‹ Histoire et critiqueChapitre 7 sur 23 · Mémorial de Sainte-Hélène, 12 juiù · texte numérisé non relu

Mémorial de Sainte-Hélène, 12 juiù

392; — Bas-Rhin (Ëaloge Schneider), — 58. —Dans les départements qui s'étant soulevés contre la Convention, avaient arboré le drapeau blanc, se battaient aux cris de : Vive le roi ! et entretenaient dans la France menacée de toutes parts sur ses frontières, une guerre civile sans merci ni pitié, on arrive à des chiffres désolants : Sarthe,— 3,078; — ^Loire-Inférieure, —710; — Maine-et-Loire, — 1,994; — Mayenne, — 307 ;

— Gôtes-du-Nord, — 54; — Ille-et-YUaine, — 243; — Vendée, — 1,567. — Dans les départements qui après la loi du 31 mai prirent parti pour les Girondins et firent craindre un soulèvement. Faction révolutionnaire fut écrasante : Gironde, — 305 ; — Charente- Inférieure, — 91* — Si, au contraire, nous passons aux autres départements, nous tombons tout de suite et sans transition à des chiffres relativement insignifiants : Corrèze, — 5; — Charente, — 2 ; — Eure, — 4; — Jura, — 2 ; — Loiret, — 1 ; — Pyrénées-Orientales, — 13; — Haut-Rhin, — 12; — Saône-et-Loire,

— 4; — Tarn, — 4; — Vosges, — 10. — Plusieurs départements furent absolument exempts de condamnations capitales ; la Haute-Saône ne fournit que deux condamnations à la déportation ; cependant Robespierre le jeune y fut envoyé en mission ; mais, si l'on en croit Ch. Nodier, il se contenta de faire élargir huit cents détenus.

Ce fait est remarquable, et il faut en tenir compte; ce fut là seulement où elle se crat menacée dans son existence ou dans son principe, que la Convention frappa sans pitié* Elle commit de déplorables erreurs,

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négligea les formes les plas élémentaires de la justice, déploya un despotisme inexcusable, mais elle crut pouvoir agir ainsi en vertu du droit de légitime défense. Gela ne fait point pardonner ses excès, mais cela du moins peut servir à les expliquer.

Benjamin Constant, qui était trop sceptique pour n'être pas naturellement doux, écrivait à madame de Gharrière : « Vous vous êtes trompée si vous avez cru que je doutais de la possibilité de la république sans un tyran à la Robespierre, et par conséquent, avec la liberté. J'ai cru la compression, dans ce moment de crise, absolument f nécessaire», soit; mais entre la compression et la peine de mort érigée en théorie gouvernementale, il y a un abîme. En réalité, on tua par peur. » La Terreur fut à la fois subjective et objective, comme diraient les Allemands; on l'appliqua parce qu'on l'éprouvait.

Comment un peuple naturellement doux, indifférent, très-frivole, d'une légèreté proverbiale, en ét€dt-il arrivé à cet état de surexcitation maladive qui ressemble à de la frénésie et que rien jusque-là n'aurait pu faire soupçonner? Comment put-il supporter, sans révolte, de si redoutables spectacles, et comment futil amené à se livrer à de telles fureurs ? C'est ce que je vais essayer d'examiner.

Quand Dusaulx, le très-honnête et très-modéré Du- «anlx, écrivit dans son Histmre de Ui frise de la Bastille:

« Je n'ai pas la simplicité de croire que la plupart des hommes dévoués à l'ancien régime aient jamais été et puissent jamais devenir citoyens » , il était Técho de l'opinion générale, de celle qui, latente ou exprimée, se trouvait au fond de tous les esprits. On sentait bien qu'un seul fait, un seul jour, une simple déclaration ne suffisaient pas à combler l'abîme qui, depuis des siècles, séparait les diverses classes de la société française. Il n'y avait même pas trente ans, — après le coup de canif de Damiens, — qu'on en était revenu à des ordonnances gothiques et ridicules : nul ne pourra approcher le roi qu'après avoir fourni des preuves de noblesse datant au moins de 1400.

