SEPTIÈME ENTRETIEN
M. Huwrer.
L'ARMÉE espagnole, renforcée de six mille Tlascalans choisis entre les plus braves, était déjà prête à partir; mais dans ce moment même arriva encore une nouvelle ambassade de l’empereur Montézume.
Elle ne venait plus, comme les premières, essayer de détourner Cortès de ses projets. Elle lui demandait seulement de diriger sa route par Cholula, où Montézume lui préparait une réception brillante. Cette invitation parut suspecte aux Tlascalans ; ils supplièrent Cortès de prendre un autre chemin; mais le héros espagnol ne pouvait supposer une perfidie même dans son ennemi. Il assura les Indiens que ses guerriers ne reculaient devant aucün danger , et partit pour Cholula.
Il y fut reçu avec de grandes démons-
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trations d'amitié; mais on ne permit pas aux Tlascalans d’entrer dans la ville; il fallut qu’ils se contentassent de camper hors des murailles. Ils avaient déjà appris des Européens la manière de se fortifier par des fossés et des remparts, et ils profitèrent fort bien de cette science nouvelle.
Les premiers jours furent consacrés au repos et à la joie; mais insensiblement plusieurs circonstances semblèrent confirmer les soupçons des Tlascalans. Les vivres furent moins abondans, les caciques ou gouverneurs se montrèrent plus froids , et les ambassadeurs de Montézume avaient entre eux de fréquentes conférences. De plus, deux Tlascalans, qui avaient trouvé moyen de se glisser dans la ville à la faveur d'un déguisement, apprirent au général espagnol qu'ils avaient vu pendant la nuitune quantité de femmes et d’enfans s'enfuir très-vite dans les endroits voisins ; qu'ils savaient aussi qu'on avait sacrifié dans le principal temple six jeunes enfans, ce qu'on avait toujours coutume d'observer lorsqu'on projetait quelque entreprise militaire. Ils lui conseillèrent d’être sur ses
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DE CORTÉS. 999 gardes, parce qu'on tramait contre lui quelque complot funeste.
Pendant que Cortès employait toute sa vigilance et toute sa pénétration pour approfondir les desseins des Cholulans , un hasard vint les lui découvrir. Une Cholulane appartenant à une famille distinguée, s'était prise d'amitié pour Marine; elle lui confia le projet formé par ses compatriotes d’exterminer tous les Européens, et la pressa vivement de quitter ces derniers.
Marine, dévouée aux Espagnols, feignit d'approuver cette résolution , et de vouloir profiter de l'avis qu'on lui donnait; elle engagea l'Indienne à n'avoir aucun secret pour elle, et à lui tout révéler. Elle apprit donc que le jour destiné au massacre des Espagnols approchait ; qu’un corps de soldats mexicains était caché dans le voisinage de Cholula pour paraître tout à coup au temps marqué ; que plusieurs rues étaient déjà barricadées, et que, dans d’autres, on avait creusé des fosses légèrement recouvertes pour y faire tomber les chevaux ; que, sur les toits des maisons et des temples , on avait apporté une 19°
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grande quantité de pierres, pour écraser les Espagnols dont la ruine était inévitable.
Marine se hâta d’instruire le général de tout ce qu’elle venait d'apprendre, et celui- ci ne perdit pas un instant à se mettre en état de repousser le péril imminent qui le menaçaït. La première chose qu'il fit, ce fut d'attirer chez lui la dame indienne et trois des principaux prêtres ; il les enferma dans un lieu secret, et tira d'eux, par menaces, l’aveu du massacre projeté.
11 crut alors qu’il était indispensable de donner un exemple de vengeance qui pût détourner à jamais Montézume et ses adhérens de semblables entreprises contre lui.
Dans ce dessein , il fit ranger en ordre de bataille ses gens ct les Cempoalliens qui se trouvaient avec lui, dans la cour du grand bâtiment qu'on leur avait donné pour demeure : on fit avertir les Tlasca- Jans qu’au premier coup qu'ils entendraient tirer, ils eussent à entrer dans la ville ; et on attira sous différens prétextes les principaux chefs des Cholulans dans le quartier espagnol, où ils furent arrêtés; alors Cor-
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Les Espagnols et les Üempoalliens se répandirent dans les rues, et les Tlascalans entrérent en même temps dans la ville. Ils pénétrèrent en furieux de tous les côtés, et une multitude de cadavres marquait leur passage. Les habitans, privés de leurs chefs et comme frappés de la foudre, osaient à peine lever leurs mains tremblantes pour se défendre. À la vérité, la troupe cachée des Mexicains accourut pour les soutenir ; mais elle fut obligée , ainsi que beaucoup d’habitans qui avaient échappé au fer de l’ennemi, de s’enfuir sur les tours et dans les temples. Cortès marcha contre eux, et fit publier qu'il ferait grâce de la vie à tous ceux qui se rendraient vo= lontairement; mais il n’y en eut qu’un seul qui descendit des tours; les autres parurent préférer ia mort à l’humiliation de se rendre. Entraîné par la colère, enhardi par ses succès, Cortès se rendit coupable d’une action qui fait frémir d'horreur. Il porta le ressentiment jusqu'à faire mettre le feu au temple, et la foule des malheureux qui
s'y trouvaient fut la proie des flammes.
