres des cités lacustres se sont servis *.
Les missionnaires protestants, les missionnaires catholiques rivalisent de zèle pour aller porter la bonne nouvelle à ces peuplades embryonnaires ; il sùôirah de leur recommander de récolter, partout où la foi les guide, ces témoignages naïfs de pensées que nous ne connaissons plus, de sentiments qui nous sont étrangers, d'usages que nous ne soupçonnons pas, pour obtenir peut-être, en peu de temps, une collection curieuse de chants naturels, produits instantanés de
i. Le commandant Caméron^ racontant son TOjag&à trayen l'Afiôque aiutrale, à la Société de géographie (janvier 1877)^ a dit £ a Jefis une excursion de quelques jiours pour visiter dans le nord k lac Mohrya, où des villages construits sur pilotis sont un si^jet d'obserfations doublement intéressant, parée qu'ils nous offrent un eocemple contemporain des villages lacustres que l'on a découverts sur les laes ie la Suisse. » (V. Revue scientifique, n9 32, 3 février 4877, p. 745.)
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cerveaux qui sentent et ne réfléchissent psis. A la NouTelle-Galédoniey les agents français sont nombreux qui pourraient vous adresser les chansons canaques, célébrant les douceurs de l'anthropophagie; en Australie, aux Célèbes, à Bornéo, nos consuls ne refuseraient point. Monsieur le Ministre, de se conformer aux instructions qu'il vous est facile de leur faire adresser à ce sujet. M. G. de Varigny fait implicitement comprendre que la civilisation importée de 'toutes pièces aux îles Sandwich n'a point complètement effacé le souvenir des poésies locales; en effet, il dit : (( Les chants indigènes mentionnent les noms des soixante- quatorze chefs prédécesseurs de Kaméhaméha, qui devait réunir sous ses lois l'archipel entier. » Ces chants indigènes peuvent avoir un intérêt historique, et il n'est point impossible» de les avoir, puisque l'on possède déjà la version havaïenne de la mort de Gook.
Des outils, des dieux, des poésies, ce sont là les trois éléments primordiaux de la vie des peuples encore jeunes, et lorsque nous les pourrons étudier, il sera facile de constater l'état de civilisation ou de barbarie dans lequel ces peuples se maintiennent; de plus, par analogie, nous arriverons à reconstituer le mode d'exister des sauvages primitifs dont nos races sont issues.
On peut, je crois, parvenir à ce résultat sans grands efforts, mais il faut se hâter; grâce à la vapeur, l'outillage métallique de l'Europe se substitue à l'outillage naturel, les religions philosophiques détruisent les