‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 46 sur 61 · VINGTIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

VINGTIÈME ENTRETIEN

Diner.

N’aurons-nous plus de nouvelles du frère de Colomb , de don Barthélemi?

M. Hunter. Je suis bien aise que tu m'y fasses penser; il est temps de revenir à la famille de notre ami.

Le fils aîné de Colomb {il s'appelait Diègue ) insista, après la mort de ce grand homme, pour que le contrat passé entre le roi et lui fût exécuté. Il demanda eu conséquence à être revêtu de la dignité de vice-roi des Indes occidentales, stipulée pour sa famille à perpétuité : ce fut en vain ; Ferdinand continua à être aussi soupçonneux et aussi injuste envers le fils qu'il l'avait été envers le père ; et toutes les représentations qui lui furent faites à ce: sujet demeurérent sans effet.

Enfin don Diègue osa faire assigner le roi au tribunal institué pour connaître de toutes les causes américaines ; et, soit dit à la gloire immortelle de ce tribunal ,. les

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juges eurent le généreux courage de prononcer contre le monarque, et de déclarer qu’il était juste que l’on tint à don Diègue ce que l’on avait promis à Colomb.

Tovs Les ENFANS. Bravo! bravo!

M. Hunrer. Cependant le roi aurait vraisemblablement eu peu d'égards à cette décision juridique, si don Diègue n'avait pas trouvé moyen de donner à ses prétentions légitimes un plus grand appui. Élevé, par l'arrêt de la cour, à la plus haute dignité de l'empire espagnol, il demanda en mariage la fille d'un des premiers seigneurs du royaume, nièce du duc d’Albe ; et l’on ne fit point de difficulté de la lui accorder. Cette puissante famille ne cessa d’importuner le roi jusqu'à ce qu'il eût rendu justice à don Diègue. Ovando fut rappelé, Æt toute la famille de Colomb , triomphant de l'envie et de l'injustice, s’embarqua ‘pour passer à Saint-Domingue.

Tuéopxire. Que le vieux Colomb ne vit-il encore!

M. Hunter. Accompagné de son frère, de ses oncles et de son épouse, don Diègue partit avec un train magnifique. Nombre

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de personnes de condition l'y suivirent ; bientôt la colonie changea de face, et plusieurs familles respectables , qui fleurissent encore aujourd'hui dans l'Amérique espagnole , descendent de ces compagnons de don Diègue. |

Voyons maintenant comment les possessions des Espagnols dans ces contrées se sont successivement accrues.

Déjà , sous l’administration d'Ovando , un certain Jan Ponce avait demandé et obtenu la permission d'établir une colonie dans l’île de Portorico, découverte par Colomb. Des aventuriers avides d’or le suivirent ; les naturels crurent voir en eux des êtres célestes, et les accueillirent avec la plus touchante hospitalité. Un de leurs caciques , suivant l’usage indien, ajouta le nom de Ponce au sien.

Mais ces hôtes célestes ne tardèrent pas à se démasquer , et se montrèrent bientôt plus cruels que les tigres des forêts. On les croyait immortels, et cette idée ajoutait à leur supériorité réelle. Les chefs de cette malheureuse nation résolurent enfin de s'assurer, à la première occasion , si la 10*

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mort avait quelque puissance sur eux. Cette occasion ne tarda pas à se présenter.

Un jeune Espagnol , qui, en toute sécurité, faisait des courses dans l'ile, entra chez un cacique pour y passer la nuit : on le recut avec bonté. Le lendemain, l’In-

dien lui donna quelques hommes pour porter ses hardes , et lui servir en même temps de guides. Ils avaient des ordres secrets sur la conduite qu'ils devaient tenir.

On arriva au bord d’une rivière; un des Indiens offrit à l'Espagnol de la lui faire traverser. Il le chargea sur ses épaules ; mais au milieu du courant, il se laissa tomber de manière à mettre l'Espagnol sous lui, et à l’aide des autres Indiens, il le tint au fond de l’eau jusqu’à ce qu’il ne donnât plus aucun signe de vie; puis ils transportérent le corps sur la rive.

