Tout le monde
Ce pauvre Gérard de Nerval, qui avait tant de talent lorsqu'il n'était pas dans ses moments lacides, a cité quelques-unes de ces vieilles poésies; ses Chansons et Légendes du Valois éveillent Técho des souvenirs d'en£ance, mais elles sont en si petit nombre et acceptées tellement au hasard, que Thistoire n'en peut vraiment pas profiter. Une œuvre de ce genre plus consciencieuse est celle de M. de la Villemarqué; malheureusement, elle embrasse le pays de Galles et se lipoiîte au sixième siècle; les chants que l'éminent celtologue a publiés et traduits ont parfois une énergie sauvage qui rappelle celle des Sagas ; ils contiennent, sous une forme rapide et un peu heurtée, des indications du plus haut intérêt sur les mœurs celtiques. Je citerai encore, comme une sorte de modèle, le romancero dont M. Damas-Hînard a donné une excellente traduction, enrichie de notes très-intéressantes ; nous n'avons rien à opposer à ce recueil si précieux, si plein de détails que l'on ne trouve que là, si riche en renseignements sur les rapports entre les Maures et les Espagnols, si poétique dans sa forme naïve, si puissant dans le récit de la longue lutte dont il marque tous les détails. Le romancero français nous manque ; mais les éléments en existent ; il ne s'agît que de les réunir.
1 est juste de dire, cependant, qu'un très-sérieux et très-honorable effort a été tenté en France par M. Leroux de Lîncy, auquel l'histoire de Paris doit de si remarquables travaux ; mais il s'est consacré à la partie exclusivement historique des chants français, et ^ar cela seul son travail n'est pas complet; ce qui
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touche aux mœurs, aux usages, aux anecdotes locales, a été négligé par lui. Ses trois volumes n'en méritent pas moins d'être étudiés avec soin par les futurs éditeurs des chants populaires de la France, si toutefois. Monsieur le Ministre, vous consentez à en prescrire la publication.
Vous savez bien que l'histoire, j'entends la vraie, l'histoire intime, celle qui pénètre au sein même de la société, qui en dévoile l'âme et la fait palpiter sous nos yeux, ne peut être écrite avec les seuls documents officiels ; elle doit compulser les mémoires, feuilleter les correspondances, reconstituer le foyer de la famille et écouter les conversations tenues à portes closes. Vous vous rappelez le mot de Figaro dans le vaudeville de la Folle Journée :
Tout finit par des chansons L
cela fut strictement vrai jusqu'au jour où fut créée la liberté de la presse; l'opinion publique qui jusque-là s'était cachée sous les flons-fiions d'un refrain, se répandit à face découveiie, dans le journal. La chronique quotidienne a fait taire la chanson.
Aux mazarinades de la Fronde succède le couplet. Louis XIV n'était pas honmie à laisser parler, ni à laisser écrire ; mais il ne pouvait empêcher de chanter derrière le paravent, à voix basse; la mode s'y mit; pendant le xvii^ et le xvm® siècle on ne fit que chanter ; à la veille de l'ouverture des États généraux, on chansonnait encore. L'histoire de l'opinion publique sous Louis XIV, la Régence et Louis XV, est tout
entière dans les chansons du temps : le recueil de Maurepas en fait foi.
Un mot dans un couplet de corps de garde nous en apprend souvent plus long que les relations officielles d'une bataille :
Cavaliers 1 cavaliers ! pour boire, On dit que vous avez renom ;
Mais pour combattre,
On dit que non !
On dit que vous avez été A la bataille de Malplaquet Sans tirer sabre ni pistolet I
Les détails de mœurs sont presque toujours mis en relief par les chansons avec une extrême vigueur. Malgré Saint-Simon, malgré laPalatine, qui cependant ne cherche pas sesmotSy malgré tout ce que nous avons appris du comte de Gharolais, que saurions-nous des traitements que son insouciante férocité infligeait à ses maîtresses, si un couplet murmuré de ruelle en ruelle et parvenu jusqu'à nous, ne nous avait raconté la déplorable aventure de la comtesse de Saint-Sulpice :
Le grand portail de Saint-Sulpice, Où l'on faisait si bien Toffiee, Est brûlé jusqu'au {pndement ; Quelle rigueur 1 quelle injustice I Les Gondé, par amusement, Ont brûlé ce bel édifice.
C'est encore à la chanson que nous devons de savoir que les plus grands seigneurs, les plus riches, les mieux
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dotés, rentes et pensionnés, étaient parfois dans une gêne si pressante qu'ils ne reculaient pas devant les petits moyens bourgeois, pour se procurer quelques écus :
Judas vendit Jésus-Christ Et s'en pendit de rage ; Richelieu, plus fin que lui, N*a mis que le Saint-Esprit En gage !
Qui, sans cela, imaginerait que le vainqueur de Mahon, duc et pair, maréchal de France, déposait u ses ordres » chez les usuriers de son temps?