Cette terrible exécution dura deux jours entiers sans interruption; et pendant tout ce temps, on ne cessa de piller, de brùler et de massacrer. Enfin la vengeance parut satisfaite, l’avidité du butin rassasiée, et la soif du sang apaisée. Cortès mit en liberté les magistrats prisonniers, leur reprocha leur perfidie, et exigea que les habitans fugitifs fussent rappelés, et que l’ancien ordre fût rétabli. Le pardon général qu'il fit publier, et le respect idolâtre de ces malheureux pour les Espagnols, ramenèrent bientôt ceux qui avaient pris la fuite.
Quelques jours après, la ville se remplit d’habitans humblement soumis, et prêts
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à obéir en tout aux cruels meurtriers de :
leurs parens, aux destructeurs de leurs temples.
Préparez-vous, mes enfans , à suivre dans la capitale l’audacieux Cortès ; mais auparavant, voyez-le faire de cette même main encore dégoûtante du sang des Cholulans qu'il a égorgés, une action qui honore également son humanité et sa politique. Il établit la paix et la concorde entre
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DE CORTÈS. 357 deux nations qui avaient été jusqu'alors ennemies irréconciliables. D’après ses ordres , les Tlascalans et les Cholulans furent obligés de renoncer désormais à toutes hostilités, et de jurer, avec des cérémonies sacrées pour eux, une amitié qui, d’une part, mettait fin à toute effusion de sang entre eux, et de l’autre, lui procurait à lui-même les plus grands avantages ; car il laissait maintenant dans ce pays, au lieu d'ennemis secrets ou déclarés, de véritables alliés qui, dans le besoin, pouvaient le secourir. Du moins il assurait par là sa retraite, en cas que son entreprise contre Mexico n’eût pas un heureux succès.
A présent, marchons à Mexico. Notre première station sera Tezeuco, une des villes les plus considérables du royaume.
Bientôt nous apercevrons Mexico au milieu des eaux qui l’environnent.
Tuéopnire. Mexico se trouve-t-il donc au milieu d’un lac ?
M. Hunter. Précisément. Ce grand lac est formé de deux autres, qui ne sont séparés que par deux langues de terre ou chaussées trés-étroites. Mais ce qu'il y a de
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surprenant , e’est que l’un de ces lacs contient de l’eau douce; l’autre, au contraire, de l’eau salée, phénomène dont on ne connaît pas encore bien la véritable cause.
Cependant l'opinion de ceux qui croient que dans le fond de l’un il y a un grand dépôt de sel, et que c’est là ce qui rend l’eau salée, est la plus vraisemblable.
L'armée espagnole marchait à grandes journées ; et plus elle avançait, plus Cortès trouvait de raisons de se promettre la meilleure issue de son entreprise. Partout il n’entendait que des plaintes du despotisme cruel de Montézume ; partout il trouvait des gouverneurs prêts à secouer son joug insupportable. Le cacique de Tezeuco se distingua particulièrement; caril reçut les Espagnols comme des anges tutélaires envoyés pour sa délivrance. D'ailleurs on s’apercevait toujours de plus en plus que le faible Montézume avait perdu tout courage , et que, dans sa détresse, il ne savait quel parti prendre. Tantôt fl arrivait des messagers de sa part, pour inviter le général espagnol à se rendre à Mexico; tantôt il en venait d’autres qui contredie
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saient cette invitation, et lui ordonnaient de s'arrêter; puis encore d’autres qui lui permettaient de s’avancer. Mais Cortès continua samarche sans s'embarrasser ni de sa permission ni de ses défenses. Il se rendit par un chemin montagneux de Tezeuco à Chalco, et de là à Zsthapalapa.
Après avoir franchi les montagnes de Chalco , le paysage qui s’offrit devant eux les remplit d’'étonnement et d’admiration.
L’horizon était immense, la contrée était riante et fertile, un grand lac animait la scène ; de charmans villages semblaient sortir de son sein, et au milieu d’eux la brillante capitale, comme une reine au milieu de sa cour, se distinguait par la quantité prodigieuse de ses temples, de ses tours et de ses palais. Au premier aspect de cette splendeur nouvelle, les Espagnols s’arrétérent dans le ravissement. Ils se croyaient transportés dans les pays fabuleux des fées. Ils oubliérent alors les fatigues qu’ils avaient essuyées , et l’idée des périls d’une
guerre d’'invasion dans une contrée lointaine et inconnue , s'évanouit à leurs yeux comme un léger brouillard se dissipe aux
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premiers rayons du soleil. Ils étaient prêts à tout. Cortès, qui remarqua cette ardeur du soldat, gage certain de la victoire, se hâta de la mettre à profit, et s’avança avec: la plus grande confiance sur une des di-!
gues du lac, vers la superbe résidence du roi.
