E. Quinet, La Révolutitm, i, I, p
faire des vers, pour défendre les malheureux, pour te rendre heureuse, éorit Camille Desmoulins à Lucile, pour composer avec ta mère et mon père et quelques personnes selon notre cœur, un Otâïti. J'avais rêvé une république que tout le monde eût adorée ! » La veille de sa mort, Fabre d'Églantine ne s'occupait que de savoir ce qu'était devenue VOrange de Malte, une pièce en cinq actes qu'il avait laissée au Comité de salut public ; il mourait de peur que Billaud-Yarennes ne se l'appropriât. Heureuse vanité qui le sauvait des pensées lugubres de la dernière heure I Villatte raconte dans ses Mémoires justificatifs que, peu de jours avant le 9 thermidor, il entendit Barrère s'écrier : « Ah ! je* suis saoul des hommes ! » Fouquier-Tinville lui-même, après la promulgation de la loi du 22 prairial, ne peut s'empêcher de dire qu'il fait un métier cruel et qu'il aimerait mieux être laboureur !
Tous, ils avaient voté l'établissement du tribunal révolutionnaire, et, par la juste loi de la réversibilité des^choses humaines, ils devaient être saisis par lui, et l'on sait qu'il ne lâchait pas facilement sa proie. Semblable au cerceau qui revient vers l'enfant qui l'a lancé, quand l'affreuse machine à destruction eut parcouru son cercle fatal, elle revint à son point de départ et dévora ceux qui l'avaient mise en mouvement. Robespierre avait été l'initiateur et le soutien de la Terreur, elle mourut de sa mort; cette religion de sang s'éteignit dans le sang de son grandprêtre. Le 9 thermidor mit fin aux hécatombes judiciaires. Ce qui vint après ne valut guère mieux, mais
du moins la loi èessa d*étre rivée au couteau de la guillotîne.
Un homme qui a longuement étudié l'histoire de la Révolution, me disait : Robespierre était très-intelligent, très-intègre, très-ambitieux, très-vaniteux, trèsféroce. Je n'ose point décider, pour ma part, s'il mérita tous ces superiatifs. « Il avait, dit Barrère, une pâleur formidable. » Son esprit, naturellement inquiet et soupçonneux, était encore certainement aigri par des souffrances physiques presque incessantes, et dont nul historien, à ma connaissance du moins, n'a encore parié. Le docteur Souberbielle, qui fut juré du tribunal lévolationnaire et qui est mort à Paris, le 10 juillet 1846, à l'âge de quatre-vingt-treize ans, racontait que Robespierre était atteint aux jambes d'ulcères variqueux qui exigeaient des soins journaliers. C'était lui, Souberbielle, qui était son chirurgien ; il le pansa pour la dernière fois, à la Conciergerie même, peu d'heures avant sa mort. Cela peut servir à expliquer l'aigreur permanente de ce caractère, et faire comprendra les intolérables douleurs qu'il éprouva lorsque, blessé ^ couché sur une table, il ne pouvait parvenir à desserrer ses jarretières dont la pression faisait enfler ses jambes malades. S'il y a, comme on peut le croire, une répercussion directe du physique sur le moral, il est fort possible que ces souffrances permanentes, spécialement désagréables, aient été pour quelque chose dans l'excitation nerveuse où Robespierre parsdt avoir tou« jours vécu.
Ceux qui Font renversé ont prétendu qu'il visait à
la dictature. On peut croire que le fantôme de Cromwell l'a visité souvent pendant les longues et solitaires promenades qu'il faisait pour calmer les tourbillons qui s'agitaient en lui. Les historiens qui lui sont le plus hostiles admettent qu'après avoir une dernière fois décimé les comités, il était décidé à abattre l'échafaud politique et à gagner ainsi une popularité immense sur laquelle il eût assis son pouvoir illimité. Qui saura jamais la vérité? Les vaincus de thermidor sont morts tout entiers, sans confession; nul ne peut dire quelle avait été leur espérance secrète et quel but ils poursuivaient, ni même s'ils poursuivaient un but quelconque.
