‹ Histoire et découvertes de l'Amérique [microforme]Chapitre 48 sur 61 · WEBSTER, N.Y · texte numérisé non relu

WEBSTER, N.Y

la déclamation pour se faire comprendre de ceux qui l’écoutent.

M. Hunter, père d’une nombreuse famille allemande, persuadé que pour former le cœur des jeunes gens à la vertu il ne fallait pas les ennuyer par des discours métaphysiques sur la morale , imagina, pour la leur inculquer plus aisément, de les amuser en les instruisunt. L'expérience le confirmait déjà dans cette idée ; car les entretiens qu'il avait eus avec ses enfans sur les voyages de Christophe Colomb l'avaient mis à même d'étudier le caractère et le degré d'intelligence ou de sensibilité de chacun d’eux , par les impressions qu'il avait remarquées sur leur physionomie , ou les réflexions qu'ils avaient faites sur chaque événement de la vie de ce marin célèbre.

En effet quel homme sensible ne frissonnerait pas en se représentant des Indiens suspendus aux chaloupes des Espagnols , dans l’espoir d'éviter une mort certaine , et en voyant ceux-ci leur couper les mains, afin de s’en débarrasser? Quel homme ne s’indignerait pas de voir Colomb.

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DE CORTÉS. 2/9; qui avait si souvent exposé sa vie pour se rendre utile à ses semblables par ses grandes découvertes, chargé de chaînes, et être le jouet de la méchanceté des uns , de la pusillanimité des autres et de l’ingratitude de tous ?

Sür de parler toujours à l’âme de ses enfans , et de les intéresser, M. Hunter continua de mettre en pratique ce qu'il avait si heureusement commencé ; et chaque fois qu’il rassemblait sa jeune famille pour lui raconter divers événemens particuliers, tous ses enfans accouraient avec transport, en s’écriant : Papa, encore une histoire :

celle de Cortès ! de Cortès! que tu nous as.

promise. Tous l'environnant , s’empressaient de se procurer auprès de lui la meilleure place pour l'entendre.

Cependant l’histoire désirée n’arrivait pas, et tel était le respect et la scuimission de la jeune famille, qu'aucun des enfans n’osait demander les raisons de ce retard.

Enfin , après avoir long -temps excité leur curiosité, M. Hunter se décida à la satisfaire. Les ayant tous réunis autour de.

lui, et s'étant quelques instans amusé de

l'impatience qu’ils montraient de l’entendre, il rompit enfin le silence. — Mes enfans , leur dit-il, je dois vous prévenir d’abord que le plaisir que vous vous promettez de mon histoire pourrait bien être souvent mêlé de douleur et de tristesse. Je vais vous transporter dans des temps où les hommes étaient si dégénérés et si sauvages, qu'on peut à peine les distinguer des loups, des tigres et des autres bêtes féroces. C’est un affreux tableau que j'aurais bien voulu vous épargner ; mais il peut vous offrir une grande et utile leçon.

Vous savez déjà qu’à présent les hommes

sont devenus plus humains, parce que dans

la plupart des pays on reçoit une éducation plus cultivée qu’elle ne l'était autrefois. Il est donc très-heureux pour nous d’appartenir à un siècle où les moyens de

s’instruire et de devenir bons et vertueux

sont si faciles. Le ‘incipal avantage que nous puissions retirer de l’histoire de ces temps de barbarie, c’est d'apprendre à bien sentir notre bonheur, et d’avoir plus d'affection pour nos contemporains , qui sont meilleurs que leurs pères.

DE CORTÈS. 251 Voilà, mes enfans, la raison qui me porte à vous raconter cette affreuse histoire. Velasquez, comme nous le savons, s’était rendu maître de l’île de Cuba. Mais cette conquête était bien au-dessous de son ambition, parce qu'il s’y trouvait toujours assujetti à l'autorité de Diègue Colomb, à laquelle il voulait se soustraire.

Il crut que le meilleur moyen d’y parveuir serait de faire quelques découvertes importantes, qui pourraient lui donner le droit à un gouvernement indépendant.

Dans ce dessein , il tourna ses vues du côté de l’ouest , où l’on avait toutes les raisons de penser qu'il existait un grand continent, quoique aucun Européen jusqu’alors n’y eût mis le pied. Il équipa deux vaisseaux et un brigantin.

Frépéric. Qu'est-ce qu’un brigantin?