L'histoire, l'histoire d'hier était présente à toutes les consciences; on se rappelait les quatre-vingt mille lettres de cachet du ministère Fleury ; on savait que la marquise deLangeac, maîtresse du duc deLaYrillière, tenait, avec le chevalier d'Arc, un bureau ouvert de lettres de cachet à vingt-cinq louis la pièce. Il ne fallait rien moins qu'une loi (i5 janvier 1790) pour mettre fin à l'abus des emprisonnements arbitraires. On s'aperçut alors et enfin que lorsque le droit de punir appartient à un seul homme et n'est point sanctionné par la justice, la pénalité ressemble à la vengeance. La lecture des cahiers prouve d'une façon irrécusable ce qu'était la France à cette époque et fait comprendre les défiances et les haines qui s'amassèrent dans bien des cœurs. Dans les cahiers du Nivernais, on lit : a Les plaintes du peuple se sont longtemps perdues dans l'espace immanse quile sépare du trdne. »

Ce qui séparait le peuple du trône, ce n'était point un espace, c'était une caste : la noblesse, nul n'en dou tait. Chacun disait : « Ah ! si le roi le savait I )> Gomment aurait-il pu savoir? Les plaintes d'en bas ne pouvaient monter vers lui qu'en passant par des bouches intéressées à rester muettes.

Chacun dans cette France monarchique qui touchait à son terme, où le peuple était si patient, où la bourgeoisie était si éclairée, avait eu à souffrir des prétentions extravagantes d'une noblesse qui n'existait plus que par la haute domesticité des cours et qui ne sut même pas rester à son poste au moment du péril ; chacun répétait tout bas la fameuse phrase de Figaro : « Que je voudrais bien tenir un de ces puissants de quatre jours, si légers sur le mal qu'ils ordonnent, quand une bonne disgrâce a cuvé son orgueil ! » On sentait que nul de ces hommes n'accepterait volontairement la Révolution ; l'émigration ne laissait aucun doute à cet égard, et dès les premiers jours de la victoire, malgré la nuit du 4 août, la défiance naquit, s'accrut et finit par devenir une sorte de maladie épidémique à laquelle nul ne put échapper. Si les patriotes ne cachaient point leurs. soupçons, les aristocrates ne dissimulaient guère leur mépris pour ces espèces taillables et corvéables qui se mêlaient d'avoir des idées, réclamaient la part de tous au soleil et se permettaient de fairedeslois. Rien ne les corrigeait. Quand Lacroix, le dantoniste, fut amené au Luxembourg, je ne sais quel hobereau inconnu, nommé delà Roche-du-Maine, examinant la stature |du nouveau prisonnier, s'écria à

haute voix et en le désignant : « Voilà certes de gaoi faire un beau cocher ! »

La plus haute, la plus chère idole de la Révolution, Mirabeau, parut un traître ; et ce fut là un irréparable malheur. M. Quinet dit avec raison que ce pauvre grand homme ne trahit que lui-même; cela est strictement vrai; mais de toutes parts, dans l'Assemblée, dans le peuple, on sentait ses oscillations, on devinait la duplicité de ses paroles, et si l'on ignorait combien, au juste, il s'était vendu, on ne doutait guère qu'il ne fût acheté. De quelle défiance ne fut pas saisie la natfon tout entière, lorsqu'elle sut, après la mort de Mirabeau^ ce qu'elle soupçonnait déjà, que son homme d'élection, sa force, son espérance, l'avait trompée et se préparait à la livrer à son antique ennemi, qui était la cour?

En réalité, l'acte de Mirabeau ne fut point précisément une trahison : il rêvait l'alliance de la nation et de la royauté, qui se seraient sauvées l'une par l'autre ; s'il fut payé (et il le fut), c'était pour soutenir et faire adopter ses propres idées à la représentation nationale ; c'était là une situation complexe et louche que le peuple ne comprit guère, car celui-ci n'a jamais que l'intelligence des choses simples et nettes ; c'est pourquoi la politique lui restera toujours étrangère.

