SOS
on parlait de dissolution générale, d'intervention de l'étranger. Les doctrines ahtilibémies se servaient de la
peur, et propa^ieaient leurs menaces dans les journaux , dans les lieux publics, et jusque dans les écoles; les cantons démocratiques se montraient favorables à Bâle-ville, parce qu'ils suivaient en cph Fimpulsion de leur clergé; il y en eut nit-ftie qui refusèrent degarantir les inucvations; alors on vit sept cantons « Zurich , Berne , Lucerne , Soleure, Saint-Gall, TArgovie et la ïhurgovie, conclure entre eux un concordat pour la delénse mutuel le de leurs lois fondamentales. Ces sept cantons renferment la majorité de ]a population suisse; néanmoins cette L'irantie ne sufQsait point pour arréii r h s projets des perturbateurs. A iiernc, les aristocrates achetèrent secrètement des armes et des cartou^ ches ; ils enrdlèrent des bommes sans pain et sans conscience, principalement parmi ceux qui revenaient du service de France. La conspiration n'attendait cjue le moment d'éclater , quand l'imprudence et l'ivresse de ses agents secondaires la trahirent. Les chefs s'enliiirent , d'autres furent arrêtes; on arma les communes et on leur envoya du e^non pour défendre leurs droits ; alors le peuple comprit que ses adversaires étaient capahles de tout
{)Our ressaisir leurs privilèges. Dans e même temps , Bàle-ville se liguait avt'c Uri , Unterwald , Schwytz , INeufchàtel et le Valais , qui avaieift témoigné leur mécontentement de l'union des autres cantons. On reconnaissait partout ailleurs que les bases adoptées en 1815 ne convenaient ni à l'organisation des cantons , ni même à l'essence de la fédération. Biie invita donc ses alliés à une conlerencc où Ton prendrait de grandes mesures. On se reunit à Sarnen, mais le Valais n*y envoya pas de députés ; il en fut empêché par des divisions intérieures; les autres arrivèrent tous au jour indiqué , 14 novembre 1832. On y décréta qu'il ne serait rien change à la iV'drration de 1815; on refusa tonte ejystence politique a Bàle-eanipagne €t
20* livraison, (Suisse.)
aux districts extérieurs de Schwvtz, et l'on déclara (^ue s'ils envoyaient des députés à la diète, on refuserait d'y comparaître. Cependant , à Lucerne, se préparait un nouveau projet fie fon- Icdération; il fut soumis a la (iieie de Zurich, en mars 1833; elle s était assemblée h cet effet. Fidèles a leur convention, les cantons de la conférence de Sarnen ne se firent nns représenter; ils envoyèrent leurs députes a Scliwytz pour y composer une ligue particulière ; ils amioncerent oflieiellement que les résolutions de la majorité assenddée à Zurich ne seraient ])oiiit acceptées par Bàle, iSeutchàtel, Un , Unterwaiu et Schwytz. Cette audace , qui rompait la confédération soi;s prétexte de rester (idèle à ses principes , evrita l'indignation de la diète ; mais elle ne prit point de mesure ener^ic|ue pour contraindre une minorité factieuse à l'obéissance. Toute son attention était absorbée par ses méditations sur la révision du pacte fédéral, (l'est a celle époque que les héroïaue.'i Polonais, qui avaient trouvé tant ae sympathie chez la généreuse nation franciise, quittaient le sol d'un f)ays dont le f^ouvernement les soumettait sans ee^sca de nouvelles privations : trompés dans leur attente, ils se répandirent sur d'autres contrées; les uns gagnèrent la Belgique, d'autres allèrent mourir en Portugal pour don Pèdre; eidin cing cents de ces braves, échappés à la police française, parurent, en avril 1833 , sur le territoire de IJerne , pour demander asile au\ eonledéres; mais OU leur interdit à la fois Taccè-s de la Suisse et le retour en France.
