Mémoires sur les Prisons, t. II, p
se révolta contre une laort imméritée et subite ; eUe le laissa voir, et fît bien. C'est M"' Du Barry. Certes, le personnage, en lai-même^ n'est point intéressant, mais j'estime que dans ces moments-là, elle seule fit son devoir. Je ne fais point de paradoxes, je les aime peu, et le sujet ne m'y convie guère, aussi je me hâte de m'expliquer.
Les masses ne raisonnent pas, elles sentent ; ce sont des agrégations nerveuses qui obéissent, d'une façon foudroyante , à leurs impressions : au retour de Yarennes, quand la reine, entraînée par La Fayette et Barnave, se précipita dans les Tuileries» la foule poussa un cri de haine ; quand on vit paraître les enfants, le petit dauphin et Madame Royale, cette même foule fit entendre ime plainte de compassion où se mêlait le bruit des sanglots. Si, au lieu de voir passer sur les fatales charrettes des gens calmes ou furieux, mais résignés à la mort, le peuple eût vu défiler devant lui des victimes suppliantes et invoquant sa clémence, nul doute que l'échafaud ne serait pas resté huit jours en permanence. Voici le récit d'un contemporain, je le cite tout entier, car il est curieux et me donne raison : (( La frayeur délirante de cette malheureuse femme (M*"" Du Barry] produisait une telle impression parmi le peuple (sur le Pont-au-Change), qu'aucun de ceux qui étaient venus là pour insulter à ses derniers moments ne se sentit le courage de lui adresser une parole d'injure. Autour d'elle tout semblait stupéfié, et l'on n'entendait d'autres cris que les siens, mais ces cris étaient si perçants qu'ils auraient, je n'en doute
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pas, dominé ceux de la multitude, si elle en eût proférés. Un homme, on seul, yêtu avec une certaine recherche, éléya la voix au moment où la charrette passait auprès de moi ; la patiente^ toujo-urs s'adre&* sant au peuple, s'écriait : a La vie I la vie I qu'on me « laisse la vie, et je donne tous mes biens à la nation I « — Tu ne donnes, à Ja nation que ce qui Ini appartient, « dit cet homme, puisque le tribunal yient de lea conte fîsquer, tes biens î » Un charbonnier qui était placé devant lui, se retourne et lui donne un soufflet. J'en éprouvai un sentiment de plaisir ^ »
Si un tel spectacle se fût souvent renouvelé sous les yeux du peuple, il n'y aurait pas tenu, et, sans autre forme de procès, il eût aboli la peine de mort, en détruisant l'échafaud, et aurait peut-être bien jeté le tribunal révolutionnaire à la Seine. Ce n'eût pas été une bien grande perte ; il y avait là quelques bêtes féroces qui ne méritaient guère mieux : un Cofmbal, sinistre et . facétieux, qui condamnant un maître d'armes à mort, lui disait : « Pare-moi cette botte-là, mon gaillard D ; un Villatte, prêtre défroqué, espion de Barrère, de la race des vermines, plal et méchant^ qui disait : (( Les accusés conspirent contre mon ventre, en prolongeant l'audience au delà de l'heure du dîner » ; un Louis Leroy, surnommé Dix -Août, et qui n'était autre que le marquis de Montflabert ; il était sourd et disait : « On peut être certain de mon impartialité, car je n'entends ni l'accusé ni l'aceusateur. »
i. Curiosités historiques; J.-A. Leroi; pièces justiAc&tivea.
Voilà donc entre quelles mains la justice révolutionnaire était nécessairement tombée ; c'est là une honte que les comités doivent subir, et dont la responsabilité remonte à ceux qui gouvernaient la Convention. Ce serait une histoire instructive et curieuse à écrire que celle des membres et des jurés du tribunal révolutionnaire de Paris ; elle nous montrei:^it ceux qui périrent après thermidor, ceux qui furent fonctionnaires sous l'Empire, ceux qui, comme Fualdës, sont tombés dans un guet-apens encore mal connu, et ceux qui, comme le docteur Souberbielle, se sont éteints pleins de jours et entourés d'une considération unanime. — Mais je me hâte, car il me reste à dire pourquoi la répression fut souvent violente jusqu'à l'absurde, et comment le tribunal révolutionnaire finit par dévorer ceux qui l'avaient institué pour protéger les nouvelles destinées de la France.