Tous ces couplets se chantaient sur des airs qui ne se sont pas effacés de la mémoire, et qui sont restés populaires dans la véritable acception du mot. Quelquefois un de ces airs, un de ces refrains que Ton croyait oublié, reparaît tout à coup et ressaisit une vogue nouvelle. Lorsque j'étais au collège, bien souvent, en descendant les longs méandres de la rue Saint-Jacques et de la rue de la Harpe, j'ai entendu des étudiants chanter en chœur que chanson dont le refrain était :
Toujours Et la nuit et le jour !
Cette chanson ne finissait jamais, car on ajoutait incessamment des couplets nouveaux ; elle dura jusqu'au moment où les a Larifla n lui succédèrent. L'air de cette chanson, chère aux carabins, n'était pas de la
première jeunesse ; il avait jadis servi & chansonner Philippe d'Orléans. Je n'en citerai que le début :
Vive notre Régent f Il est si débonnaire, Qu'il est comme un enfant Qu'on mène à la lisière,
Toujours !
Et la nuit et le jour !
Vous n'ignorez pas, Monsieur le Ministre, que M. G. Brunet, l'éditeur et le commentateur d'une partie de la correspondance de la Palatine, a publié, sous le titre malicieux de : Nouveau Siècle de LouU X/F, un grand nombre de chansons, presque toutes choisies dans la collection Maurepas. C'est beaucoup, mais ce n'est pas assez, et la plupart de ces satires, d'autant plus virulentes que la réserve apparente était imposée avec une rigueur excessive, méritent d'être enfin mises au jour et d'entrer dans le grand courant de l'histoire. M. G. Brunet, lui aussi, s'est limité à une époque déterminée ; il a composé un recueil qui commence à 1617 et se clôt à 1712; ce n'est, vous le voyez, qu'une très-courte période de nos annales. Quelques-unes de ces chansons peignent au vif l'état misérable de la France^ et font chorus, à travers les siècles, avec la Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs^ que Monstrelet nous a conservée.
Il me semble. Monsieur le Ministre, que le recueil des chants populaires de la France, tel que l'avait entrevu M. Fortoul, doit embrasser tout ce qui intéresse notre histoire. Les pièces les plus anciennes, celles que
l'on a chantées alors qne la langue française n'était pas formée ou n'existait pas encore, devraient être éclairées par des notes, par des commentaires et même par des traductions, car c'est au public en général, et non point au seul public savant, qu'il faut s'a« dresser. Nos premiers chants populaires, vous le savez, remontent au vu* siècle et les vers latins rimes qui célèbrent la victoire remportée par Glotaire II, en 623, sur les Saxons, risqueraient fort de n'être pas compris. Ils excitaient un grand enthousiasme; battant des mains et dansant, les femmes chantaient :
De Glotario est canere Rege Francorum, Qui ivit pugnare contra Saxonum^ etc.
Latin de cuisine, me direz-vous. Monsieur le Ministre; j'en conviens, mais il n'en mérite pas moins les honneurs de la traduction ; c'est l'ancêtre de nos chants populaires.
11 en est un, bien plus récent, qui fut, en quelque sorte, la Marseillaise du seizième siècle, et qui a besoin de plus d'un commentaire pour redevenir intelligible : c'est la Guerre, que Jannequin composa après la bataille de Marignan; on fut, à l'époque^ tellement affolé de cet air, que des seigneurs recommandaient de le chanter, haut et ferme, près de leur lit de mort, afin qu'ils pussent trépasser en se croyant encore victorieux. Or, lorsque le public lira :
Escampe toute frelore, La tinterlore frelore, Ëscampe toute frelore, Bigot 1
il restera la bouche bée et croira que Ton se moque de lui, si un éditeur, à la fois philologue et historien, ne lui explique le sens de ces vocables baroques.
Si les chants de la France commencent légitimement aux rimes latines du vu' siècle, où doivent-ils s'arrêter pour n'être pas encombrés par des ariettes qu'une vogue transitoire semble avoir rendues populaires? La limite me parsdt être naturellement fixée au début de notre siècle. La Révolution a eu un éclat trop violent pour ne pas être représentée dans un recueil de cette nature. Les Poésies nationales de la Révolution française ont été publiées, et en les lisant, on peut se convaincre que les chansons réellement populaires se réduisent à la Marseillaise, au Chant du Départ, au Réveil du Peuple; un historien consciencieux ne pourra cependant se refuser d'y ajouter deux scories fort indignes d'un peuple respectable : le Ça ira et la Carmagnole. Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. C'est un tissu de lieux communs revêtus de la plus sotte rhétorique qu'on puisse imaginer.