En vain ils implorèrent la générosité dn î^ouvrrnement fédéral ; en vain aussi Berne représenta que la charge de leur entretien ne devait pas reposer sur elle seule, les autres cantons lui refusèrent toute assistance, alléguant- les uns leur pauvreté, les autres* qu'ils avaient assez de réfugiés dans leur pays. D'ailleurs, on crut voir dans ces Polonais des complices de TinsurrectiontentéeàFranciort; on accusa même Berne de les avoir a[)[)elés pour s'en servir, soit coatreles aristocrates, soit con-
rUNIVERS.
tre les cantons dissidents. Ces événements arrêtèrent toute mesure contre les conférences de Sarnen et de Sch w) tz; le projet d«eoD8tittitioB terminé, on le publia par la voie 46 l'impression, pour que toute la population pdt en prendre connaissjinec. Quand la diète se reunit de nouveau, le juillet, Schwytz reprit ses assemblées ; la concorde'dont on avnit besoin dans ces moments solennels pour retoucher le pacte social, sembla s'éloigner à jainais. Alors les Grisons prononcèrent des paroles de conciliation; par leur conseil, on offrit aux dissidents une transaction amicale, une médiation nouvelle entre Bàle et la camj}agoe, Schwytz %t les districts eitérieurs ; les membres de la conférence de Sar* nen promirent d'assister n une nsspmblée générale qui fui indiquée pour le 5 aoilt. Dans Fintervalle, malheureusement, le projet rédigé par la diète fiit repoussé par le canton de Lucarne, où les mrnpps des moines nrqti'îrrnt une grande mlluence et furent secondées par leurs adversaires, les libéraux exagérés, qui votaient dans le même sens. Ce fut un grave et sinistre événement: il enfle! rorgueil et les nrétentions des enneinis du progrès ; ils voulurent reprendre la direction d'un peuple quils espéraient rendre docile.
Il ne fut plus (gestion de conciliation. Il ne s'agissait plus que de détruire l'œuvre oe la liberté. Des agents secrets se mirent en campagne; Schwytz arma , Bâie se prépara. Enfin , dans l8i nuit du 30 au 31 juillet, six cents hommes de Schwytz oorupprent Kussnacht avec de la grosse artillerie. Situé au pied du Rigi , au fond du golfe majestueux qui porte le nom de ce bourg, Kussnaoht est riche de îîrands souvenirs: la . !p vipiix château deGess- 1er ; là, le diennn creux où le frappa la flècne vengeresse ; et, dans ce paysage historique, les plus grandea^beautés Se la nature; sur les nords du lac, un vieux donjon des Habsbourg; à l'angle du golfe de Lucerne, le monument que Raynal a consacré au souvenir des li* bérateurs. Tout est grand, solennel en ce lieu \ mais c'était un pays de dépen-
danee , un district extérieur , et Selmlz venait en quelque sorte écraser le b'erceau de sa liberté, au nom d'ua despotisme non moins odieux et phu in* juste (|ue celui dont ses aïeux avaisRt secoué le joug. Les troupes d'occupation prirent des otages et ne tinreut compte des protestations de Lucerne, qui, sur la menace de continuer l'ei* pédition , plaça mille hommes sur sa irontière. La diète de Zurich sortit enfin de son apathie; elle ordonna une levée de vingt bataillons, différa la convocation indiquée pour le 5 août,et fît un appel à la nation. Les levées s'empressèrent, et furent promptement sur pied. Bcile avait agi de concert avec Schwytz; elle aussi avait exécuté une sortie meurtrière contre la campagne. La nuit, la bourgeoisie et la troupe, en tout seize cents hommes, se portèrent sur Mutenz avee douze bouches à feu ; on inoMidia Ptat^ telen , |>rofanant ainsi les grands soa« vriiirs de Saint- Jacques; on tua d^ hommes désarmés ; et , de combats en combats, on piarcha sur Liestal. Mais cette infraction de la foi des traités ne devait pas demeurer impunie : non loin de Frankeiidorf , près d'une forêt és chênes , lu jeunesse attendait les oppresseurs; elle se montra digue des anciens jours; le petit nombre osa braver la multitude; le paysao com* battit le militaire airuerri. La mort parcourait les ran.iis des lîàlois; il^ lurent bientôt enfoncés , et leurs en^ 8ei|;ues en fuite s'engagèrent dans let bois de la Hard. Les vainqueurs, se précipitant sur les pas des fuyards , ne faisaient point de (|uartier ; dans leur soif de vengeance, ds couchèrent plus de trois c^nts bourgeois sur le carreau. CVn était fait de Torgueil de cette riche cité, li n\v avait | Itîs dans ses palais que deuil et desespoir. A la première nouvelle de l'invasion , et n)éiue avant de connaître révénement, la diète avait , dans une séance nocturne, décrété que le canton de Jîàle serait occupé par (iix miile hommes ^ ce décret est du jour même oii Ton s*égoi> geai t. Le 4 aodt , le^ troupes de la fé« dêratioQ étaient à Schwyti ; le IQ , elles
