DOUZIÈME ENTRETIEN
M. Huwrer.
Voyons, mesenfans, comment Colomb, cette fois-ci, est reçu à la cour d'Espagne.
Ce fut avec autant de fermeté que de modestie qu’il parut devant le trône de ses maîtres, pour défendre son innocence contre les calomnies de ses accusateurs. Sa présence seule les confondit. Ses augustes juges rougirent de leur crédulité, et lui rendirent toute leur estime. Il est permis de croire que l'or qu’il étalait était à leurs yeux un nouveau titre en sa faveur; son triomphe fut complet, ses ennemis succombèrent encore une fois sous le poids de sa.gloire , et de nouveaux honneurs lui furent prodigués.
128 VOYAGES ET CONQUÈTES
Dès lors tout ce qu'il proposa fut agréé.
Son premier soiu fut de procurer une stabilité permanente à la colonie qu'il avait fondée dans l'île espagnole, et d’y faire passer autant d'hommes ct de vivres qu'il crut nécessaire. [1 désirait surtout qu’on envoyât un nombre suflisant de cultivateurs, d'artisans et d'artistes de toute espèce, afin que cette colonie pût tirer de son propre sein ses besoins indispensables ; demane qu'on lui accorda aussi avec plaisir.
Au nombre des propositions qu'il fit dans cette circonstance il en est une que la sagesse de son esprit aurait dû repousser. Pour ne point dépeupler l'Espagne par l'envoi de nouveaux colons, il conséilla de vider les prisons, et de transporter à Hispaniola les malfaiteurs condamnés à mort ou aux galères, pour les employer à l’exploitation des mines. On y consentit aussi, et l’ordre fut donné à tous les tribunaux espagnols de délivrer sur-le-champ les criminels détenus, et de condamner à l’avenir tous ceux qui auraicnt mérité une peine capitale à être transportés aux Indes occidentales.
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Cette fausse mesure cut pour résultat d'augmenter les désordres de la nouvelle colonie, et d’y introduire tous les vices dont étaient infectés les misérables qu'on y déportait.
Malgré les ordres précis du roi, l’armement de la flotte se fit cette fois avec beaucoup de lenteur, par les intrigues des ennemis de Colomb. Il se passa une année entière avant que l’on eût achevé le chargement des deux vaisseaux qui devaient porter à la colonic des vivres et d’autres provisions ; et lorsque ces transports furent partis, Colomb eut la douleur d’attendre une autre année avant de voir la petite escadre avec laquelle il devait s’embarquer pour de nouvelles découvertes prête à mettre à la voile. Vous jugez sans peine de son impatience.
Cnarcorte. Mon papa, quelle espèce de vaisseaux sont ceux que tu appelles de transport ?
M. Hunrer. Ce sont des bâtimens destinés à faire passer d’un endroit à l’autre des vivres, des hommes, ou d’autres choses, et avec lesquels, par conséquent, on
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ne peut rien entreprendre. Mais sais-tu aussi, ma fille, ce que c’est qu’une escadre ?
CHARLOTTE. Oui, mon papa, car tu nous l'as expliqué à l'heure où nous lisons la gazette. N'est-ce pas un assemblage de plusieurs vaisseaux ?
M. Hunter. Oui. Si les vaisseaux sont en grand nombre, on appelle cela une flotte.
Joux. Et si la flotte est petite, on l'appelle fottille.
FerpiNanD. Une flottille et une escadre sont donc la même chose?
M. Hunter. À peu près; la différence qu'il y a, c'est que le mot escadre se dit quelquefois aussi d’une flotte considérable; au lieu que par flottille on entend toujours des bâtimens en très-petit nombre (1). Enfin l’escadre équipée pour Colomb n'était que de six voiles.
(1) Du reste escadre ne se dit que d’un certain nombre de vaisseaux de guerre; une flotte peut être . composée de vaisseaux de guerre ou de bâtimens marchands; et le terme de flottille appartient particulièrement à la marine espagnole.
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Dinrer. Combien de voiles a donc un vaisseau ?
