‹ Histoire et critiqueChapitre 6 sur 23 · ANACHARSIS CLOOTZ · texte numérisé non relu

ANACHARSIS CLOOTZ

raient, ne put le trouver, devint gênant pour bien des gens, c intempestif » ; mais sa mort prouva que ses croyances n'étaient point une parole vaine. Il était ultra-matérialiste ; mais le cas n'est pas pendable et n'est point rare. Tous les hisloriens de la Révolution française ont parlé de lui avec compassion : « Ce pauvre Glootz! » disent-ils à l'envi. Us ont mison. 11 eut en nous une confiance qui n'a point été justifiée; pour lui, Paris était l'œil, l'ombilic et le cerveau du monde ; il a adoré notre pays jusqu'à ce point qu'il eût voulu en faire l'univers; il crut que notre génie allait convertir l'humanité; son rêve fut si grand qu'il est tout près d'être sublime, et il me semble que, malgré ses erreurs, ses divagations, ses violences, qui furent de son époque bien plus que de lui-même, la France peut dire à ce fils adoptif : < Qu'il te soit beaucoup pardonné, parce que tu m'as beaucoup aimée. »

LA JUSTICE KEVOLUTIONNAIRE

C'eil une loi de l'histoire : un monde qui finit te ferme et s'expie par u« saint. Le pliis pur de la race en porte les Tantes ; l'innoeent est puni. Son crime, à rinnocent, c'est de continuer un ordre condamne k pénr, c'est de counir de »% verla une vieille injattice qui pèie an monde. A travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale est frappée.

MlCUELET.

Malgré les nombreux ouvrages qui déjà ont été publiés sur la Révolution française, on a dit avec raison qu'il restait encore à écrire une bonne histoire de cette époque extraordinaire. MM. Berriat-Saint- Prix et Gampardon semblent avoir rivalisé de zèle pour apporter un contingent de matériaux trèsimportant aux historiens futurs. Leurs livres * ne sont, pour ainsi dire, qu'un recueil de documents ; mais ces

1. Is Justice révolutionnaire à Paris et dans les départements, d'après des documents originaux, la plupart inédits — (17 août 1792 — 12 prairial, an III), — par M. Ch. Berriat-Saint-Prix (M. Lévy, édit.). Le Tribunal révolutioimaire de PariSy d'après les documents originaux conservés aux archives de l'Empire, par Emile Gampardon; 2 vol., Paris, Henri Pion, 1866. — La Justice révolutionnaire à Bordeaux (Lacombe et la commission militaire), discours prononcé par M<< Fabre [de la Benodière, substitut du procureur général. Bordeauxj 1865.

documents, enfouis, pour la plupart, dans les cartons des archives et des greffes, inconnus jusqu'alors, sont indispensables à qui sera tenté d'écrire, avec quelque critique, Thistoire morale de la justice révolutionnaire. Cette justice brutale, impitoyable^ aveugle, a-t-elle aidé à sauver la France d'une des crises les plus terribles qu'une nation ait jamais traversées? A-t-elle été inutile, simplement cruelle sans excuse, et féroce sans nécessité ? C'est là une question controversée depuis longtemps et dans laquelle je me garderai bien de prendre parti. A mon avis, l'avenir seul pourra la résoudre ; lorsque tous les documents qui dorment encore dans les ministères des nations étrangères, dans les portefeuilles de familles, dans les archives, auront été mis au jour; lorsqu'on verra clair dans ce chaos sanglant où chacun criait à la trahison, à la violence, au despotisme; lorsque l'on saura positivement quelles furent la part de la réaction et celle de l'action dans ce mouvement vei*tigineux qui entraînait un monde vers la destruction et la reconstruction ; lorsque l'on aura enfin une histoire sérieuse, impartiale et vraie de la contre-révolution, on pourra porter un jugement sain et désintéressé sur ce moment exceptionnel qu'on a appelé la Terreur I Jusque-là nous ne pouvons guère • l'apprécier que sentimentalement, et il nous fait horreur; tous ceux qui, sans parti pris, ont voulu l'étudier s'en sont éloignés avec épouvante. Les noms de Carrier, de Fouché, de Fouquier-Tinville sont restés justement exécrables, et nous qui, personnellement du moins, penchons singulièrement vers l'abolition pure