M. Hunter. C’est un bâtiment armé , ou un petit vaisseau de guerre. Il confia le commandement de cette escadre à Hernandez de Cordoue , et celui-ci mit en mer.

Voici, mes enfans, une carte de ces parties de l'Amérique où il va se rendre maintenant. Nous y voyons le Mexique ou la

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252 VOYAGES ET CONQUÈTES Nourelle-Espagne. Le vicux Mexique s'étend dans la partie inférieure, au-dessus.

le nouveau, à gauche la presqu'ile de la Californie, à droite la Louisiane et une partie de la Floride ; à l’ouest du continent nous apercevons une portion de la grande mer du Sud ou Océan Pacifique, et à l'orient une partie du golfe du Mexique. Déjà toutes ces contrées et toutes ces mers vous sont connues ; mais ce n’est pas assez de les avoir dans la mémoire , il faut que vous les ayez sous les yeux. Je vais donc placer notre carte devant vous ; elle nous servira de guide dans le long récit que j'ai à vous faire.

Hernandez cingla vers cette partie de la terre ferme qu'on appelle Yucatan; et lorsqu'il eut atteint la côte , il suivit toujours en remontant, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la baie de Campêche.

Joux. Oùcroît le bois de Campéche , dont on se sert pour la teinture ?

M. Hunter. Précisément. Hernandez aborda à plusieurs endroits de la côte, où il eut avec les naturels quelques rencontres

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DE CORTÈS. 293 m'arrêter, parce que je me hâte d'arriver à de plus grands événemens. On trouva partout les habitans de cette contrée beaucoup plus civilisés, ct en même temps plus guerriers que tous les insulaires qu'on avait connus jusqu'alors. Ils portaient des habits d’étoffe de coton piqué ; ils avaient pour armes des épées de bois garnies d’un caillou aigu ; des lances, des arcs, des flèches et des boucliers. Ils avaient le visage peint de différentes couleurs, et la tête ornée d’un panache. D'ailleurs ils étaient les seuls Américains chez qui on trouva des maisons régulières de pierre et de chaux.

Dans plusieurs combats avec ces gens, les Espagnols curent plus d’une fois du désavantage. Dans l’un ils prirent deux garçons indiens , qui furent baptisés dans la suite, et reçurent les noms de Julien et de Melchior. Ils devinrent tous deux des personnages d'importance, parce qu'on s’en servit avec les Mexicains ce ime de truchemans et de médiateurs.

Un jour qu'on était descendu à terre pour remplir les jarres d’eau fraîche, cinquante Indiens s’approchèrent, et deman-

254 VOYAGES ET CONQUÈTES

dèrent aux Espagnols s'ils venaient de l’endroit où se lève le soleil. Ceux-ci leur ayant répondu que oui, les Indiens les conduisirent dans un temple bâti de pierre, où l'on voyait plusieurs idoles d’une figure difforme, et arrosées d’un sang encore tout frais. Aussitôt s’avancèrent deux hommes en manteaux blancs avec de longs

cheveux noirs roulés par derrière : ils te-.

naient dans leurs mains de petits réchauds de terre , dans lesquels ils jetaient une certaine résine ; ils en chassaient la fumée vers les Espagnols; et après cette cérémopie ils leur ordonnèrent de quitter le pays sous peine de mort. Les Espagnols, qui ne trouvèrent pas sûr de s'engager plus loin avec ces gens, obéirent , et retournèrent à bord de leurs vaisseaux.

Joux. Que signifiait cette cérémonie ?

M. Hunter. C'était chez les Américains superstitieux un moyen usité, par lequel ils pensaient se mettre à l'abri des effets des sortiléges. Comme ils avaient observé que la fumée des parfums dissipe les mauvaises odeurs, ils s'imaginaient qu’elle avait également la vertu d’éloigner les mauvais

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DE CORTÉS. 259 esprits : c'était sans doute par ce motif

qu'ils l'employaient contre les Espagnols.

Ces derniers étant aussi descendus à terre dans une autre contrée, près de Pontonchan, furent attaqués avec tant de fureur par une nombreuse troupe d’Indiens qui fondirent sur eux de tous les côtés, qu'ils laissèrent sur la place quarante-sept des leurs , et que les autres tout couverts de blessures eurent peine à regagner leurs vaisseaux. Hernandez , leur chef, fut lui-même blessé dangereusement. |

Après cette terrible défaite, on retourna en diligence à Cuba. Hernandez y rendit au gouverneur Velasquez un compte circonstancié de toute l’expédition, et mourut de ses blessures.