M. Huwrer. Îl en à plusieurs, comme tu l’auras déjà vu, je pense; mais quand on dit qu'une escadre est, par exemple, de six voiles, on n'entend pas parler de la voile comme toile, mais d’autant de vaisseaux entiers, dont chacun porte plusieurs voiles.
Cette fois Colomb se proposait de prendre une nouvelle route, par laquelle il es-
| pérait découvrir ce continent qu’il suppo-
sait être l'Inde. Dans cette vue, étant arrivé aux Canaries, il continua de suivre la même direction jusqu'aux îles du cap Vert, découvertes par les Portugais.
Mais en quittant les Canariesil envoya directement à Hispaniola la moitié de ses
| vaisseaux, afin de porter des rafraîchisse-
mens à la colonie, avec ordre aux commandans de ces vaisseaux d’accélérer leur traversée. Lui-même ayant dépassé la première des îles du cap Vert, appelée l'ile de Sal, ou à sel, il jeta l’ancre près d’une autre petite île stérile, dans laquelle les
Portugais envoient tous leurs lépreux pour se rétablir.
Lucien. Pourquoi cela ?
M. Hunrer. Les tortues viennent en grand nombre de la côte d'Afrique déposer leurs œufs dans le sable de cette petite île. Ces animaux se laissent prendre facilement; Car il suffit de les renverser sur le dos pour les empêcher de s'échapper. Or, on avait remarqué que leur chair et leur sang, employés l’un comme aliment, et l’autre pour se laver, étaient un remède spécifique contre la lèpre : c’est pour cela qu'on y envoyait ceux qui en étaient attaqués.
À l'exception de ces tortues, il n’y avait dans l’île qu’une quantité prodigieuse de chèvres; on n’y trouvait ni arbres ni eau.
Les lépreux étaient réduits à ne boire que des eaux pluviales, conservées dans le sable. Aussi n’y vit-on que sept personnes en bonne santé.
Colomb continua de courir au sud, bien résolu de ne tourner à l’ouest que quand il serait arrivé à l'équateur ou à la ligne, ce cercle imaginaire qui divise la terre en
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DE CHRISTOPHE COLOMB. 133 deux parties égales ; mais s'étant avancé jusqu'au troisième degré de latitude septentrionale , il fut surpris par un calme plat.
Ses vaisseaux étaient immobiles ; le soleil tombait à plomb sur la tête des matelots.
La chaleur était intolérable. Les tonneaux s'entr'ouvraient. L'eau et les vivres se corrompirent. Les voyageurs au désespoir craignaient à chaque instant que les vaisseaux ne prissent feu ; et pour comble de maux, une goutte cruelle tourmentait l’amiral, et ne lui laissait aucun repos.
Enfin le ciel eut pitié de l'excès de sa misère ; il survint une pluie si abondante qu’à peine pouvait-on se tenir sur le tillac.
La chaleur, à la vérité, n’en fut que peu
diminuée ; mais du moins on se procura
lune boisson fraîche. Le calme cessa aussi; l'espérance revint dans le cœur de ces
hommes presque expirans. Ils priérent
Linstamment Colomb de ne pas persister
dans le dessein de courir au sud; et, se rendant à leurs instances, il fit mettre le cap à l’ouest.
On avait déjà couru plusieurs jours dans cette direction , lorsque tout à coup on en-
VOYAGES ET CONQUÈTES
tendit du haut des hunes (1) les crisjoyeux de terre! terre! L'ile qu'on apercevait se montrait sous l'aspect de trois montagnes, d’où Colomb prit occasion de lui donner le nom de Trinité, qu'elle conserve encore aujourd’hui. Elle n'est pas loin de l'embouchure de l’'Orénoque.
Frépéric. Ah! où scnt ces drôles de singes.
M. Hunter. De quels singes veux-tu parler?
Frépéric. De ceux qui se laissent prendre si singulièrement.
M. Hunter. Comment donc cela ?
Frépéric. Les chasseurs placent sous l'arbre une bouteille où il y a du mais; dès qu’ils se sont retirés, quelque singe descend, et vient fourrer sa pate dans bouteille ; elle ne peut plus sortir par où
elle est entrée. Alors le chasseur revient.