Mais telle était la force du préjugé , que ces hommes simples ne purent encore se persuader que le noyé füt mort. Ils se mirent à lui demander mille et mille pardons du malheureux accident qui lui avait fait avaler tant d’eau , protestant qu'il leur avait été impossible de le secourir plus

vite. Il ne cess qu'ils ( citât.

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DE CURISTOPHE COLOMB. 239

vite. Îls restérent trois jours auprès de lui, ne cessant de lui faire des excuses, parce qu'ils craignaient toujours qu'il ne ressuscitât. Enfin la puanteur qui commençait à s'exhaler de son corps les convainquit qu'il était bien mort; et alors ils n’eurent rien de plus pressé que d’aller porter au ceacique l’heureuse nouvelle qu'on pouvait en effet faire périr les hommes blancs.

Celui-ci fit aussitôt part de cette découverte aux autres caciques, et il fut résolu de se défaire de ces tyrans. Mais que pouvait un peuple faible et nu contre des guerriers exercés qui avaient des épées , des armes à feu, des chevaux et de gros dogues? À la vérité, avant que les Espagnols se fussent aperçus de leur dessein, ils réussirent à en massacrer plus de cent, qui couraient l’ile à la débandade ; mais ils payèrent bientôt cette hardiesse par la perte totale de leur liberté et de tout leur bonheur. Ponce rassembla sa troupe, qui était presque toute composée de vieux guerriers ; et forçant les Indiens dans chacune de leurs retraites , il les battit partout où il les rencontra , et fit esclaves ceux

qui n'étaient pas tombés sous le fer. Des renforts lui étant arrivés de Saint-Domingue pendant cette expédition , les sauvages eurent la simplicité de s’imaginer que ces nouveaux Espagnols étaient les mêmes qu'ils avaient tués, ct qui ressuscitaient pour les combattre, et qu’ainsi il était inutile de se défendre plus long-temps contre des gens que l’on ne pouvait faire mourir.

Désarmés par cette superstition , ils coutbèrent en tremblant la tête sous le joug de Vesclavage, qui dès lors leur fut imposé sans ménagement.

En parlant du carnage fait dans l’île de Portorico , les historiens de ce temps-là s'épuisent à vanter l'esprit et le courage d'un gros chien appelé Bezerrillo, qui, suivant leur rapport, faisait des exploits surprenans. « Il savait, disent-ils, distinguer

les Indiens amis ou ennemis de ses mai-

tres. Aussi redoutaient-ils davantage dix Castillans avec le chien, que cent Castillans sans lui. Avant la guerre, ils lui donnaient, pour l’apaiser, la même part en vivres, en or et en esclaves, qu'ils accordaient à un Espagnol ; ce qui, comme de

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raison, tournait au profit de son maître. »

Entre plusieurs preuves du discernement de cet animal , on rapporte l’anecdote suivante, dont vous croirez ce que vous voudrez. « Quelques Espagnols inhumains , ayant envie de voir dépecer une vieille Indienne qui leur déplaisait, la chargérent d'une lettre qu’elle devait porter quelque part ; et lorsqu'elle se fut mise en route, ils lâchèrent Bezerrillo. La bonne vieille le voyant accourir avec fureur, se mit à genoux, et lui dit : Ah, seigneur chien, je supplie votre grâce de ne pas me faire de:

mal! je dois porter cette lettre à des chrétiens. À ces mots (c'est toujours mon grave historien qui parle ), le chien s’adoucit ; il la flatta, remua la queue , et revint sans lui faire de mal. »

Voilà donc le bonheur de ce peuple détruit à jamais! Voyons ce qui arrive dans d’autres contrées.

Les découvertes et les conquêtes des Espagnols s’étendaient chaque jour davantage ; je vais vous faire connaître les plus

considérables. La première chose que fit.

don Diègue, pour étendre son autorité et

les possessions du roi son maître, fut d'envoyer à l’île de Cubagua, découverte par son père, une colonie chargée d'y établir une pêcherie de perles. Cette île est près d’une autre plus grande , nommée {a Marguerite, à peu de distance de la côte de Cumana.

Frévéric. On pêche donc les perles ?

