SECOND ENTRETIEN
M. Hvuxrer.
Mais au milieu de cette carrière plus lucrative que conforme au génie entreprenant de Colomb, une grande pensée l’occupait sans cesse.
Les Portugais, se disait-il souvent, en côtoyant l'Afrique et en cherchant à la tourner, se croient-ils donc dans la voie la plus courte pour arriver aux Indes ? N'y at-il pas un chemin moins long pour y parvenir? Si, en partant de l’Europe, on gouvernait (1) toujours droit à l’ouest à travers l’Océan atlantique, n'aborderait-on pas à la fin à des rivages qui seraient l’Inde même? La terre n'est-elle pas ronde? et si elle l’est, Dieu n’aurait-il pas aussi créé, dans l’hémisphère opposé, un pays habitable pour
(1) Gouverner à ou vers un endroit, c’est conduire son vaisseau vers cet endroit.
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des hommes et d’autres créatures ? La mer couvre-t-elle donc cet hémisphere? Non, l'Inde, pays beaucoup plus grand qu'on ne s'imagine, s'étend probablement fort loin à l'est vers l'Europe. Si donc on faisait constamment voile vers l’ouest, on v arriverait immanquablement.
Le maître d’un navire portugais, ayant un jour couru fort loin à l’ouest dans l’Atlantique , avait trouvé à la mer une pièce de bois artistement travaillée, et que les vents d'ouest dirigeaient vers lui. Le beaufrère de Colomb, parti de Madere et faisant voile du même côté, avait aussi aperçu un morceau de bois à peu près semblable. Les vagues jetaient aussi de temps en temps, sur les côtes occidentales des îles Açores, situées entre l’Europe et l'Amérique , des arbres d’une espèce jusqu'alors inconnue, et qui y avaient été poussés par les mêmes vents. Enfin ( et ceci donnait plus de force aux conjectures), l'Océan avait porté sur ces mêmes côtes les cadavres de deux hommes d’une figure si particulière, qu'ils ne ressemblaient ni aux Européens, ni aux habitans d'Asie ou d'Afrique.
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Colomb réunit ces différentes observations ; il les médita jour et nuit, les compara avec les notices qui se trouvent chez les auteurs anciens et modernes sur l'Inde ; il en tira la conséquence qu'il y avait vers le couchant une terre habitée par des hommes vraisemblablement policés , et ses conjectures se changèrent en conviction.
Cependant il se défia modestement de ses propres lumières , et consulta un savant qui jouissait alors d’une haute réputation ; il s'appelait Paul, et était médecin à Florence, ville d'Italie.
Cet homme vraiment instruit trouva les raisons de Colomb du plus grand poids : il lui communiqua même quelques autres renseignemens propres à le confirmer dans son sentiment. et il l’exhorta à realiser un si grand projet le plus tôt qu’il lui serait possible.
Dès lors Colomb ne balança plus , et ne pensa qu’à l'exécution d’une si noble entreprise. Mais elle demandait un armement qui surpassait de beaucoup l’état de sa fortune ; il fallut donc s'adresser à quelque puissance.
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Sa première pensée fut pour sa patrie ; il voulut que ses découvertes futures fissent à la fois la gloire et la fortune du pays qui l'avait vu naître. En conséquence, il mit le plan qu’il avait rédigé sous les yeux du sénat de Gênes, demandant qu'il lui fût accordé les secours nécessaires pour son exécution. Mais le sénat prit le grand homme pour un charlatan et pour un faiseur de projets , et rejeta ses offres.
Colomb, sans se décourager, tourna ses vues du côté de Lisbonne; il espérait qu'une cour éclairée, et qui venait de se signaler parde brillantes et d'heureuses découvertes maritimes, ne laisserait pas échapper l’occasion d'acquérir une gloire nouvelle. On y écouta ses projets avec la plus grande attention, mais avec le dessein de trahir sa confiance : à peine eut-on recueilli de sa bouche le plan qu'il se proposait de suivre et les détails de son exécution, qu'on se hâta d’armer un vaisseau, et de charger en secret un capitaine habile de suivre la route que Colomb avait tracée.
Ce capitaine partit ; mais , n'ayant ni l'ardeur ni la conviction de l’auteur de cette
-pagne et de se retirer en Afrique.
16 VOYAGES ET CONQUÈTES
grande entreprise, il y renonça après une courte navigation vers le couchant , et revint à Lisbonne mécontent et découragé.
Colomb, indigné d’une si lâche trahison, quitta promptement Lisbonne, ct se mit en route pour Madrid.
CuarLoTrTEe. En Espagne?
M. Hunter. Précisément. Mais, craignant que ses propositions ne fussent également rejetées à cette cour , il envoya en Angleterre son frère Barthélemi , pour tàcher d’y obtenir quelque chose en sa faveur.