Vous croiriez que notre singe va lâcher son
(1) Hunes, sorte de petit plancher qui est er saillie au tiers du mât d’un vaisseau, et sur lequel on fait monter un matelot pour découvrir au loin.
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mais et s'enfuir? Point du tout; il est si gourmand qu'il aime mieux se laisser prendre ou assommer , que de lâcher prise.
M. Hunter. Revenons à l’Orénoque. Ce fleuve , dans les environs de Trinidad, se décharge dans la mer avec tant de vio- Jence qu’il rend la navigation extrêmement périlleuse. Les flots s’amoncèlent, se heurtent, et se brisent dans ces parages d’une manière épouvantable ; et un vaisseau qui tombe dans ce violent tourbillon court grand risque d’être mis en pièces.
Ceux de Colomb eurent ce malheur ; ils étaient parvenus avant que l’on s’en doutât au milieu de ce redoutable champ de bataille, où les vagues s’entre-brisaient ;
| tour à tour élevés et précipités, ils étaient
jetés en haut et en bas, à droite et à gauche, comme des volans poussés par des raquettes. Il lui fallut toute son habileté pour sortir de ce dangereux pas, par un détroit qui paraissait si horrible qu’il l’appela {& bocca del drago, ou la gueule du dragon. Le voilà entre Trinidad et la côte de Cumana ,
qui, comme vous savez, est une partie de-
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136 VOYAGES ET CONQUÈTES
Pierre. Colomb a donc aussi découvert Je continent d'Amérique ?
M. Hunter. Sans doute; aussi était-il très-persuadé que cette terre ne pouvait pas être un île , parce qu'il en voyait sortir et se précipiter dans l'Océan un fleuve aussi considérable que l'Orénoque.
Prerre. Mais pourquoi n'a-t-on pas nommé ce pays Colombie d'après son nom ?
M. Hunter. C'est là sans doute une injustice à son égard, que son siècle ne devait pas commettre.
CnarioTre. Pourquoi l’ont-ils nommé Amérique ?
M. Hunter. C'est ce que nous verrons dans la suite ; pour le moment nous devons tâcher de ne pas perdre de vue les vaisseaux de Colomb.
Convaincu qu'il avait enfin touché à la terre ferme du Nouveau-Monde, il courut toujours à l’ouest le long de la côte, et descendit plusieurs fois à terre. Il trouva que les habitans avaient beaucoup de res-
semblance avec ceux de l'île espagnole,
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DE CHRISTOPHE COLOMB, 197 mais qu'ils faisaient paraître un peu plus d'esprit ct de courage, et qu'ils avaient le teint plus blanc. Ils se paraient également de feuilles d’or et de belles perles, qu'ils troquaient avec plaisir contre des babioles d'Europe. Un d’eux vint un jour, sans être accompagné de personne, joindre Colomb qui était descendu à terre pour respirer un air frais. Il s’approcha de l'amiral avec confiance , lui ôta de la tête un bonnet de velours cramoisi, et lui mit une couronne d’or. Colomb, présumant que c'était un cacique , le fit traiter avec distinction.
Ces Indiens avaient la tête enveloppce d’un mouchoir de coton de diverses couleurs , et le devant du corps, depuis la ceinture jusqu'aux genoux, couvert d’une pièce de même étoffe. Leurs cheveux étoient longs , mais coupés ; et leurs armes des arcs, des flèches et des boucliers.
Colomb s’y fût arrêté volontiers plus
Jong-temps, pour reconnaître l’intérieur du
pays ; mais l’état délabré de ses vaisseaux
Let ses infirmités l’obligèrent de renoncer
à d’autres recherches, et de cingler vers l'Espagnole. Chemin faisant , il découvrit G*
198 VOYAGES ET CONQUÈTES
l’île Marguerite, devenue si importante par la pêche des perles, et aborda enfin à sa colonie, espérant s’y délasser pendant quel-
que temps de ses soucis et de ses travaux.
RAA LL VIVANT AAA ALU SAANAAAI ARS AA LOL IR UV LAS VU MU