M. Berriat-Saint-Prix a découvert, avec sa sagacité habituelle, la cause principale qui rendit la justice révolutionnaire si exceptionnellement violente, surtout en province. « La Convention, dit-il, investit de pouvoirs illimités ses membres en mission, qui, à leur tour, déléguèrent les mêmes pouvoirs à des subalternes. » Ce fait, d'une subdélégation, engendra des abus sans nombre. Le choix des représentants en mission tombait, le plus souvent, sur des sujets indignes de confiance, orateurs de carrefours, ignorants, accès-
sibies aux haines locales, et Toolant foire du zèle à tout prix. Dans ces temps malheureux, l'emportement étîiit trop souvent pris pour de l'énergie, et il suffisait de brailler très-fort pour mériter le renom d'un patriote irréprochable. Cette subdélégation devint funeste aux adversaires de la Révolution et à la cause de la Révolution elle-même ; elle décima aveuglément les uns, et compromit l'autre par des excès à jamais regrettables.
Parmi les hommes qui furent armés d'une autorité sans réserve, il y eut des bêtes brutes que l'histoire ne saurait assez flétrir. Que dire d'Buloge Schneider, qui remplit d'épouvante le département du Bas-Rhin ? C'était un prêtre, helléniste fort remarquable, et commentateur d'Anacréon. Dès les premiers jours de la Révolution, il avait jeté le froc aux orties ; accusateur public à Strasbourg, il s'y était livré à toutes les inepties les plus cruelles ; il se faisait suivre par la guillotine quand il allait en tournée. Un de ses amis, ancien prêtre comme liii, désira se marier; Schneider mit en réquisition toutes les jeunes filles du canton de Barre, et présida à ces noces étranges ; il se maria lui-même à peu près de la même façon. L'autorité sans limite dont ces misérables jouissaient après leur longue servitude, les avait affolés ; ils furent saisis, eux aussi, de la folie césarienne. Quelle fut la fînd'Euloge Schneider ? Le 5 nivôse an II, il écrit à Fouquier- Tia ville : « Sur des délations perfides, que je ne connais pas encore, les représentants du peuple Saint-Just et Lebas, envoyés extraordinairement à l'armée du
Rhin, m'ont fait arrêter une heure après leur arrivée, et conduire en prison. A midi, je fus conduit à la place publique de Strasbourg ; là^ on m'altacha à la guillotine pendant trois heures. » Expédié à Paris, il fut jugé, condamné et décapité. (12 germinal an II.)
La subdélégation, dont, le premier, M. Berriat- Saint-Prix, a fait ressortir toute Timportance, eut des effets désastreux, même dans la Loire-Inférieure, et on aurait sans doute eu moins de crimes à reprocher à Carrier, s'il n'avait délégué Le Batteux à Nantes, et Foucault à Pàimbœuf. Ces agents inférieurs n'avaient qu'une seule idée, surpasser leurs patrons, et, trop souvent, hélas I ils y réussirent. Ce fut «dans l'Ouest, dans l'Ouest soulevé et armé, que la répression acquit un degré d'intensité inexprimable. La commission militaire et révolutionnaire d'Angers se déshonora entre toutes par les mesures implacables qu'elle adopta. Les résultats auxquels elle parvint sont terribles. Les moyens qu'elle employa méritent d'être réprouvés pour toujours, et je ne sais rien de plus condamnable que ces exécutions en masse, qui lui étaient devenues familières. Le premier encore, M. Berriat-Saint-Prix nous fait pénétrer dans ce sanglant labyrinthe où nul avant lui n'avait porté la lumière. Mais est-ce bien de justice qu'il s'agit ici? Je ne le crois pas. Certes, rien ne peut légitimer ni même excuser la conduite des Félix et des Vacheron ; mais on était en présence d'un fait de guerre, et l'on ne faisait qu'user de représailles. L'intérêt de la vérité exige que l'on s'arrête un instant sur ce point, et ce que l'on dira de la com-
mission d'Angers peut s'appliquer à celles qui ensanglantèrent Laval, Mayenne, le Mans, etc., etc.