La longue tradition de respect qui, depuis des siècles, avait imprégné la France, empêchait qu'on touchât au roi ; ce respect, le voyage de Yarennes ne fit que l'ébranler; il fallut le iO août pour qu'il s'évanouît sans retour. Au reste, qu'aurait-on pu dire de Louis XYI,

siDon ce que Carlyle en a dit : « Ës-tu le plus faible des mortels ou le plus doux? En tous cas, tu es le plus malheureux des prédestinés I » Mais on se dédommageait sur la reine, sur V Autrichienne^ ainsi qu'on l'appelait brutalement. Les calomnies inventées dans les petits salons du Luxembourg, entre le comte de Provence et la Balbi, les indiscrétions du comte d'Artois, qui ne ménageait rien, avaient pénétré, par lente infiltration, jusque dans les dernières couches du peuple* On plaignait le roi, on était sûr de son cœur, on était persuadé qu'il ne voulait que le bonheur de ses sujets; mais, à voix basse et avec colère, on se racontait les misérables propos qui faisaient de Triahon un lieu peu convenable pour une reine ; on se répétait, avec mille injurieux commentaires, l'histoire du collier, et l'on* disait tout haut, bien fort, de façon que chacun pût Tentendre, que Marie-Antoinette trahissait le pays, entretenait des agents auprès du roi de Hongrie et appelait à grands cris les étrangers en France.

Bien longtemps on a prétendu que ces dernières accusations étaient mensongères comme les autres, qu'elles étaient l'œuvre des partis qui avaient eu besoin de telles inventions pour pallier leurs crimes, et que la reine, identifiant ses destinées à celles de la France, n'avait jamais désiré que la gloire, la grandeur et l'indépendance de sa patrie adoptive. Hélas ! il faut revenir d'une telle illusion. L'instinct populaire qui voyait dans Marie-Antoinette une ennemie des institutions nouvelles et l'âme même de la résistance,

ne s'était point trompé. La défiance que cette malheu-

rense femme iospirait s'est trouvée justifiée» et nul doute n'est plus permis aujourd'hui.

M. d'Arnetby irrité sans doute devoir que les lettres apocryphes publiées par H. Feuillet de Couches tendaient à faire de Marie-Antoinette une reine réellement française, a recueilli dans le cartulaire même de l'empereur d'Autriche une série de lettres échangées entre la reine, l'empereur Joseph, l'empereur Léopold et M. de Mercy, qui sont de la nature la plus grave. EHles dévoilent toute la vérité qu'on n'avait fait que soupçonner jusqu'à ce jour, et prouvent que Marie- Antoinette resta imperturbablement une princesse de la maison d'Autriche. La nation française ne fut pour elle qu'un peuple de révoltés, de factieux, qu'il fallait mettre à la raison ; elle ne comprit rien à l'idée de patrie, resta fidèle aux errements de sa caste, et crut que tout lui était permis pour sauver la royauté, en frappant la Révolution. Elle voulait certainement servir les intérêts du trône ; mais, à coup sûr, elle trahissait la nation, et c'est cela seul qu'on lui a reprochée

Dès le J 2 juin 1790, elle écrit à Mercy d'Argenteau : (( Il me semble qu'un autre point des plus raisonnables du plan de M. (Mirabeau) est^ si la paix entre la Prusse et l'Autriche se soutient, d'engager ces deux puissances, sous prétexte des dangers qu'elles peuvent courir elles-mêmes, si jamais ceci se consolide, à paraître non plus faire une contre-révolution ou entrer en armes ici, mais comme garantie de tous les traités de l'Alsace et de la Lorraine, et comme trouvant fort mauvaise la manière dont on traite un roi. Elles pourraient alors

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parler avec le toa qu'on a» quand on se sent le plus fort en bonne cause et en troupes, n