M. Howrter. Elles se forment, mon cher, dans certaines huîtres et dans des moules, au fond de la mer et de quelques fleuves, d’où par conséquent il faut les tirer pour les avoir (1). Lespêcheurs de perles, la plu-

VOYAGES ET CONQUÈTES

(1) Les perles sont des globules plus ou moins gros, plus ou moios réguliers, d’un blanc argentin , qui se trouvent toujours dans des coquilles bivalves , et ne différent point quant à leur composi= tion de la nature même de la coquille; elles ne sont donc composées que de terre calcaire unie à une certaine portion de gluten animal , une extravasation contre nature du euc lapidifique contenu dans ses organes et filtré par ses glandes. Elles deviennent quelquefois si grosses et si nombreuses que l’animal ne peut plus refermer sa coquille ct périt.

Toutes les coquilles bivalves dont l’intérieur est

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part pauvres esclaves, se bouchent le nez et les oreilles avec du coton , mettent dans leur bouche une éponge trempéc dans de l'huile, et descendent, à l’aide d’une corde, jusqu’au fond de la mer, pour y détacher et ramasser les huîtres. Il est aisé de concevoir que ces pêcheurs exposent toujours leur vie, et que plusieurs y doivent effectivement périr. Cependant nos dames , si sensibles , ne se font point scrupule de porter le prix du sang de ces malheureux pour orner leur bras et leur cou.

Don Diègue crut que les Indiens, exercés à nager et à plonger, trouveraient cette occupation moins difficile que la fouille des mines. Il en envoya donc un bon nombre

aacré peuvent produire et produisent en effet des perles, Il ÿ en a de blanches, de brunâtres, de jaunes et même de noires , qui sont les plus rares; leur couleur dépend du suc de l’animal. Les perles se trouvent dans toutes les mers et dans les eaux douces ; les plus belles se pêchent dans les parties les plus chaudes de l’Inde et de l'Amérique, lieux qu’habite exclusivement l’avicule perlière.

(Note de l'éditeur.)

avec des inspecteurs européens, à Cubagna, où son père avait déjà fait l'observation que la mer devait abonder en huîtres perlières. Le profit que le roi et son lieutenant retirérent de cette pêcherie , fut immense; mais les malheureux Indiens qui y étaient employés, périrent presque tous , et la stérilité de cette île obligea bientôt la colonie d'aller s'établir à la Marguerite.

Vers le même temps, don Diègue prit aussi possession de la Jamaïque. On y établit des colonies, et les anciens habitans de cette île se virent condamnés à l’affreuse destinée que les autres Indiens avaient déjà subie.

Vint ensuite le tour de Cuba. Don Diegue chargea Welasquez, un des compagnons de Colomb, de la conquérir. Nombre de personnes qui espéraient y faire fortune voulurent être de la partie, et Velasquez aborda avec ce monde à la pointe orientale de l'île.

” Cette contrée obéissait alors à un cacique nominé Hatuey, qui, pour se dérober à l'esclavage, avait quitté Saint-Domingue, et était venu s'établir à Cuba, Ennemi juré

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des oppresseurs de sa nation, il s'attendait depuis long-temps à une visite de leurpart.

Informé par ses espions que le malheur qu'il redoutait était près de fondre sur lui, il assemble ses sujets et ses alliés, et après leur avoir communiqué la nouvelle alarmante qu'il venait de recevoir, il lesencourage à défendre leur liberté jusqu’à la dernière goutte de leur sang. On lui promit unaniment de suivre son exemple.

« Fort bien, mes amis, leur dit Hatuey ; inais si vous voulez que les efforts que nous ferons pour éloigner ces tyrans aient du succès, une chose est absolument nécessaire. Savez-vous pourquoiils viennent ici?

C’est pour chercher leur dieu. Et qui de vous ignore encore quel est ce dieu ? Le voilà. »

En prononçant ces derniers mots, il icur montra de l'or dans un petit panier, les assurant que ce métal qui ne servait à rien, était réellement le Dieu pour lequel les chrétiens s’exposaient à tous les dangers, et que s'ils désiraient prendre possession de cette île, ce n’était que dans l’espérance de l’y trouver. « HAâtons-nous , L. 11

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> en

242 VOYAGES ET CONQUÊTES ajouta-t-il, de célébrer une fête en l'honneur de cette divinité, pour nous assurer de sa protection. » Aussitôt on se mit, suivant l’usage des Indiens, à chanter et à danser autour du panier; cette fête dura bien avant dans la nuit, et ne finit que lorsque tout le monde tomba de fatigue et d'ivresse.