On a beaucoup parlé du soulèvement de la Vendée; on a cherché à poétiser cette guerre, qui ne tendait à rien moin^ qu'à détruire et à partager la France ; on y a vu je ne sais quoi de chevaleresque et d'héroïque qui sollicitait notre admiration ; lé brassard blanc et le sacré-cœur sont restés des emblèmes chéris; on s'imagine volontiers que toute la jeune noblesse de France était là, prête à mourir pour son Dieu, sa dame et son roi ! Rien n'est plus faux, et l'histoire, à chaque page, ^ le démontre contre le roman.
La noblesse se garda bien d'intervenir au début ; quand elle intervient, elle introduit les Anglais avec elle ; les subsides qui la soutiennent sortent des caves mêmes de la Banque de Londres ; elle voulait recommencer, à la fin du siècle dernier, ce que le duc de Bourgogne avait fait sous Charles YL
La constitution civile du clergé, qui fut une des grandes fautes de la Révolution, avait blessé^ sans nul doute, les &entiments des pieuses populations de la Vendée et de la Bretagne ; mais ce ne fut point là, comme on l'a dit et répété à satiété, la cause première de (( cette guerre de géants », qui mit la France à deux doigts de sa perte. Il faut chercher cette cause dans la levée de trois cent mille hommes, ordonnée par le décret du 24 février 1793. Le 10 mars avait été fixé pour les premières opérations du recrutement. Dès ce jour, la révolte commence, et, le 12 mars, les réfractaires 'emparent de la ville de Savenay, où ils assassinent
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les gendarmes, un magistrat et un prêtre assermenté. En un mot, c'est la guerre civile qui commençait; on ssdt ce qu'elle devint, et à quelles atrocités elle donna lieu. Les bkus et les blancs n'ont rien à se reprocher : ils furent aussi féroces les uns que les autres. Ils se baissaient d'une haine fraternelle ; on peut le voir à la façon dont ils traitaient leurs prisonniers.
A la première nouvelle du soulèvement, la Convention vote d'urgence, le !9 mars, un décret qui mettait <( hors la loi les révoltés et les porteui*s de la cocarde blanche » , et qui désignait les commissions destinés à les juger sommairement. Tout ce qui est sommaire, en fait de justice, est coupable ; les formes seules, lentes et minutieuses, garantissent l'équité. Mais quel est le gouvernement qui, en présence d'une insurrection ou d'une partie belligérante, n'ait adopté îes mêmes mesures? Je suis assez vieux pour avoir vu, en temps d'émeute, les murs de Paris couverts d'affiches officielles, où l'on déclarait que tout individu pris les armes à la main serait fusillé. Le procédé est mauvais, j'en conviens, mais ce n'est point la Révolution qui en eut la primeur. La guerre ne compulse pas longtemps les codes pour juger ceux qu'elle croit coupables ; elle n'a qu'une raison d'être, celle du plus fort; il feiut la subir et courber la tête. Les progrès que rhumanitê a faits de ce côté sont bien minces; je reproduis ici un ordre du jour qui n'a rien à envier aux commissions militaires envoyées en Vendée pour punir les fauteurs de la guerre civile :
« On écrit de Berlin, le 20 juillet 4866 :
< Le commandant de la 12' division prassienne, chargée de Tinvestissement des forteresses de Josephstadt et de Kœnigsgraetz en Bohème, vient de publier la proclamation suivante, en langue allemande et en langue tchèque : — Dix paysans et valets de ferme des environs de Kœnigsgraetz ont eu l'audace de tirer traîtreusement des coups de feu sur des troupes prussiennes. Ils ont été pris sur le fait, et seront traduits devant le conseil de guerre à Pardubitz. — A cette occasion, j'avertis les populations de ne pas sortir de l'attitude calme qu'elles ont observée jusqu'ici, et je les informe que toute personne civile qui sera prise les armes à la main sera passible de la peine de mort, et que, pour chaque soldat prussien tué ou blessé, une ferme située dans la proximité du village ou se sera commis le crime sera brûlée. — ■ Si Ton tire d'un village sur des soldats prussiens, tous les membres de la commune seront responsables du fait, du moment que Fauteur n'en sera pas découvert, et, selon les circonstances, le village sera entièrement incendié. — Le lieutenant-général commandant la 12* division d'infanterie, -^ De Prondzynski. n
La Révolution a-t-elle été beaucoup plus loin que cela? J'en doute *.