Après le retour de YarenneSi elle éprouva un sentiment rapide qui ressemble à du repentir ; une sorte de tardive vision lui montre que depuis longtemps elle tourne le dos à la vérité ; ses conversations avec Barnave Tont peut-être éclairée. Elle écrit à Merqy, le 29 juillet 1791 : (( Je crains de m'être bien trompée sur la route qu'il fallait suivre I » mais elle retomba vite en son erreur. Dans le quatrième volume de son recueil *,M. Feuillet deConches publie une lettre que le comte de Fersen envoya au roi de Suède, Gustave IIL Cette dépêche, datée de Bruxelles, 1" janvier 1792, contient deux importants fragments de lettres adres* sées par la reine à Fersen et à Mercy ; le premier est ainsi conçu : « Quand vous croyez que les Français réfléchissent et qu'ils sont capables de suivre un système, vous leur faites trop d'honneur, ëd attendant, je crois que nous allons déclarer la guerre, non pas aune puissance qui aurait des moyens contre nous, — nous sommes trop lâches pour celOy — mais aux électeurs et à quelques princes d'Allemagne, dans l'espoir qu'ils ne pourront se défendre. Les imbéciles ! ils ne voient pas, que s'ils font cette chose, c'est nous servir, parce que enfin, il faudra bien, si nous commençons, que toutes les puissances s'en mêlent pour défendre les droits d'un chacun. Mais il faut qu'elles soient bien convaincues que nous ne ferons ici qu'exécuter la vo-

i. Louù XVI, Marie-Antoinette, Madame Élisaheth, p. 730-374.

lonté des autres; que toutes nos démarches sont forcées^ et que, dans ce cas, la meilleure manière de nous servir est de bien nom tomber sur le corps tn Le second faisant allusion aux factieux avec lesquels elle est obligée de traiter, renferme cette phrase trop explicative : « Quel bonheur si je puis un jour redevenir assez, pour leur prouver que je n'ai pas été leur dupe ! »

Non contente de ces menaces adressées à la France, elle hâte les préparatifs des coalisés, elle s'impatiente des lenteurs de son frère. En février 1792, elle écrit : « La haine, la méfiance, l'insolence, sont les trois mobiles qui font agir dans ce moment ce pays-ci. Ils sont insolents par excès de peuri » Puis elle ajoute : «c Que l'empereur sente donc une fois ses propres injures ; qu'il se montre à la tête des autres puissances avec une force, mais une force imposante, et je vous assure que tout tremblera ici. » Le 26 mars 1792, elle livre le plan de la campagne projetée à Mercy, afin que celui-ci le communique à l'empereur : « M. Dumouriez, ne doutant plus de l'accord des puissances par la marche des troupes, a le projet de commencer ici le premier par une attaque de Savoie et une autre par le pays de Liège. C'est l'armée de La Fayette qui doit servir à cette dernière attaque. Voilà le résultat du conseil d'hier; il est bon de connattre ce projet pour se tenir sur ses gardes et prendre toutes les mesures convenables. Selon toutes les apparences, cela se fera promptement. » Ce n'est pas tout. L'ignorance de la situation est telle, le mépris pour la bourgeoisie et le peuple est si invétéré, l'erreur générale est si profonde,

le préjugé du berceau est si enraciné, que la reinq écrit : a Tout est perdu, si on n'arrête pas les factieux par la crainte d'une punition prochaine. 11 serait né< cessaire qu'un manifeste rendit r Assemblée nationale et Paris responsables des jours du roi et de ceux de sa famille ». Cette lettre est du 4 juillet 1792 ; le manifeste de Brunswick est du 25. La lettre partit de Paris, alla trouver Mercy à Bruxelles, et fut expédiée à Goblentz, où Brunswick put y puiser le fond des idées de cette fameuse proclamation qui allait ouvrir en Europe une guerre de vingt-trois ans I