SUISSE. m
eotrèreot à Bâe. La ligue de Sarnen mes, Phistoire 8*einpare de^ion do-
fut dissoute ; on ordonna aux cantons inaine; à ses p.mes sanglantes elle récalcitrants dVnvovcr leurs dc|)utés ajoute une catastrophe de plus, et la à la diète. Neufcliatei seul osa résister; multitude admire et frémit. Mais que mafs à rapproche des bataillons dont on sur un théâtre moins étendu la même le menaçait , ce canton obéit. I.a paix opposition se manifeste chez une na« fut rétablie, et l'aristocratie, réduite au tion qui a conservé son caractère orisileiicc, s'inclina devant la majesté de pinal, son courage héréditaire, alors ia représentation nationale. La dicte, le vulgaire y lait peu d'attention, et en enet , se montra bien digne de sa Ton rappelle a?ee dédain le mot froi* haute mission; sourde à. la voix des dément ironique, dont l'esprit superamhassadcs étrangères qui intercé- ficiel qm' régna sur la httcrature et sur daient pour Bàle , elle le lut aussi aux la pliiloso[)hie du dernier siècle a clameurs qui demandaient ia mise eu voulu flétrir les discordes de Genève, jugement des auteurs de ces expédi- Pour fobservateur, Il en est autretions. La justice et la modération pré- ment : à peine le tonnerre de la coalisidèrent a toutes ses délibérations; tion a passé sur la France, et d(^à la elle ordonna, le 19 septembre, que Suisse se constitue elle-même ; on se les districts extérieurs seraient reunis divise, on se bat dans ces limites, à Schwytzsous un gouvernement oom- sans s'inquiéter de Tétranger. Les canmun, avec des droits égaux ; elle con- tous isolés sont faibles , la fédération firma la séparation de la campagne est forte ; sa citadelle, c'est la nature d'avec Bàle , ne laissant à la ville que même, ce sont les Alpes d'Uri , ce sont quelques communes au delà du Rhin. les lacs , c est la chaîne du Jura , mais Un tribunal arbitral fut établi à Arau c'est bien plus encore le patriotisme pour opérer le partage de la fortune des citoyens. On ne lèvera contre eux publique* Bâle est donc aujourd'hui ce aucune armée dont le nombre dépasse qu'étaientdepuis plus longtemps l 'ntcr- les bandes vaincues à Granson , à Mowald et Anuenzell. Après avoir réglé rat. La France pourrait retrouver tous les intérêts , réparti les frais de la Saint-Jacques et TAutriehe Frastens : guerre et fait justice à tous, la diète Tintérét même de TEurope ne permet se sépara le 16 octobre. Le repos se pas que jamais on aizisse de concert rétablit dans tous les cantons. Si ces contre cette terre de liberté, et, pour luttes entre quelques districts d'une la dompter, il faudrait l'union de tous république qui n'a guère plus de deux au dehors, la désunion de tous au demillions d'habitants paraissent mes- dans. La Providence lui épargnera
âuines, ce ne peut être qu'aux yeux d'aussi mauvais jours; elle gardera
e l'homme oui n'a point le sentim* ut au centre de la vieille H^urope , cet État *
du beau et de la liberté. Le lecteur digne de l'antiquité, que le moyen âge
philosophe y verra tout autre chose, semble avoir re(^u d'elle conime un
Pour lui , ces agitations appartiennent lidéicommis destmé à la postérité la
à la grande tempête qui agite l'huma- plus reculée. La révision du pacte fé-
nité depuis le quinzième siècle. Tour deral, entravée par lerejetdu urojetde
cà ^>àr triom^ants , les principes les Lucernc , par la révolte de Scnwytz et
plus opposés couvrent de débris le sol de Bâle, y devra contribuer : le pays
du vieux monde; l'absolutisme est ne manque point d'hommes sages et de
1)artout en guerre avec le progrès ; la patriotes éclairés : ils discuteront l'œu-
tberté triomphe partout de l'obscuran- vre émanée de la sagesse du célèbre
tbpe. ^ez les nations populeuses, professeur Rossi. On .reproche néan*
chëz les sotuverains puissants , ce sont moins à ce projet quelque complication,
des ébranlements terribles; et quajid et surtout en ce qui concerne le droit
les combattants périssent par milliers, d'intervention de la diète dans les af-
quand les armées s'entre-détruisent, faires des cantons. Kn général, il a
^uand la ^wm se ^àpoup^^honir . pour but une plus grande unité dans
rUNIVEKS.