1. Nous avons pu voir^ par noas-mèmes^ en 1S7Û et 1871, que ces prétendues lois de la guerre n'avaient rien perdu de leur rigueur. Les incendies de nos villages par les Allemands, l'incendie de Paris par les fédérés de la Commune, le meurtre des otages, les exécutions en masse prouvent qu'à certains moments de son existence Thomme retrooTe tonte sa bestialité primitive.
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Ce fut le décret du 19 mars 1793 qui servit de loi à la répression. Il s'agissait de vie ou de mort pour Tordre de choses nouveau ; celui-ci mit à se défendre la sauvage énergie qu'on mettait à l'attaquer. La Vendée, la chouannerie ne reculèrent devant rien; nul moyen ne leur parut immoral pour attaquer et détruire la France nouvelle : l'appel des étrangers, la fabrication des faux assignats, le pillage, l'incendie, le meurtre, tout fut mis en œuvre, et, grâce au ciel, tout échoua contre le patriotisme indomptable des soldats de la jeune République. Quand on juge ce moment précis de notre histoire, il faut faire abstraction des règles morales qui servent à juger les œuvres ordinaires des hommes. Là, tout était exceptionnel, la situation, l'attaque, la défense, la répression. Les commissions militaires étaient moins des tribunaux chargés de rendre la justice, que des conseils de guerre, fonctionnant en présence de l'ennemi, et destinés à faire exécuter «ommairement (le décret du 19 mars le dit) une loi sans merci. Tout individu qui s'était joint aux révoltés, ou qui seulement avait été en rapport avec eux, était passible de la peine de mort. La loi était exécrable, je l'accorde, mais elle était la loi, sed lex : et le blâme doit remonter moins à ceux qui l'ont appliquée qu'à ceux qui l'ont inscrite dans le code sanglant de ces temps douloureux.
Berriat-Saint-Prix s'étend longuement, et il a raison, sur ce qu'il nomme les jugements par F. et peu* G. La commission Félix, siégeant à Angers, subdélégua plusieurs hommes, entre autres Morin et Yacheron,
i^our recenser les prisons encombrées, c'est-à*dire pour faire conduire à la mort tous les prisonniers qui avaient pris une part quelconque à la guerre civile. Cette inspection dura trois mois, du 30 nivôse au 29 germinal; elle enwoy Si sept cent soixante-dix indiyïdns au supplice. On marquait d'un F. le nom de ceux qui devaient être fusillés; d'un G., ceux qui étaient réservés à la guillo* tine. La formule était concise, mais elle était précédée d'un interrogatoire dont voici deux exemples cités par M. Berriat- Saint-Prix : nF, — 1. Jacques Maunoir, âgé de dix-huit ans, marchand, département de la Vendée, arrêté à Varrade par des citoyens, a avoué être resté avec l'armée des brigands environ six semaines après avoir passé la Loire. — F. — 26. René Levron, âgé de vingt-sept ans, né à la Chapelle, district de Saint-Florent, arrêté chez sa mère, à Varradè; il est cordonnier, il a travaillé pour les brigands; avec eux il a passé la Loire. » M. Berriat-Saint-Prix s'indigne de cette façon de procéder ; c'était manquer de tout respect à la justice, à la vie humaine, à la morale. On ne peut aller trop loin dans ce sens, et je partage toute son indignation. « En marge des interrogatoires, ajoute-t-ii, était apposée la lettre fatale F. ou G. Plus fréquemment, il est vrai, surtout dans les derniers cahiers, on mettait à revoir, à examiner, sursis^ à élargir. »
M. Berriat-Saint-Prix s'étonne de ce procédé sommaire et en fait honneur à la subdélégalion d'Angers; celle-ci commit simplement un plagiat, et n'a pas même le mérite de l'invention; les mêmes causes pro.