Elle n'était pas seule à faire des vœux contre la France et à donner des conseils perfides. Montmorin, qui cependant fut ministre constitutionnel, écrivait le 22 mai 1793, à La Marck, l'agent le plus actif de l'empereur : « Parmi ceux qu'on appelle les honnêtes gens, il y a, au reste, une très-grande quantité des constitutionnaires; ceux-ci regardent M. de La Fayette comme leur héros ; il sera, disent-ils, la ressource de la France et la sauvera des factieux et des étrangers. Il faudrait donc que quelque échec bien honteux fît évanouir ce fantôme constitutionnel, et c'est à lui que je désirerais qu'on s'attachât plus particulièrement, si toutefois cela peut s'accorder avec les plans qu'on a arrêtés I « L'homme qui écrivit cette lettre à ta veille d'une invasion menaçant l'existence et les destinées de son pays, trouva une fm horrible dans les journées de septembre.

Bien avant Montmorin, Meunier, qui eut l'initiative du serment du Jeu de Paume, qui fut président de

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rAssemblée nationale et qui mourut conseiller d'Etat en 1806, écrivait à l'empereur d'Allemagne, le 13 octobre 1791 : « Pour sauver la France, il faut se hâter de détruire son tiouveau gouvernement *. »

Par ce qui précède, par ces révélations que l'histoire nous fait chaque jourj on peut voir que les défiances de la nation contre la cour, contre la reine, contre ce qu'on appelait alors le comité autrichien (Malouet, Montmorin, Bertrand de Molleville, etc.}, n'étaient point aussi vaines que l'on a eu intérêt à le dire.

Quand la nation comprit qu'elle était menacée à l'intérieur par des conspirations sans cesse renaissantes, et à l'extérieur par l'Europe, qui s'ébranlait pour envahir nos frontières, elle ordonna la levée en masse et créa le tribunal révolutionnaire ; disons le mot tout net : elle mit la France en état de siège. Ce fut un combat sans pitié ni merci. Tout semblait près de tomber en dissolution; l'étranger nous poussait aux excès de toutes ses forces, c'était son intérêt de voir la France s'épuiser elle-même et se livrer sans défense, anéantie, saignée à blanc, aux convoitises qui regardaient vers elle. L'empereur Léopold écrivait, le 5 septembre 1791 , à sa sœur Marie-Christine : « On ne peut aider le roi et la reine que.... en laissant le temps en France a la banqueroute de se faire, aux impositions de s'établir et à la confusion de s'y mettre davantage, afin d'en profiter^. »

i. Feuillet de Conches, Louis XVI, etc., t. IV, p. il7. 2. Ibid.f p. S6.

A la cour même des Tuileries, on se méflait singulièrement de la pureté des intentions de l'empereur* Le 8 novembre 1791, M"* Elisabeth écrit secrètement, et avec de Fencre sympathique, à son amie M"* de Bombelles : a Ne crois pas la politique de Vienne trèsdésintéressée; il s'en faut de beaucoup, fille n'oublie pas que l'Alsace lui a appartenue »

Je ne veux pas reprendre à mon tour le jargon de l'époque et parler des agents de Pitt et Gobourg, je ne ferai même pas allusion aux deux mlardi qui, le 2 septembre, versaient à boire aux égorgeurs de l'Abbaye, mais je rappellerai que dans la séance duâTT janvier 1795, lord Bedfort disait à la tribune de la Chambre hante : « Nos efforts ont beaucoup contribué à établir le régime de la Terreur en France I » A l'intérieur, dans les Assemblées mêmes, il ne manquait pas de gens intéressés à aggraver les désordres^ à souffler la discorde, à allumer les méfiances, à préparer des catadysmes; le mot d'ordre avait été donné et était suivi; on le connaît : « Ramener la monarchie par l'anarchie. » Lorsque la Convention commença son absurde travail d'épuration sur elle-même et se mit à se dévorer, la droite se porta toujours tout entière, avec le poids déterminant de ses votes, vers les mesures qui tuaient les républicains, qu'ils fussent girondins, cordeliers ou jacobins. Au 9 thermidor, Robespierre en lit la cruelle et tardive expérience : « Hommes purs, » disait-il ; ils répondirent en lui criant : « Hors la loi I »

i. Feuillet de Couchée, Louis XVIj etc., t. IV, p. 239.