Robespierre fut tué, pour ainsi dire, dans un combat singulier. Il engagea une dernière lutte et fut vaincu. « Nous savions, dit Barrère, que nous, qui étions contraires à ses projets, il nous ferait guillotiner; nous le renversâmes.» Le complot fut bien mené, secrètement, avec habileté, par des gens qui avaient tout intérêt à se taire. Billaud-Varennes, Barrère, Collot-d'Herbois tenaient le fil dans le comité; Tallien travaillait la Convention, flattait la plaine et ramassait les lutteurs du dernier combat. Ce Tallien a gorgé de l'or et du sang de Bordeaux », à qui nul n'avait rien à envier en fait de vilenies et de férocité, défendait non-seulement sa tête menacée, mais aussi celle de la femme qu'il aimait. Sa maîtresse^ madame de Fontenay, lui avait écrit le billet suivant : « De la Force, le 7 thermidor. L'administrateur de la police sort d'ici ; il est venu m'annoncer
que demain je monterai au tribunal, c'est-à-dire sur
réchafaud. Gela ressemble bien peu au rère que j'ai fait cette' nuit : Robespierre n'existait plus, et les prisons étaient ouvertes. Mais, grâce à votre insigne lâcheté, il ne se trouvera bientôt plus personne en Francecapable de le réaliser! n
Ce furent ces hommes qui l'ébranlèrent; mais celui qui le tua réellement, ce fut Gambon. Le 8 thermidor,, quand la Convention, courbée de nouveau sous la main de Robespierre, allait peut-être le suivre encore jusqu'au bout dans son œuvre d'extermination, ce fût Gambon qui se leva et qui dit r a Un seul homme paralyse la volonté de la Convention nationale^ cet honmie est Robespierre. » En prouvant qu'on pouvait l'attaquer, Gambon démontra qu'on pouvait le renverser. On sait la séance du lendemain et les évén^nents qui lui succédèrent. Le tribunal révolutionnaire n'y resta point insensible, et quoique son président Dumas eût été arrêté au milieu de l'audience, il se porta en masse à la Convention pour la féliciter de « la chute du tyran I »
L'agonie des vaincus n'est ignorée de personne. La charrette qui les conduisait à la guillotine avait peine à se frayer un passage au milieu de la foule qui battait des mains, et dans laquelle Carrier, Carrier de Nantes I se faisait remarquer par ses cris et ses applaudissements. Les femmes ne s'épargnaient pas et montraient une joie sans égale : « Le soir, ces mêmes bacchantes, dît M. Michelet, coururent à Sainte-Pélagie où était la mère Duplay, criant qu'elles étaient les veuves des victimes de Robespierre. Elles se firent ouvrir les
portes par les geôliers effrayés, étraDglèrent la vieille femme et la pendirent à la tringle de ses rideaux. Le lendemain, le marquis de Sade sortait de prison, n Ces deux faits, l'assassinat de la mère Duplay et la mise en liberté du marquis de Sade, semblent annoncer le régime qui va suivre. On s*était noyé dans le sang, on allait barboter dans la boue; le tribunal révolutionnaire avoit fini son rôle, les routeurs de plaine^ les chauffeurs, les compagnons de Jéhu allaient commencer le leur; le maximwn était aboli, la banqueroute s'ap« prêchait.
La chute de Robespierre entraînait implicitement celle du tribunal révolutionnaire; s'il fonctionne encore, c'est pour frapper ses propres agents, et cette nouvelle période n'est pas la moins curieuse à étudier.
A la Conciergerie, Robespierre fut enfermé dans le cachot qu'Hébert, Ghaumette et Danton avaient occupé. Toute la Révolution est dans ce fait : elle dévora les autres et se dévora elle-même. Le peuple, comme le chœur dans les tragédies antiques, et suivant, en cela, son invariable instinct de servilité, insultait à toutes les défaites et célébrait toutes les victoires. Il eut des injures pour toutes les victimes et applaudit à toutes les morts : à celle du roi Louis XVI, à celle de Charlotte Corday, à celle des Girondins, à celle des Hébertistes, à celle de l'évêque Gobel, à celle de Robespierre. Seul, le supplice des Dantonistes l'épou-
vanta. « Pour la première fois, dit Napoléon, le peuple fut consterné, et pour la première fois ne donna aucun signe d'allégresse ^ »
Quand Carrier et Fouquier-TinviUe montèrent sur l'échafaud, la joie tint du délire. Ces deux hommes résumaient en eux tout ce que la justice révolutionnaire eut d'atroce et d'antîhumain : le premier par l'invention de ses noyades expéditives ; le second par ses réquisitoires furibonds qui sonnaient aux oreilles des accusés comme la trompette du jugement dernier. Tous deux avaient prouvé à quel degré d'aberration peut arriver un homme médiocre, lorsque des circonstances exceptionnelles ont confié à ses mains l'exercice d'un pouvoir sans limite. « Telle est l'ivresse dé cette sorte de despotisme qu'on dit émané de tous, dit M. Quinet; il rend fou. Quand on s'est figuré quel'on frappe au nom du peuple et que l'on ne doit de compte à personne, il est impossible que l'on n'aboutisse pas à des extravagances et à des monstres. j> Jamais réflexion ne fut plus vraie, le procès de Carrier et celui de Fouquier-Tinville sont là pour le prouver*.
Il fallut toute la pression de l'opinion publique pour que la Convention se décidât à décréter Carrier d'accusation. Il fut arrêté dans la nuit du 3 au 4 frimaire, trois mois après le 9 thermidor. Saisi dans son lit, il voulut se tuer; et à celui qui lui avait arraché son pistolet, il dit : tt Jamais les patriotes ne te pardonneront de m'avoir empêché de me brûler la cervelle ! » Ai-je