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dnisent invariablement les mêmes etfets. Je lis dans Pierre deFEstoile, à la date du 25 novembre 1591, que hs Seize « avaient résolu, en leur conseil, d'en pendre et daguer une partie (des Parisiens) et chasser les aultres, et, pour ce, en leurs rolles, ils les di$tinguoient par les trois lettres P, D, G, qui estoit à dire pemdUy daffné, chassé; » et il ajoute : « Je m'y vis sous la lettre D. » Hélas ! même en matière d'ineptie féroce, il n'y a rien de nouveau sous le soleil.
La répression dans les provinces de l'Ouest fut atroce; ceci n'est point douteux; mais pour porter à ce sujet un jugement définitif, il faudrait voir en regard les excès auxquels elle répondait. A côté de l'histoire des commissions d'Angers, du Mans, de Laval, de Mayenne, il faudrait raconter toutes les horreurs que les Vendéens commirent. AMachecoul, le iO mars, les massacres commencent. Pendant six semaines, trente prisonniers bleus sont, chaque matin, exécutés en masse, après avoir été attachés l'un à l'autre et rangés le long d'une large fosse destinée à renfermer leurs cadavres. C'est par derrière qu'on les fusille. La four^ née du lendemain assiste à la mort de la fournée du jour. Le curé assermenté est déchiré par les dévots; Joubert, le président du district, est égorgé, après avoir eu les poings sciés ; un prêtre, nommé Prion, dît la messe sur le lieu même du martyre, pendant que ses vêtements sacerdotaux traînent dans le sang. A Chollet (14 mars), on organise dans les rues et les-faubourgs de la ville une chasse aux bleus ; le curé de Saint^Léjin achève les blessés en les assommant avec un crucifix en
fer. Yingt-quatre gardes nationaux de Morlagne viennent à Tiffauge engager les habitants à ne point se soaleyer, ils sont immédiatement passés parles armes; à Parthenay (octobre), les patriotes sont massacrés, ^ les officiers municipaux sont pendus à Taîde de leur écharpe. A Fontenay, à Ghâtillon, au Mans, à Mortagne, à Laval, mêmes excès, même furie animale. Ce n'est plus une guerre, c'est un ccHnbat de bêtes féroces. Partout les prisonniers républicains sont jetés dans les puits, cloués aux portes comme des chouettes, pendus par les pieds jusqu'à ce que mort s'ensuive; on leur remplit la bouche de cartouches, et Ton y met le feu.
Quand on a la prétention de combattre pour Dieu même, tontes lesatrocités que l'on commet sont justifiées d'avance. Qui donc a violé la foi jurée à Nantes, si ce n'est Charette et ses hommes, qui comptaient sur un débarquement de troupes anglaises? n Cette guerre, dit M. Louis de Carné, qu'on n'accusera pas de partialité pour la Révolution, finit par des surprises de diligences et des vols de deniers publies : on était proscrit, il fallait du pain; on avait souffert, il fallait du sang! » Il faut conclure : ce n'est point 'la France qui a déclaré la guerre à la Vendée, elle a été forcée de ramasser le gant qu'on lui jetait, et de se défendre à outrance, sons peine de périr écrasée par ses enfants ^liarés et parles étrangers qu'ils avaient appelés à leur aide. Aussi, c'est vers ce centre insurgé, vers l'Ouest en armes, qu'elle se porte avec une violence qui ressemble à de la fureur. Les chiffres suivants, que j'em-
prunte à M. Berriat-Saint-Prix, sont une conclasion dont chacun pourra iacilement tirer les conséquences : Dix départements ont pris part à cette guerre civile. Ce sont: les Côtes-du-Nord, le Finistère, Tllle-et-Vilaine, la Loire-Inférieure, le Maine-et-Loire, la Mayenne, le Morbihan, la Sarthe, les Deux-Sèvres et la Vendée; tous les dix ont été visités par des commissions révolutionnaires et militaires chargées déjuger les coupables. Le total des condamnations à mort qu'elles ont fait exécuter est de 7,957, auxquelles il faut ajouter 5 qui furent prononcées par la conimission spéciale envoyée à l'armée de l'Ouest, ce qui donne l'effrayant total de 7,962. C'est presque la moitié de toutes les exécutions qui affligèrent la France depuis le 17 août 1792 jusqu'au 9 thermidor, et qui s'élevèrent, comme je l'ai déjà dit, au chiffre de 15,990.