Le lendemain, Hatuey rassembla ses Indiens pour leur dire qu'ayant réfléchi sur le sujet de leurs craintes, il ne voyait encore, malgré l'honneur qu'ils avaient fait au dieu des Espagnols , aucune sûreté pour eux, tant qu’il serait dans leur île :

« Vous le cacheriez en vain , poursuivit-il ; quand vous l’avaleriez, ils vous éventreraient pour le chercher au fond de vos entrailles. Allons donc l’ensevelir dans la mer, afin qu'il n'en reste plus dans notre île. » Cet avis fut suivi; chacun s’empressa d'apporter son or, et tout ce que l’on en put trouver fut jeté dans les flots. |

Ils n’en virent pas moins le paviilon espagnol flotter sur la côte. FH iuey se présenta pour s'opposer à leur descente. On en vint à une bataille. L'armée de ce mal- |:

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heureuxprince, après une courte résistance, fut mise en fuite; lui-même fut pris, et condamné, pour effrayer les autres caciques de l’île, à être brûlé vif.

Tous LEs ENFANS. Oh! les exécrables monstres!

M. Hunrer. Il était sur le bücher, et attaché à un poteau, lorsqu'un religieux Franciscain s’approcha de lui, pour lui peindre le lieu du séjour des bienheureux, le paradis. « Y a-t-il aussi, lui demandale cacique, des Espagnols dans ce lieu de délices? — Sans doute, repondit le moine,

mais il n’y en a que de bons. — Le meilleur n'en vaut rien, reprit Hatuey ; je ne veux point aller dant un lieu où je puisse craindre d’en rencontrer un seul. »

Cet exemple de sévérité inspira à tous les Indiens de Cuba tant de frayeur, qu'ils ne songèrent plus à résister, et se soumirent tous au joug espagnol. Ce fut ainsi qu’en peu de jours les Castilians se rendirent maîtres d’une des plus grandes et des plus belles iles du monde, sans que cette conquête leur coûtât un seul homme.

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244 VOYAGES ET CONQUÈTES

Vers le même temps, il se fit aussi plusieurs voyages vers le continent découvert par Colomb, et les Espagnols commencèrent à y fonder des colonies, et à subjuguer les habitans de ces contrées. Nous reviendrons une autre fois sur ces premiers établisscmens.

Cependant je dois, dès à présent, joindre à mon récit un autre événement remarquable qui arriva à cette époque. Ponce, le vainqueur de l’île de Portorico, avait entendu débiter plusieurs fois par les naturels du pays, un conte très-accrédité parmi

ce peuple simple. Suivant ce conte, il y avait quelque part vers le nord une île qui renfermait une fontaine miraculeuse, dont les eaux avaient la vertu particulière de rajeunir tous ceux qui s’y baignaient, et de leur rendre aussitôt les forces et l’éclat de leurs belles années.

Quelqu’absurde que fût cette fable, elle excita toute la curiosité du crédule Espagnol, qui, sans délibérer davantage, résolut d’aller à la recherche de cette fontaine merveilleuse.

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Dans ce dessein il partit de Portorico, gouvernant au nord, du côté des îles Lucayes; après être arrivé au vingt-sixième degré de latitude septentrionale, il sc di-

rigea vers l'ouest, et trouva à sa très-grande satisfaction...

Frépéric. Quoi? la fontaine?

M. Hunter. Non; mais une grande et belle terre, que nous savons aujourd'hui être une partie du continent de l'Amérique septentrionale , et à laquelle Ponce donna le nom de Floride, soit parce qu’elle semblait couverte de fleurs, soit parce qu’il la découvrit le jour des Rameaux, que l’on appelle Pâques fleuries. C’est ainsi qu'un conte de vieille femme est devenu l’occasion d’une découverte importante.

Dès lors l'attention des Espagnols se tourna vers une autre région du monde, qui jusque-là leur était demeurée inconnue. On avait des raisons de soupconner que, sous le climat du vaste et riche Mexique, il existait des terres; mais personne n’avait encore tenté de les découvrir. Cette entreprise fut enfin résolue, et tout à coup

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