et simple de la peine de mort, nous ne comprenons pas qu'un tel système ait pu subsister vingt-quatre heures sans soulever d'indignation ceux qui le subissaient et ceux qui avaient la redoutable énergie de l'appliquer. MM. Berriat-Saint-Prix et Gampardon ne ménagent point le blÂme aux membres du tribunal révolutionnaire. « C'est faire trop d'honneur aux jurés du tribunal que de leur supposer une conscience ; ils étaient tout bonnement des assassins, » dit M. Gampardon* « La justice révolutionnaire, dit M. Berriat -Saint-Prix, mit les accusés en coupe réglée et les condamna à la vue; elle sacrifia des femmes, des enfants, des vieillards ; elle frappa les ouvriers, les domestiques, les journaliers, les petits commerçants, que servait la Révolution, en bien plus grand nombre que les nobles, les prêtres, les riches qui étaient réputés ses ennemis. » Ges deux historiens sont loin, comme on peut le voir, de M. David d'Angers, qui écrivit dans VAlmanach du peuple: ((Le tribunal révolutionnaire de Paris eut pour jurés les citoyens les plus purs, les plus justes et les plus ardents amis de l'humanité. J'en ai connu plusieurs; rien n'égalait la candeur de leur âme, la stoîque vertu de ces excellents vieillards » • G'est, du reste, encore ainsi que l'on écrit l'histoire de la Révolution : c'est un héros, c'est un brigand ; c'est un monstre, c'est un génie ! De qui parle-t-on ? Du même personnage, qu'il s'appelle Yergniaud, Danton^ Robespierre, Gharrette ou Saint-Just. Gela tient à ce que chacun juge la Révolution avec passion, comme s'il jugeait dans sa cause particulière et personnelle, et

c'est à cela qu'il faut surtout attribuer les ténèbres qui couvrent encore cette époque.

M. BerrîatrSaint-Prix a fait une véritable enquête sur la justice révolutionnaire en province ; rien ne lui a coûté pour éclairer ce coin lugubre de notre histoire contemporaine. Actif, zélé, méticuleux comme un magistrat accoutumé à percer les apparences les plus convaincantes, ne se payant point de mots et voulant aller au fond des choses, il n'a rien négligé pour arri« ver à résoudre le problème qu'il s'était posé. Il n'a marchandé ni les démarches, ni les voyages ; servi par ses collègues de province, il a fouillé lui-même les greffes des différents départements de la France, et il a employé ses loisirs à rechercher les traces certaines que la justice de 1793 avait laissées dans notre pays. Il a tout compulsé avec'une patience merveilleuse, les livres d'écrou,les minutes des jugements, les procès-verbaux d'exécution. Il en sait sur ce triste sujet « autant qu'homme de France », et il fait remonter à Robespierre, à Robespierre seul, la responsabilité des actes terribles dont le souvenir révolte encore toutes les consciences.

On pouvait croire, jusqu'à présent, d'après M. Louis Blanc, que les tribunaux, ou commissions révolutionnaires, qui avaient fonctionné en France, ne s'étaient pas élevés au-dessus de onze ou douze. Le premier, et grâce à ses incessantes recherches, M. Berriat-Saînt-

Prix démontre, pièces en main, que le nombre en fut de cent cinquante et qu'il y eut quarante tribunaux ambulants. 11 en donne une nomenclature curieuse qui comprend « le nom des villes, l'époque des fonctions, le chiffre des condamnations à mort». Ce travail est absolument nouveau et de la plus haute importance pour l'histoire. Selon M. Berriat-Saint-Prix, et tous les documents qu'il cite paraissent absolument authentiques, le nombre des condamnations capitales prononcées dans toute la France, par les tribunaux révolutionnaires et les commissions militaires jugeant avec pleins pouvoirs, depuis le 17 août 1792 jusqu'au 9 thermidor, est de 15,990. Plus tard, nous en dirons le détail, lorsque nous examinerons les causes qui peuvent, non pas justifier, mais expliquer un tel abus de la force brutale.