Tant que la Convention, attaquée de toutes parts, se redresse avec une audace sans pareille contre ses ennemis, et les terrasse à force de mesures extraordinaires et de violences extra-légales, on peut plaider les circonstances atténuantes, et essayer de faire comprendre en ver lu de quelle loi naturelle elle osa agir ainsi ; mais lorsqu'elle se tourne contre ellemême, qu'elle se décime avec un acharnement sans nom, que penser d'elle, sinon qu'à force de vivre dans un milieu chauffé à blanc par toutes les passions mises en combustion, elle arrive à la démence furieuse?
(( La Révolution est comme Saturne, a dit Yergniaud, elle dévore ses enfants I » Je serais presque tenté de ne pas plaindre ceux qu'elle a dévorés. Ceux-là, du moins, sont morts tout entiers ; on peut croire à leur désintéressement; on peut imaginer que Tamour du pouvoir ne fut pour rien dans leur implacable cruauté, et qu'ils ne poursuivaient, par de tels moyens, qu'un idéal de bonheur entrevu où l'humanité, régénérée à la façon du père de Médée, devait trouver des jours à jamais heureux. S'ils avaient ^survécu à leurs propres fureurs, qu'auraient-ils faits, lorsque virit l'Empire? Sans compter Cambacérès, Altesse Sérénissime, Fouché, duc d'Otrante, le comte Sieyès et tant d'autres, ne savons-nous pas que la magistrature, le conseil d'État, le sénat de Napoléon furent peuplés de conventionnels qui avaient lestement échangé leur carmagnole contre un hal)it brodé? Lorsque, après la Restauration, ils se sont retrouvés sur la terre d'exil, quelle singulière figure ils ont faite en se regardant face à facel La Révolution de M. Quinet donne à ce sujet de curieux détails empruntés aux Mémoires inédits de Baudot.
En ne frappant que ses ennemis mortels, ceux qui ne voulaient rien accepter du présent, et qui tentaient, par tous moyens, de faire revenir la France sur ses pas, la Convention est, jusqu'à un certain point, dans l'exercice d'un droit strict, étroit, léonin, mais qui cependant est encore du droit. Elle en sort absolument lorsqu'elle s'attaque à de simples adversaires qui, par des nuances peu accusées, se séparent de son
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es|krit généra). Ce fut là l'œuvre de Roi>es{Kierre, oeuvre coupable et qui mérite d'être jugée avec une extrême sévérité. Par orgueil, par étroitesse d'écrit, par conviction mal dirigée, il ne vit de vérité que dans la ligne très-tenue qu'il suivait lui-même. 11 ne voulut pas admettre qu'on fût en deçà ou au delà. Danton périt pour être resté en deçà; Hébert, pour avoir été au delà. La liberté est une en son principe, aie est multiple dans ses manifestations ; c'est ce que ces hommes surexcités n'ont pas compris. Le girondin a son droit d'être à côté du jacobin ; le royaliste doit avoir sa voix délibérative dans le conseil de la nation tout aussi bien que le républicain. Sans cela, la liberté disparaît et l'oppression commence. Tous récuoris, ils pouvaient fonder la liberté en faisant des lois assez larges pour permettre à chacun d'y faire concourir son action sans danger pour le salut public; mais se dis* puter jusqu'à la mort sur des nnances^ revenir à ces temps hébraïques ou il fallait dire shiboleth pour avoir la vie sauve, c'était la compromettre, l'anéantir, imposer et subir un système particulier, c'est-à-dire servir le despotisme. ^