Un recueil semblable à celui dont j'ai l'honneur de vous parler, Monsieur le Ministre, méthodiquement classé, comprenant les chants historiques, les légendes, les traditions locales, les chants de corporations et de métiers, les noëls, les cantiques, les chants militaires et d'aventure^ les chants de matelots, serait une bonne fortune, non-seulement pour les érudits, mais encore pour tous ceux qui s'intéressent, en quelque façon que ce soit, à l'histoire de notre pays. Il n'est pas une province de France qui ne puisse apporter son tpibut à
Tœuyre collective et réclamer le droit de faire entendre sa voix dans ce concert général. Nos vieux patois seront les bienvenus, car la philologie nationale saura bien en démêler l'origine.
C'est une tâche difficile et qui ne saurait être accomplie rapidement, je le sais; mais elle est digne, on tous points, du ministère de l'instruction publique auquel ne manquent ni les gens de talent, ni les gens de science, ni les gens de bon vouloir; vous en faites, chaque jour, Texpérience, Monsieur le Ministre, et ce n'est pas vous qui me démentirez.
Il est possible que cette tâche soit déjà, à notre insu, singulièrement simplifiée; les prescriptions de M. Fortoul ne sont certainement pas restées à l'état de lettre morte ; peu ou prou, on y a obéi, et bien des chants populaires, j'en suis certain, ont déjà été recueillis. Eu les cherchant bien, on les retrouvera; lorsqu'ils seront retrouvés, il sera facile de les publier; ce ne sera qu'un début ; le reste viendra après ; et ce n'est pas la disette de documents que je redoute, au contraire.
Au lieu de vous entretenir si longuement de ce. sujet, j'aurais peut-être mieux fait. Monsieur le Ministre, de vous dire tout de suite, et sans tant bavarder, que M. Fortoul, conséquent à son projet, avait adressé aux recteurs d'académie des instructions conformes au décret du 13 septembre i8o2. Ces instructions, rédigées sous la surveillance du comité de la langue, de l'histoire et des arts de France, sont complètes. Il n'y a qu'à s'y conformer. Elles divisent en catégories distinctes les recherches à faire, elles indiquent vers quel
point les investigations doivent principalement porter, elles prévoient les objections et savent les résoudre d'avance, elles citent des exemples choisis avec sagacité, et sont si parfaites, qn'il semble qne l'on n'ait qu'à les mettre à exécution pour faire chanter toutes nos provinces de France. Elles constituent, à elles seules, un travail très-curieux, qui est conmie l'échafaudage du monument qu'il serait bon de construire. Entre deux séances politiques, lisez ces instructions qu'un homme d'un sérieux savoir, d'une ingéniosité charmante et d'un esprit très-libéral^ M. Ampère, a écrites avec amour; vous verrez alors que l'accomplissement de cette tâche a de quoi tenter votre réputation, votre talent et votre patriotisme.
Post'Scriptum. — Au moment où j'allais a fermer > ma lettre, j'apprends, de source certaine, quelles suites ont été données au décret du 13 septembre 485â« Hélas I Monsieur le Ministre, elles sont lamentables, et j'ai peur que, de ce. grand projet, il ne reste bientôt qu'un souvenir inutile. Sur les reconunandations de M. Fortoul, tout le monde se mit à l'œuvre; les matériaux réunis furent tellement abondants et considérables que le comité de la langue, des arts et de l'histoire de France délégua, en 1856, deux de ses membres, MM. Rathery et de Yillegille pour mettre en ordre et éditer les pièces reçues. Le choix entre les diverses variantes des mêmes chants populaires paraît avoir découragé le zèle des éditeurs. Aujourd'hui M. Rathery est mort et la santé de M. de Villegille ne lui a plus
permis de s'occuper activement de cette publication souvent promise, toujours attendue et actuellement abandonnée.
Le 6 mars 1876, trois jours avant votre entrée au ministère, il a été décidé que tous les documents réunis seraient versés à la Bibliothèque nationale ; le 25 juin de la même année, M. Léopold Delisle, administrateur
• général de la Bibliothèque, a écrit qu'il s'occupait de faire exécuter le classement des chants populaires, afin que ceux-ci pussent être communiqués au public.
C'est un enterrement de première classe, mais c'est un enterrement; les chants populaires de France reposeront à jamais dans le catalogue qui leur servira d'épitaphe. La Bibliothèque ne se dessaisira pas : possession vaut titre. Il faut prendre un grand parti ; votre ministère doit faire copier et publier ces documents de nos mœurs, de nos légendes, de notre histoire, qu'il a eu le tort grave de ne pas conserver précieusement. On ne manquera pas d'éditeurs instruits et sagaces, si l'on veut bien prendre la peine d'en chercher. Nos bibliothèques publiques, nos archives, notre École des chartes, sans compter la Société de l'histoire de France, la Société des antiquaires et tant d'autres, vous offriront des hommes d'un savoir éprouvé, d'une critique ingénieuse, qui s'empresseront, soyez-en per-
* suadé, Monsieur le Ministre, de répondre à votre appel, si vous les invitez à coordonner et à mettre au jour l'ensemble des matériaux que le ministère de l'Instruction publique avait centralisés.