l'organisation milîtaîre, dans les relations extérieures. Il doit y avoir encore d*autr«s sacrifices de la souveraineté raritona!e au principe de la centralisation. Outre la diète, on établit un conseil fédéral et une cour fédérale. Désormais la diète serait composée de quarante^quatre députés ; il y en aurait deux par canton , sans ( gar(i au plus ou moins de population. On lui laisse le droit de paix et de guerre; on lui conserve l'intervention armée dans les atlTaires des cantons. Le prin* cipe du mandat impératif est consacré: chaque canton n'aurait qu'une voix pour décider de ces objets principaux ; et la majorité serait de douze.
Quant h tous les autres objets , chaque député voterait selon sa propre inspiration, et l'on compterait la majorité selon les membres présents. Lesséances seraient publiques. Le conseil fédéral , véritable directoire exécotif , se devait composer d'un landamman nommé par les cantons, et de quatre conseillers nommés par la diète pour quatre ans. Les affaires eussent été réparties entre quatre départements : îniérieur, relations extérieures, guerre, linances. La cour fédérale, pouvoir judiciaire chargé aussi de prononcer sur les violations de la constitution , devait être composée d*un président, de huit jui^ps, et de quatre suppléants, Donimes pour six nus , sur des listes de candidats présentes par les cantons et toujours rééligibles. Lucerne aurait été la ville fédérale , siège du conseil ; la cour anrnit résidé dans un autre canton. Tel qu'il est, ce projet favorise Taristocratie, en ce qu'il fait nommer tous les pouvoirs fédéraux par les autorités des cantons , sans tenir compte de la souveraineté du peuple.
Soumis aux délibérations des vingtdeux cantons, il fut attaqué par les partisans de la souveraineté absolue
comme par les radicaux. Il fut considéré connue une œuvre de juste-milieu. On ignore quel destin lui est réservé; jus(iu*ici on n'a pris encore niieim parti délinitif. Les temps sont raluics, et l'avenir, sans doute, sera fondé de manière à prévenir à jamais le retour d'agitations funestes. Que l'on soit Français , Allemand , ou Italien, on ne peut que s'intéresser vivement à une fédération qui comprend sous sa protection trois populations diverses, appartenant à chacune de ces grandes nationalités , et qui les représente noblement sur cette terre d'antique liberté.
Notre narration est accomplie : le
lecteur connaît maintenant Thistuire de la Suisse. L'histoire roniaine jetlc sur ce sol d'antiques et sinistres lueurs; elle le nomme, pour la première fois, comme le tombeau des légions de Cassius ; puis , au moyen 32;e , lorsque toute idée de grandeur et de liberté sruibie évanouie, lorsque toutes les nattons ont changé de fiice, une république de pâtres et de montagnards s'élève au milieu (les peuples asservis, de ses franchises fait i)icnt6t sa puissance , se maintient à travers tous les orages de r£urope, et demeure inébranlable au scindes ruines politiques de fancien monde, en donnant à ses institutions et à son indépendance des gararuies nouvelles. Ce n'est point assez d'avoir retracé les hauts faits des aïeux , il faut nous établir dans la Suisse moderne, nous arrêter quelques instants devant les éternelles m autes de la nature, parler de ses mœurs antiques, de ses usages , de sa richesse, de son état moral et scientiOque. Nous diviserons ces rapides aperçus par cantons, et suivrons l'ordre darîs lequel ils se sont aliiiies a ia cuiiicderation primitive.