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La guerre était donc déclarée. Les deux partis .se traitaient mutuellement de brigands, s'estimaient en état de légitime défense et se croyaient tout permis. Jamais pareil acharnement ne se vit. La France était seule, travaillée par vingt factions vaniteuses et contraires, ayant au dedans d'elle-même le royalisme en armes et la guerre civile, au dehors se voyant repoussée, attaquée, convoitée par l'Europe entière : l'empereur d'Allemagne décrète la peine de mort contre tout propagateur des idées françaises; le général autrichien Wurmser déclare qu'il ne fera pas de prisonniers français ; l'Angleterre dénonce le projet d'incendier tous les magasins français, et commence par l'incendie de l'arsenal d'Huningue. C'était une guerre d'extermination, la France le comprit et accepta la lutte.

Tous les conventionnels qui ont vieilli semblent avoir gardé le souvenir d'une bataille forcenée, et à laquelle il ne fut pas possible d'échapper, a En général, dit Levasseur de la Sarthe (1829), on risque fort de s'égarer, quand on veut porter la règle des temps de calme à une ère de crise et de discorde. Il s'agissait alors, avant tout, de sauver la patrie et de fonder la République. » Barrère, quelques jours avant de mourir, et il est mort très-vieux (1841), disait en parlant de Robespierre : « Nous étions sur un champ de bataille, nous n'avons pas compris cet homme I » C'est là l'excuse, s'il peut en exister pour de tels et si condamnables excès. C'était une guerre ; on se défendait, on attaquait comme on pouvait. M. de Breteuil, l'homme de confiance du château, avait dit

le premier : « S'il faut brûler Paris, on brûlera Paris et Ton décimera ses habitants : aux grands maux les grands remèdes I »

On pourra juger du genre de guerre que faisaient les royalistes, en se rappelant que, bien après la fin de la Terreur, à Quiberon, Puisaye débarqua, avec dix milliards de faux assignats fabriqués en Angleterre, à 063 fameux moulins que Shéridan avait dénoncés à la Chambre des communes. Quelles étaient les opinions des chefs d'émigrés sur la France, et dans quel esprit voulaient-ils y rentrer? Nous le savons, car on possède leurs confidences. Le 14 octobre 4793, le prince de Condé écrit : a II faudra voir ce que la guillotine et la faim produiront sur le peuple ; la criminelle ville de Paris mérite tout cela. » Le 22 février 1796 : « Il faut que le peuple souffre ; c'est le seul moyen de le forcer à désirer l'ancien ordre de choses ; il n'a d'ailleurs que ce qu'il mérite. Les raisonnements les plus simples sont perdus pour lui ; il n'y a que la misère qu'il comprenne bien, et c'est par elle qu'il faut espérer le retour de la monarchie I » Tout ce qui s'était passé devait être considéré comme non avenu : on effaçait la Révolution d'un trait de plume et l'on rétablissait toute cho?e comme avant la convocation des États. Le 24 mai 1796, le comte de Lille (Louis XVIII), écrivant à Pichegru une lettre où il le compare au maréchal de Saxe, à Turenne et à Gatinat, disait : « Ce même principe ne me permettra jamais de reconnaître et de consacrer la spoliation, l'envahissement des propriétés et des droits des deux premiers ordres. )i La

France de ce temps-là «ûma mieux périr que de retourner sur ses pas. Dans ceux qui lui étaient hostiles, elle vit des ennemis irréconciliables, et dès qu'on eut tiré Tépée, elle entra dans cette période d'épilepsie furieuse qu'on a appelée la Terreur !