Le champ où M. Gampardon a circonscrit ses recherches est moins étendu. Il s'est contenté d'étudier le tribunal révolutionnaire de Paris, sujet fort grave, très-complexe, très-émouvant, et qui ,n'a pas exigé moins de deux substantiels volumes in-S"* complétés par des pièces justificatives du plus vif intérêt. C'est aux archives que M. Campardon a demandé tous les documents qui servent de matériaux à son histoire. Il était aux sources mêmes de la vérité matérielle, il y a largement puisé, et nous ne saurions trop l'en louer. Son ouvrage est divisé en cinq parties distinctes : le fnfrunal criminel extraordinaire^ le tribunal révolutionnaire, le tribunal de sang^ le tribunal réactionnaire, le tribunal réparateur. Dans les trois premières on voit défiler

successivement, avec leurs passions, leurs haines, leurs espérances, leurs déceptions, leur foi, leur désespoir, leurs colères et leur abnégation : Charlotte Corday, Gustlne, Marie- Antoinette, les Girondins, Olympe de Gouges, Adam Lux, M"* Roland, Bailly, M"* du Barry, les Hébertistes, Anacharsis Glootz, Danton, Camille Desmoulins, Fabre d'Églantine, Schneider, l'évêque Gobel, Ghaumette, Malesherbes, D'Espremeail, M"* Elisabeth, André Ghénier, le baron de Trenck, Robespierre, Gouthon, Saint-Just et les vaincus du 9 thermidor. Dans les deux dernières apparaissent les sinistres figures de Carrier et de Fouquier-Tinvilîe; si Ton a horreur de leur férocité, on ne peut qu'admirer l'énergie de leur défense et leur attitude devant la mort.

Selon M. Campardon, le Tribunal révolutionnaire siégeant à Paris, depuis le 6 avril 1793 jusqu'au 9 thermidor, a envoyé 2,625 accusés à l'échafaud, ainsi divisés : 1,259 avant la loi de prairial, et 1,336 après; selon M. Berriat-Saint-Prix, les condamnations capitales ne sont que de 2,607 : 1,256 avant la loi de prairial et 1,351 après. Il compte 105 individus exécutés après la mise hors la loi de thermidor. M. Campardon n'en compte que 103. Ces différences sont peu importantes et n'ôtent rien à l'excès d'un pareil total ; cependant il est singulier que deux historiens consciencieux, fournis de tous les documents désirables, familiarisés de longue main avec leurs études spéciales, ne soient pas tombés exactement d'accord sur un point qu'il doit être facile de véiifier.

6i LA JUSTICE REVOLUTIONNAIRE.

M. Gampardon consacre un chapitre entier de son premier volume au procès de Marie-Antoinette. U donne les interrogatoires, les réponses, le réquisitoire^ le résumé du président Hermann, les questions posées au jury. Sont-ce là toutes les pièces du vrai procès? Je le crois, mais cependant je me souviens d'avoir la dans les Métnoires du duc de Rovigo S le passage suivant : « J'ai eu occasion de m'assurer par moi-même que Ton avait enlevé des archivas du Palais-de-Justice les prétendues pièces criminelles sur lesquelles on avait prononcé la condamnation de la reine de France, au point que le dossier de ce procès est réduit à quelques chiffons de papiers dérisoires. » Le duc de Rovigo devait savoir à quoi s'en tenir, et l'on peut ajouter foi à ses paroles. Que sont devenues ces pièces qui servirent de base à l'accusation ? Quelle main pieuse ou intéressée les a dérobées, et a ainsi anéanti des preuves dont l'histoire aurait pu faire son profit ?