Velasquez ressentit beaucoup de joie des nouvelles découvertes qu'on avait faites en son nom , et il résolut de les continuer.

On équipa donc de nouveau trois vaisseaux et un brigantin, dont le commandement fut confié à Grijalva, officier très-expérimenté et d’un grand courage ; mais il lui fut expressément enjoint de se borner aux

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découvertes , sans faire aucun établissement dans les pays qu'il découvrirait.

Celui-ci dirigea également sa course droit à Yucatan ; mais les courans, sans qu’il s'en aperçût, le firent un peu dériver vers le sud ; de sorte qu'il atteignit la terre dans un endroit qui est ici une coupure de notre carte. Il y découvrit, pas loin de la côte orientale du Yucatan, l’ile de Cosumel, qui est encore aujourd’hui sous la domination espagnole. De là il suivit la côte jusqu’à Pontonchan, où Hernandez avait été si maltraité. Pour venger cet affront fait au nom espagnol , l'équipage demanda à être mis à terre , et Grijalva y consentit.

Les Indiens, avec l'orgueil et l'assurance que leur inspirait leur dernier avantage, marchèrent courageusement à leur rencontre; mais ils furent repoussés : deux cents d’entre eux payèrent de leur vie leur témérité ; les autres prirent la fuite, et le trouble et l’effroi se répandirent dans tout le pays.

Grijalva remit à la voile et continua à Jonger la côte. On fut bien surpris d’aper-

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cevoir partout des bourgs et des villes régulières avec des maisons de pierre et de chaux , que l'imagination des Espagnols leur peignit en passant bien plus belles et plus considérables qu'elles ne l’étaicnt effectivement., On crut remarquer une si grande ressemblance entre l'Espagne et ce pays, qu’on lui donna le nom de Nouvelle- Espagne, qu’il a conservé jusqu’à ce jour.

De là on arriva à l'embouchure d’un fleuve que les naturels appelaient l'abasco, et à qui les Espagnols , par honneur pour leur chef, donnèrent le nom de Grijalva.

Vous pouvez le voir ici sur notre carte. Ce fleuve porte encore ce nom ; mais le pays qu'il arrose a conservé celui de Tabasco. Il paraissait si fertile et si peuplé que Grijalva ne put résister à l’envic de le reconnaitre plus particulièrement. 11 descendit à terre avec tout son monde armé : il y trouva un gros d’Indiens qui, avec un cri effroyable, lui défendirent de passer outre ; mais, sans s'embarasser de leurs menaces, il s’avança à eux jusqu’à la portée du trait : alors il fit faire halte à sa troupe, rangea ses gens en bataille, et leur envoya les deux jeunes.

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Américains Julien et Melchior , qui avaient été enlevés par Hernandez, pour leur annoncer qu'ils n'étaient venus que pour leur faire du bien, qu'en conséquence il désirait contracter alliance avec eux.

Les Indiens, que les rangs serrés, les habits et les armes des Européens qui marchaient contre eux avaient déjà surpris , le furent encore plus de cette déclaration.

Quelques-uns de leurs chefs hasardèrent de s’avancer seuls. Grijalva les traita avec la plus grande affabilité , et leur fit déclarer par son interprète que lui et ses gens étaient sujets d’un grand roi, souverain absolu de tous les pays où le soleil se lève; qu'il l'avait envoyé pour les sommer de reconnaître sa supériorité; et là-dessus il attendit leur résolution.

À ces mots il s'éleva un murmure confus parmi les Indiens : un de leurs chefs demanda silence à toute la troupe; et au nom de tous, il répondit d’une voix ferme :

« Qu'il leur paraissait singulier qu’on leur parlât depaix, et qu’onvînt en mêmetemps leur demander qu'ils se reconnussent dépendans; qu'ils s’étonnaient aussi qu'on

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DE CONTÈS. 299

leur offrit un nouveau maître , sans s'être informé auparavant s'ils étaient mécontens de celui auquel ils avaient obéi jusqu'alors; qu'au reste, puisqu'il était question de guerre ou de paix, il ne lui appartenait pas de donner une réponse décisive , et qu’il allait communiquer leurs propositions à ses supérieurs. »

Aussitôt il quitta les Espagnols, qui furent surpris de cette réponse ferme et raisonnée.