Ils virent tout d’un coup sortir de la ville | et venir à leur rencontre un grand nombre d’habitans qui semblaient appartenir à la classe distinguée de la nation ; ils portaient des manteaux de toile de coton, et leurs têtes étaient ornées de panaches. Ils s’approchèrent dans un silence respectueux de l'armée espagnole, et chacun d'eux, en passant devant le général , le salua avec le témoignage de la plus profonde vénération.
Ils lui annoncèrent que Montézume luimême était sur le point d'arriver. Bicntôt après, on aperçut l'avant-garde de son magnifique cortége. Elle était composée de deux cents hommes tous habillés de même, parés comme les premiers, marchant pieds nus, deux à deux, et en silence. Ils s’arrêétérent dès qu'ils eurent atteint la tête de l'armée espagnole. Ils se rangèrent de cha-
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que côté du mu: de la digue, pour laisser libre la vue d’une troupe encore plus brillante d'officiers d’un plus haut rang, au milieu desquels paraissait Montézume luimême, assis sur une chaise d’or. Quatre des principaux seigneurs de son empire le portaient sur leurs épaules ; d’autres tenaient élevé au-dessus de sa tête un dais de plumes vertes artistement travaillé : ce dais paraissait être d’une étoffe tissue d’argent. À la tête de cette trorpe marchaient trois magistrats avec des bâtons d’or à la main, qu'ils élevaient de temps à autre. À ce signal, tout le peuple se prosternait et se couvrait le visage, comme étant indigne de lever les yeux sur la personne de leur souverain monarque. À l’approche de cette troupe, Cortès descendit de cheval, et s’avança respectueusement à la rencontre du prince. Celui-ci fit en même temps poser son brancard ; et, appuyé sur les épaules de deux princes , il daigna marcher à pas lents et solennels vers le redoutable étranger, tandis que sa suite étendait des tapis tout le long du chemin, pour que son pied royal ne touchât point la terre. Cortès l'a- I. 16
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borda avec une noble franchise , ct le salua à la manière européenne avec une profonde révérence. Montézume répondit à ce compliment par un salut qui, dans le pays, est le plus respectueux, et que nous avons déjà eu occasion de remarquer; ce fut de baiser sa propre main après en avoir touché la terre. Cette condescendance de la part du monarque , qui ne saluait ses idoles même que d’un léger mouvement de tête, jeta les Mexicains dans la plus grande surprise, et leur fit naître l’idée que ces étrangers n'étaient pas des hommes , mais des êtres divins. De là on entendit fréquemment répéter le mot Teules, expression qui, comme je l’ai déjà dit, signifiait dieux dans leur langue.
Cortès portait par-dessus son armure une chaîne de pierres fausses , qu'il destinait en présent à l'empereur. Aussitôt que les complimens furent finis de partet d’autre, il la mit au cou de Montézume, qui, de son côté, donna ordre d’aller chercher la pièce la plus précieuse de son trésor, un collier fait de coquillages très-rares, d’où pendaient de chaque côté quatre écrevis-
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DE CORTÉS. 3635 ses : il plaça de même cet ornement au cou de son hôte; et par cette politesse inouïie il augmenta encore l’étonnement de ses sujets.
Montézume paraissait âgé d'environ quarante ans : il était d’une stature médiocre, et plutôt maigre que gras; mais il avait l’air imposant, le regard vif, et n'était pas aussi basané que les autres Mexicains. Son habillement se composait d’un long manteau d’étoffe de coton, garni ou plutôt chargé partout de bijoux d'or, de perles et de pierres précieuses. Il portait sur la tête une couronne d'or, faite presque comme une mitre d’évêque, et sa chaussure était de plaques d’or massif, attachées avec des courroies et des boucles de même métal.
Il fit son entrée avec son hôte. La ville, qui ne s'appelait pas encore Mexico, mais Tenuchtitlan, était grande et peuplée. Au rapport des historiens espagnols, elle consistait en vingt mille maisons plates, et elle se distinguait par une quantité de temples et de palais dont la grandeur et la magnificence surpassaient tout ce qu’on avait vu jusque là dans toutes les parties du Nou-
veau-Monde, quoiqu'il soit très-vraisemblable que les historiens d'alors aient souvent outre-passé les bornes de la vérité dans la description qu'ils ont faite de cette belle ville. On assigna pour demeure à l'armée espagnole un de ces vastes palais , qui, par ses murailles et ses portes, ressemblait à une forteresse, et Montézume lui-même les y accompagna : mais il les quitta aussitôt qu'ils y furent arrivés , pour leur laisser , disait-il , le temps de se reposer; et, en s'en allant , il les pria de se regarder, pendant leur séjour dans ce lieu, comme chez eux et parmi leurs frères.
Cependant Cortès, comme à l'ordinaire, garnit toutes les avenues de sentinelles et de canons, et recommanda aux officiers et aux soldats de garder exactement la même discipline et la même vigilance qu'ils avaient observées jusqu'alors.