Si MM. Berriat-Saint-Prix et Gampardon ont voulu faire un livre sérieux et vraiment important pour la Révolution française, ils ont noblement atteint le but qu'ils s'étaient proposé. Ge but n'était certes pas celui de M. Fabre de la Benodière, qui n'a voulu faire qu'un discours, une amplification de rhétorique, un réquisitoire entremêlé de citations latines, il a réussi. A lire celte brochure de quatre-vingts pages, on croirait que l'unique but de l'auteur a été de prouver que les bis« toriens latins avaient prédit, eu termes explicites,

i. T. u, p. 62, 63, éd. !828).

rinstallation à Bordeaux de la commission militaire présidée par Lacombe. Ëa parlant de ce dernier, M. Fabre dit : t( Il poussa alors, à force d'effronterie (comme le dit Tacite du maître d'école Junius Othon), une fortune soii;îe du néant, obscura initia impudéntibus ausis propellebat. Devenu tout-puissant, il put dire comme Galigula : Mémento mihi omnia in omnes Itcerefyi Plus loin, parlant d'un des membres de l'implacable commission, il dit : « Albert, ouvrier mégissier, à l'âme et au regard féroces, eut une fin digne de sa vie ; il fut, dit-on, vers 1816, dévoré par les anthropophages dans les solitudes du Texas où il avait été transporté. » L'histoire doit être calme; plus les preuves abondent, moins il faut de violence pour les grouper et en faire ressortir la gravité.

MM. Berriat-Saint-Prix et M. Fabre sont d'accord sur le nombre des victimes envoyées à la mort par la commission mililaire de Bordeaux : 301 sur 862 accusés, parmi lesquels il faut comprendre 168 acteurs qui furent arrêtés, jugés et acquittés en masse. Je n'aurais pas cité l'opuscule de M. Fabre de la Benodière, s'il ne contenait le mot de cette horrible situation, mot qui la fait comprendre et l'éclairé jusqu'au fond de ses excès. Dans le Journal du Club national, Lacombe écrivit cette phrase : c II s'agit moins de punir les ennemis de la patrie que de les anéantir. » C'était un programme complet, et l'on n'y fut que trop fidèle I Mais ce mot a besoin pour être compris d'être débarrassé de la phraséologie de l'époque ; il signifie : a II s'agit moins de punir nos ennemis que de les anéantir. » Une parole

attribuée à Baudot exprime nettement la vérité : « On a cru que nous avions un système ; c'est un grand honneur que l'on nous a fait ; nous tuions pour n'être pas tués ; voilà tout. »

Le 17 août 1792, on avait institué un tribunal spécial, destiné à connaître « des crimes commis contre le peuple » dans la journée du 10. Gela ne parut pas suffisant en présence des dangers de toute sorte qui menaçaient la France, et dans le courant du mois de mars 1793, sous la pression unanime des clubs et de la commune de Paris, on résolut de créer un tribunal révolutionnaire qui jugerait sans appel. Parmi les membres de l'assemblée qui appuyèrent le plus chaudement le projet, il faut citer David, à qui nul ne dis« putera un grand talent, mais qui fut un pitoyable homme politique, prêt à toutes les cruautés, à toutes les palinodies et qui, après avoir voulu a boire la ciguë » avec Robespierre, devînt sous l'Empire ce que chacun sait. Carrier, Levasseur, Jean-Bon-Saint-André, Lindet, Yergnîaud prirent part à la discussion qui n'aboutissait pas. Ce fut Danton qui décida le vote (10 mars), c Ce tribunal, dit-il, doit remplacer pour les contre-révolutionnaires le tribunal suprême de la vengeance du peuple! » Plus tard, lorsque, saisi lui-même par Thorrible roue qui devait broyer les adversaires et les amis de la Révolution, il fut près de comparaître devant des juges sans merci, il s'écria : a J'ai fait

instituer le tribunal révolutionnaire, j'en demande pardon à Dieu et aux hommes ; ce n'étidt pas pour qu'il fût le fléau de Thumanité, c'était pour prévenir le renouvellement des massacres du 2 septembre. » C'était les régulariser, au lieu de les prévenir, et Danton s'en aperçut lorsque le sort se tourna contre lui.