Tous les gouvernements ont une tendance à user de ces lois d'exception qui les ruinent dans l'opinion publique et les perdent devant la postérité. On dirait qu'il y a au devant du pouvoir une pente fatale qui le convie à se laisser glisser hors de la stricte et honnête légalité. Toute occasion paraît bonne pour sortir du droit chemin, qui, cependant, bien plus sârement que nul autre, mène au vrai but. Bonaparte profite de l'attentat de nivôse, attentat exclusivement monarchique, pour déporter ce qui restait en France de jacobins non ralliés. Il ne faut pas être bien vieux pour se souvenir d'avoir vu appliquer, dans les moments de crises que nous avons traversés, des mesures rigoureuses que l'état général des esprits ne justifiait pas. Le miracle eût été que la Révolution pût échapper à cette déplorable manie. La France d'alors avait élé pendant si longtemps courbée sous le régime du bon plaisir, c'est-è-dire de l'arbitraire, qu'elle était imprégnée de despotisme; il dormait en elle, traditionnellement, à l'état latent; dès la première occasion, au premier danger, il se réveilla tout à coup et engendra la violence. Être libre ou mourir 1 fut un mot d'ordre auqud

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on n'obéit que trop, La sévérité, même excessive, peut parfois être nécessaire, mais jamais il ne faut dépasser l'étroite limite qui la sépare de la cruauté, car la cruauté mène tout droit à la servitude ; il vient un moment oii, par lassitude autant que par dégoût, on consent à abandonner tous ses droits, à répudier tous ses devoirs, à choisir un Dtandataire chargé de jouir des ans, d'accomplir les autres, afin d'être certain d'être protégé dans son existence et dans ses intérêts.

Le tribunal révolutionnaire fut la plus haute expression gouvernementale de son époque. 11 fut le souverain. (( La situation tout entière apparaît dans une drconstance peu remarquée de la fête de l'Ëtre- Suprême, dît M. Michelet : Robespierre ne fit attendre la Convention que parce que lui-même attendit le tribunal révolutionnaire. Celui-ci, en réalité, était le premier pouvoir, ou plutôt le seul. 11 représentait, '«a terreur, qui dominait également le gouvernement, l'Assemblée, le peuple J n Qui eut idée le premier de créer cette atroce machine, et de fabriquer en hâte un tribimal qui jugerait sans appel, et qui, pour tout crime, pour tout délit, pour toute faute, n'aurait guère qu'une seule peine, la mort? Qui? Danton, Marat, Robespierre, Hébert, Billaud-Varencies? Les Jacobins, les Cordeliers ? Non pas.

Ce fut an royaliste, le vieux Cazotte, resté célèbre pomr une prétendue yision qu'il n'eut jamais, et que La Harpe lui attribue dans une fiction littéraire. Exhortant Louis XVI à se méfier de sa propre clémence, il lui conseillait de créer^ dès qu'il aurait

recouvré tout son pouvoir, un tribunal de justice, composé de cinq membres, chargé de poursuivre et d'exécuter brièvement tous les criminels révoltés contre le nouvel ordre. L'idée était dans Tair, comme on le voit; ce fut la nation qui l'appliqua. On avait touché de bien près à la vérité en infligeant la détention jusqu'au rétablissement de la paix ; c'était là la vraie peine, elle suffisait amplement à toutes les exigences du moment ; la mort était inutile, et dès lors absurde. Et puis, c'était une arme à double tranchant, facile à saisir quand on était le plus fort, commode à manier ; on en frappait indistinctement les ennemis de la patrie et les adversaires personnels, aveuglément, avec frénésie. La France ressemblait à un vaisseau révolté pris à l'abordage ; on s'égorgeait partout.

Il faut se rappeler le terrible mot de Garabon : « On avait allumé un grand phare dans la Constituante ; nous l'avons éteint dans la Législative. La nuit s'est faite, et, dans la Convention, nous avons tout tué, amis et ennemis *• » En effet, créée comme moyen de salut public, la justice révolutionnaire glissa vite hors de sa voie ; poussée par les factions qui se disputaient théoriquement le pouvoir, elle devint l'expression et l'instrument de leurs passions. La mort fut à l'ordre du jour. Un député à la Convention racontait à quelques amis ce qu'il comptait faire dans six semaines ; tout le monde éclata de rire. Six semaines ! Qui donc était certain de les vivre encore ? Chacun pouvait dire

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