Robespierre n'est pas le seul qui ait en cette idée théoeratique que hors sa propre doctrine il n'y avait pas de salut. Tous, plus ou moins, ont vécu dans cette illusion monacale. A l'heure de la mort l'aveu est échappé de leurs lèvres. Déjà la reine avait dit : a Tout périt avec nous ! » Elle avait raison : un ordre de choses disparaissait forcément avec le rep^résentant de la royauté du droit divin. Mais les Girondins ont dit
aussi : a La liberté est perdue. )> Madame Roland Ta répété en allant à Téchafaud. « Je laisse tout dans un gâchis épouvantaMe )) , dit Danton. «Nous périssons les derniers des républicains » , écrit Camille Desmoulins. Lorsque Hébert entendit prononcer son jugement, il s'écria : « La liberté est perdue I » Et Ronsin lui répondit : « Tu n'es qu'un imbécile ! » Dans la dernière et terrible séance qui décida de son soit, Robespierre ne put «'en tenir; comme on criait: Vive la République ! il leva les épaules et dît : u La République, elle est perdue ! les brigands triomphent ! » C'est leur mot à tous; à l'heure dernière, ils jettent cette malédiction sur la France. C'est comme une prédiction sinistre : la liberté est perdue ! Oui, elle a été perdue par les discordes, par les lois d'exception, par le sang Tersé, par le mépris de ce qu^il y a de plus sacré au monde : la conscience humaine ; elle a été perdue par le tribunal révolutionnaire, par la loi de predî> rial, par l'échafaud en permanence, par les noyades de Carrier, les fusillades de Fouché, par les réquisitoires de Fouquîer-Tinville, par la Terreur. Chaque mesure qu'on prenait pour la fixer à toujours l'épouvantait, la feisait fuir. Il faut savoir le reconnaître et le dire : la Terreur fut effroyable dans son action et désastreuse dans ses conséquences ; elle a compromis pour toujours la cause qu'elle voulait faire triompher. Edgard Quinet a bien raison de dire : « Sanson eut beau montrer au peuple la tête de Louis XYI, la tourner à tous les bouts de l'horizon ; il n'avait décapité qu'un homme et non un système ; et à qui devait profiter ce
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spectacle? — La monarchie y perdit moins que la république ^ »
Certes, quand on lit l'histoire de la Révolution, on est frappé des résultats obtenus, mais on demeure effrayé des moyens qu'on employa pour les obtenir. Les hommes qui travaillèrent à notre émancipation dans ces temps redoutables paraissent tous avoir subi une lassitude sans nom; ils en arrivent presque à se nier eux-mêmes ; le supplice de Sisyphe n'était rien auprès du leur : tuer tous ses adversaires, c'est, h un moment donné, être réduit à exterminer le genre humain. Ils sont pris de désirs bucoliques, ils rêvent de campagne, ils parlent de la paix des champs ; dans les théâtres, on joue 3es bergeries; la vie réelle fait horreur, on demande à la nature un secours qu'elle ne peut donner; chacun envie le repos et demande grâce contre la tâche qu'elle a acceptée. Au fur et à mesure que la fatigue augmente, la phraséologie se boursoufle, les idées s'affaissent, la parole se gonfle ; on en arrive à un tel degré de rhétorique imbécile, que je trouve, dans l'inventaire des objets ayant appartenu à madame Elisabeth , la phrase suivante : « Une médaille d'argent représentant une Immaculée Conception de la ci-devant Vierge. »
Malgré leur style déclamatoire, des cris leur échappent qu'il faut noter, car ils peignent l'état de leur âme : <( Il vaut mieux être un pauvre pêcheur que de gouverner les hommes », dit Danton. «J'étais né pour