Le 29 mars 1793, le tribunal fut régulièrement constitué : Montané était président et Fouquier-Tinville accusateur public. L'ancien procureur au Ghâtelet, qui avait adressé des vers à Louis XVI :

D'une profonde paix nous goûtions les douceurs;

Même au milieu des fureurs de la guerre, Louis sut, en tout temps, la donner à nos cœurs !

le protégé de Camille Desmoulins, allait peu à peu s'enivrer de sa redondante rhétorique et arriver à la plus sanguinaire des monomanies, à ce que Ch. Nodier appelait le tétanos moral.

La proportion est intéressante à constater et fort instructive ; grâce à M. Campardon, nous pouvons la donner ici :

Avril 1793 (du 6 au 30),— 26 accusés, — 9 condamnés à mort : — mai,* — 34 accusés, — 9 condamnés à mort ; -— juin, — 53 accusés, — 15 condamnés à mort; — juillet, — 66 accusés, — 14 condamnés à mort; — août, — 45 accusés, •» 5 condamnés à mort; — septembre, — 62 accusés, — 17 condamnés à mort; — octobre (du 1" au 8), — 30 accusés, — 13 condamnés à mort ; — vendémiaire an II, — 33 accusés, — 10 condamnés à mort ; — brumaire, — 121

accusés, — 65 condamnés à mort; — frimaire, —

166 accusés, — 67 condamnés à mort ; — nivôse, —

167 accusés, — 61 condamnés à mort; — pluviôse, — 198 accusés, — 68 condamnés à mort ; — ventôse, — 206 accusés, — 116 condamnés à mort; — germinal,

— 218 accusés, — 155 condamnés à mort ; — floréal,

— 525 accusés, — 354 condamnés à mort; — prairial (du 1" au 22), 408 accusés, — 281 condamnés à mort.

— Ce fut là la période régulière, clémente, si j'ose le dire, du tribunal révolutionnaire de Paris; à partir de prairial, il devient une machine à condamner ; l'acte d'accusation équivaut presque à un arrêt de mort.

Pendant les six semaines qui séparent le 22 prairial du 9 thermidor, tout le monde semble pris de folie ; la mort est partout; la justice (/) fauche comme une épidémie.

Cette loi fut l'œuvre de Robespierre, de Saint-Just et de Couthon; ce fut ce dernier qui la proposa, t Une Révolution comme la nôtre, dit-il, n'est qu'une succession rapide de conspirations, parce qu'elle est la guerre de la tyrannie contre la liberté, du crime contre la vertu. Il n'est pas question de donner quelques exemples, mais d'exterminer les implacables satellites de la tyrannie ou de périr avec la République. Les ennemis de la Révolution, on ne doit prendre le temps que de les reconnaître ; il s'agit simplement de les anéantir. L'indulgence envers eux esi; atroce, la clémence estpairicide. Celui qui veut subordonner le salut public aux inveations des jurisconsultes, aux formules du Palais, est un imbécile ou un scélérat. » La Convention

hésita ; Ruamps et Lecointre demandëreat l'ajoarnement. Robespierre se leva, parla, appuya la loi et la fit passer. Elle ne reconnaissait qu'une peine, la mort (art. 7); supprimait, l'instruction préliminaire (art. 12); permettait de ne point entendre de témoins (art. 13) ; et interdisait la défense (art. 14). C'était la mort organisée. Le tribunal ne regimba pas devant cette loi d'exception farouche et l'appliqua dans toute son épouvantable rigueur. Du 22 prairial au 9 thermidor, diX'Sept cent trais accusés subissent l'éloquence de Fouquier-Tinville, et treize cent soixante-six montent sur l'échafaud ; ce qui pour une période pleine de quarante-huit jours (10 juin -27 juillet), donne une moyenne qui dépasse trente-cinq exécutions par jour.