Le trône d’Espagne était alors occupé par Ferdinand , surnommé le Catholique, prince éloigné, par caractère , de toute entreprise dont le succès pouvait être douteux, et de plus engagé dans une guerre contre le dernier roi des Maures (1), qui ré-
(1) Les Maures étaient un peuple qui de l’Arabie étaient venus s'établir dans la partie supérieure de l'Afrique. De là ils passèrent en Espagne et en soumirent la plus grande partie ; mais peu à peu les anciens possesseurs de ce pays se mirent en état de leur tenir tête ,et les forcèrent enfin, après des guerres longues et meurtrières, d’évacuer l’Es-
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gnait à Grenade et occupait encore quelques parties de l'Andalousie. Que pouvait espérer Colomb d’un te! :rince, et dans de telles circonstances ?
Cependant Ferdinand et la reine Isabelle lui firent un accucil distingué. Ils l’écoutèrent avec attention; mais, dans une matière si nouvelle et qui leur était si étrangère, n’osantprendreunpartisansconsulter les hommes de leur conseil , qui passaient pour les plus habiles dans l’art de la navigation , ils renvoyèrent Colomb devant ces ‘examinateurs, qui, trop au-dessous de lui pour le comprendre, lui firent les objec-
tions les plus absurdes. Les uns soutenaient
que la mer entre l'Europe et l'Inde était.
d’une étendue si immense, que, mêmeen supposant la navigation la plus heureuse ; il faudrait au moins trois ans pour arriver de l’Europe au continent le plus voisin. Un autre se rejeta sur la rondeur de la terre, affirmant, avec toute la hardiesse de l’ire , que, si l’on faisait voile à l’ouest, Îl étaitimpossible qu’on n’allât pas toujours @n descendant, et que, si à la fin on vou-
dit revenir sur ses pas, on serait obligé.
À. k il 1
18 VOYAGES ET CONQUÊTES de monter, ce qui ne réussirait jamais, quelque favorable que fût le vent. D'autres lui demandaient ironiquement sil se croyait plus savant que tous ces millions d'hommes qui avaient vécu avant lui, et si les terres qu'il prétendait exister de l’autre côté du globe, avaient pu rester inconnues pendant une si longue suite de siècles.
Colomb eut besoin de toute sa persévérance pour supporter l'ignorance etl'orgueil de ses juges. Toutefois il soutint cette épreuve avec la modération d’un grand caractère, et ne dédaigna pas de répondre à toutes les objections qui lui furent adressées, avec le respect qu'il devait à ses juges. Mais, après avoir perdu cinq années à conraincre de la bonté de son projet ces hommes dont l'ignorance égalait l’entêtement , il eut la douleur d'apprendre qu’on en avait fait au roi le rapport le plus défavorable ; et on lui signifia qu’on ne pouvait rien entreprendre tant que durerait la guerre avec les Maures.
Il s’adressa à deux grands d’Espagne,
assez riches pour équiper une petite esca-
dre et l'envoyer à la découverte. Mais ces
jamais ; t. D'aut s'il se millions lui, etsi le l’autre connues cles.
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Mais ces
seigneurs manquaient aussi de confiance ou de courage. Il fut encore refusé.
Henri. Il est révoltant de voir ce pauvre homme éconduit partout, avec son excellent projet !
Joux. Ce qui me surprend, c’est qu'il n'en prenne pas d'humeur, et qu'il n’y renonce pas tout-à-fait. En vérité, j'eusse été moins patient que lui.
M. Hunter. S'il se fùt découragé, il eùt cessé d’être un grand homme. Des âmes nobles et élevées ne se laissent détourner par aucune difficulté , de la route qui conduit à un but glorieux. La froideur et l’ingratitude de leurs semblables remplissent leur âme d’amertume , mais ne les découragent pas. Îls regardent les obstacles comme un triomphe de plus à remporter, et leur pensée reste toujours fixée sur l’ob-
: jet qu'elle se propose, sur le résultat dont
ils ont la conviction. C’est à cette inébranlable fermeté que l’on reconnaît l’homme
| véritablement grand. Tel se montra Co- | lomb. N'ayant encore reçu aucunes nou- - velles de son frère , il résolut de passer lui-
même en Angleterre.
—— plié.
M, — Hi
20 VOYAGES ET CONQUÈTES
Celui-ci, dans sa traversée , avait eu le malheur de tomber entre les mains des pirates. Retenu en servitude plusieurs années , il était arrivé en Angleterre dans un état si misérable , que, pour pouvoir se donner un habit décent et se présenter à la cour, il fut obligé de dessiner des cartes de géographie et de les vendre.
Colomb avait un fils nommé Diego, qu'il aimait avec toute la tendresse d'un père.
Voulant l’embrasser encore avant de quitter l'Espagne, il se rendit au couvent où ce jeune homme était élevé. Accueilli avec empressement par le père Perez, supérieur de cette maison , et homme instruit, il lui confia et ses projets et les contrariétés qu'il avait éprouvées. Celui-ci , reconnaissant tout le mérite et toute la solidité d’un plan qui n’était ridicule qu’aux yeux de l’ignorance , et se confiant dans son crédit auprès de la reine , persuada à Colomb de différer son départ jusqu'à ce que cette princesse eût répondu à la lettre qu'il se proposait de lui écrire en faveur du grand homme délaissé et abandonné à lui-même.
Perez fit à Isabelle les représentations les
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