Il revint peu après, et dit à Grijalva que ses supérieurs ét aient sans crainte, quand même ils devraient avoir la guerre avec eux, quoiqu'ils fussent instruits de ce qui était arrivé à Pontonchan ; qu’au reste ils pensaient que la paix valait mieux que la guerre ; et que pour leur prouver la sincérité de cette disposition, il avait apporté beaucoup de vivres dont on lui faisait présent. »

Aussitôt parutle cacique lui-même, désarmé et avec un cortége peu nombreux.

Après s'être salués amicalement de part et d'autre, le cacique tira d’une corbeille

qu'on avait apportée , de superbes armures

260 VOYAGES ET CONQUÊTES d'or, garnies de pierres, et ornées de plumes peintes , et dit à Grijalva qu'il aimait la paix ; que pour preuve de cela il le priait d'accepter ces présens ; mais qu’aussi pour éviter tout sujet de mésintelligence entre eux, il le priait de quitter ce pays aussitôt qu'il le pourrait.

Le général espagnol répondit aux honnêtetés du cacique pardifférens présens qui Jui furent très-agréables , et lui promit que, conformément à ses désirs, il allait aussitôt remettre à la voile; ce qu’il fit effectivement.

On continua d’avancer en suivant la côte, et on aborda une île peu éloignée de la terre, où il y avait aussi des maisons de pierre ct un temple. Au milieu de ce temple ouvert de tous les côtés on voyait toutes sortes d'idoles horribles sur un autel élevé de quelques degrés. Près d’elles étaient étendus les cadavres de six hommes qui semblaient avoir été sacrifiés la nuit dernière. Pleins d'horreur à cette vue effroyable, les Espagnols donnèrent à cette île le nom d'Ile des Sacrifices. De plus en plus on fut confirmé dans l'opinion que l'usage

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| jeter l'ancre dans une autre île, appelée | Kulva par les naturels, où l’on vit encore A un plus grand nombre de cadavres nou- | M vellementégorgés. A la vue d’une telle abo- | | À mination, il n’y eut pas jusqu'aux soldats D eh espagnols, tout grossiers qu'ils étaient, qui nul ne frissonnassent d'horreur. Grijalva ajouta au nom de cette île celui de Juan , qu'il portait, en français Jean, d'où s’est formé | peu à peu le nom de Saint-Jean d’Ulloa, | qu'elle porte à présent.

LE Partoutoù l’on mit pied à terre, on trouva de l’or en abondance. Cette vue et celle “a A de tant de fertiles contrées qu'on aperçut H| en passant, inspirérent à plusieurs Espa-

| D gnols le désir de se fixer sur cette riche

| | D côte ; mais Grijalva observa exactement les

| À ordres que lui avait donnés le gouverneur

Velasquez, et se contenta de prendre pos-

1! À session au nom du roi d'Espagne, de tous les pays où il aborda.

Il suivit ainsi toute la côte jusqu’à la pro-

vince de Panuco, qui de ce côté est la der-

262 VOYAGES ET CONQUÈTES

nière dela Nouvelle Espagne et du Mexique.

Là, à l'embouchure d’une rivière, il fut attaqué par un gros d'Indiens avec une telle impétuosité qu'il se vit contraint d’en taire une affreuse boucherie. Il voulait continuer de visiter la côte; mais, effrayé par de forts courans contraires, il fut forcé de reprendre le chemin de Cuba.

À son arrivée, l’injuste et bizarre Velasquez lui fit les reproches les plus amers, de ce qu’il n'avait pas mis à profit la belle occasion qu’il avait eue de fonder une colonie dans un pays si riche , quoiqu’à son départ il lui en eût fait les défenses les plus positives.

Tuéopuice. Voilà qui est bien inconséquent et bien injuste de la part de Velasquez ! |

M. Hunrer. Sans doute ; mais ( je suis

fâché d'être obligé de vous le dire ) ilen

est fréquemment ainsi dans le monde :

souvent même des gens bizarres nous font un crime de notre scrupuleuse exactitude à remplir nos devoirs ; heureusement nous en sommes dédommagés par le témoignage de notre conscience.

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‘Demain je continuerai.

Taéopore. Je croyais qe papa nous dirait quelque chose de Cortès ; mais il n’en a pas été question du tout.

M. Hunter. Quand on veut représenter une pièce de théâtre, quelle est la première chose à faire?

Tuéonore. Il faut lever la toile.

M. Hvuwrer. Eh bien, vois-tu, je n'ai voulu aujourd’hui lever que la toile de mon histoire : demain, Cortès, notre héros, paraitra lui-même sur la scène.

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