Dès que cette loi fut décrétée par la Convention, Robespierre quitta les comités et ne se montra même que rarement à l'Assemblée, dont cependant il restait le maître redouté. Ceux qui manièrent officiellement, jusqu'à la bestialité, cette arme stupide, furent Billaud- Yarennes^ CoUot-d'Herbois et ce Barrère, qui s'appelait volontiers VAnacréon de la guilloiiney et qui plus tard, sous l'Empire, devait envoyer à Napoléon des rapports secrets sur l'état de l'esprit public à Paris.

Par quel motif Robespierre s'éloignait-il ainsi du siège du pouvoir exécutif, dans un moment où les périls s'amoncelaient lentement contre lui? Est-ce par dégoût de tant de sang inutilement versé? Est-ce par calcul, pour laisser l'odieux à des collègues qu'il méprisait? Je ne sais; mais Hérault de Séchelles, écrivant un jour à Carrier, lui disait : « Le caractère de larepré-

sentation nationale se développe avec bien plus de force ou d'empire, quand les représentants frappent, en passant, de grands coups, et qu'ils laissent (sauf à la suivre) laresponsabilité sur ceux qui en sontchargés '. » Était-ce ce principe, d'une politique peu raffinée, que Robespierre appliquait en demeurant dans l'ombre?

Un homme dont le jugement doit avoir un grand poids, car il fut contemporain des événements de la Révolution, et, de plus, il pratiqua longtemps un pouvoir sans limites. Napoléon, dans ses causeries familières de Sainte- Hélène, a donné son opinion sur cette question de savoir si Robespierre était réellement coupable de tous les crimes qu'on lui a imputés. Cette opinion, la voici, elle mérite d'être jetée dans la balance de l'histoire : « Lorsque Robespierre osa laisser entrevoir à son tour qu'il fallait que le régime des proconsuls se terminât , qu'il fallait faire justice des hommesimpurs qui avaient rendu la Révolution odieuse dans les provinces, il trouva l'échafaud, La journée du 9 thermidor fut réellement le triomphe de Collotd'Herbois et de Rillaud- Varennes, hommes plus avides . de sang que Robespierre. Mais cette victoire n'avait pu se remporter sur les Jacobins et la Commune que par l'appel de tous les citoyens; de sorte que, pour la ; de la boui^eoisie et du peuple, la mort de Roerre fut la mort du gouvernement révolutionnaire, ['après diverses oscillations, ceus qui voulaient nuer la Terreur ei qui avaient sacrifié Robespierre,

f. Campardon, t. Il, p. 115.

comme celui-ci avait sacrifié Danton, parce qu'il voulait adoucir et modérer la Révolution, se trouvèi*ent entrsunés, maîtrisés par l'opinion publique. Dans les dix derniers mois, Robespierre se plaignait souvent qu'on le rendait odieux, en mettant sous son nom tous les massacres qui se commettaient. C'étaient des hommes plus sanguinaires et plus affreux que Robespierre qui le faisaient périr; mais toute la nation, qui attribuait depuis longtemps tous les assassinats à Robespierre, cria que la journée avait été contre la tyrannie, et cette croyance la lit finira »

Quoi qu'il en soit des motifs qui engagèrent Robespierre à s'abstenir pendant les deux mois qui précédèrent sa chute et sa mort, la justice révolutionnaire ne chômait pas plus en France qu'à Paris. Elle était implacable. Elle a frappé bien des innocents, cela n'est point douteux, mais elle frappait dans les milieux qu'elle jugeait coupables. M. Berriat-Saint-Prix nous sera un guide sûr dans la triste revue que nous allons rapidement faire des exécutions qui ensanglantèrent la province. Je ne parlerai que de la période qui s'étend depuis le 17 août 1792 jusqu'au 9 thermidor, et je ne citerai que les condamnations capitales.

Dans les centres populeux travaillés par le royalisme, oîi l'on cherchail à lier des relations avec l'étranger, la répression est d'une violence excessive : Bouches-du- Rhône, — 426 ; — Rhône, — 1,904; — Nord, — 250; — Var, — 78; — Vaucluse,— 430; — Pas-de-Calais, —

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