URL
Cest l*un' de ceux que Ton nom- des Quatre-Cantons, dont il embrasse
me urkantone ou cantons primitifs. le golfe méridional en ses Apres ro- II s'étend du sud au nord, depuis chers. C'est là que les alpes Surènes Les sources de la Reuss jusqu'au lac retombent à pic dans les ondes du lac;
SUISSE
c^est contre les flancs de oes incom*
mensurables parois que de fréquentes
temprtes briseiil la uni clledu vovaiictir qui se fie à son iiiexpt^rience. T.;» valk'e lie la Reuss descend du Saint-Gotiiard comme une galerie étroite, profonde, retentissante; car le boutUonnement de Ja rivière, ses chutes sans cesse renouvelées, l'énime de ses flots assourdissfnt parfois i'étraiiger. Le canton d*Uri se compose de deux districts :
celui dUH proprement dit, et celui d'IIrsern, qui avoisine la sommité du Saint-Gothard. C'est quelque chose de ravissant aue Taspect d'Ursern pour qui vient ae remonter la sauvage galerie des Schellenen, et de traverser le sombre trou ë'Uri : un plalrnu riant, surmonté de hautes montagnes que des forêts d'une noire verdure protègent contre les avalanches et dont la Reuss baigne les prairies comme un ruisseau limpide; à gauche, le rlucher d*Andermatt resplendissant des feux du soleil, et les tiabitations, et cette ville déserte composée d*étables qui * précède le village; en face, et au pied (les plus hautes montagnes, Hospitai et son vieux cliàteau; puis la route qui conduit à Realp, à la Furca et au drimsel, tandis qu*à Topposite Andermatt ouvre un passage vers les Grisons et Dissentis. Ce site forme un contraste délicieux, soit que Ton descende depuis deux heures de Thospice et des Iac5, soit que l'on ait parcouru la vallée inférieure au-dessus des gouffres de la Reuss, soit enlin que l'on ait suivi Taudacieux sentier qui, du glacier du Rhdne, s*élève au som* met de la Furca, pour conduire ensuite à Realp, au-dessus de nouveaux précipices. Andermatt, Realp ont des couvents de capucins. Quana la docbe du soir appelle à la prière, quand la ïtme repose sa douce rl:irté sur ce placide paysage, et que les accents périodiques du chapelet retentissent, accompagnés du doux bruissement de la Reuss, il est impossible de résister au sentiment religieux. Aux limites d'" deux grandes nations, à l'un des points les plus élevés de i ancien monde , séparé en quelque sorte de ia société
moderne, on se croirait , en apercevant ces moines, Thomme d'an autre siècle
et î>rf"^que l'habitant d'un autre monde, car ici rien ne change : la Reuss tombe dans ses abîmes depuis le premier jour de la terre ; depuis ce jour aussi ces rochersfont blanchi r et mugirson onde, et ses majestueux lialtcments sont comme les éternelles pulsations rie la nature. Le caractère de Thabilant semble tenir quelque chose de cette ||erpétuitë; il est toujours noble et sim* pie, toujours religieux et patriotique.
Les libérateurs de la Suisse sont demeurés lidèies à leur culte comme a leur morale, et, de nos jours encore, on appelle Uri la conscience de la Sffissp. C.p canton n'a point de villes; a i orient, des pics cliargés de neiges et de glaces forment ses limites : ce sont le Tôsz, le Baldus, le Crispait, le Scheerhorn ; au sud , le Saint-Gothard ; à Touest, le Titlis et le Sustenberg.
Le Crispait n'a pas moins de dix mille deux cent quarante pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer : en langue romane des Grisons, on rappelle Cressa-ÀlUi. Un sentier conduit h Amsteg, dans la vallée de la Reuss, par les profondeurs de la vallée de Maderan ou Kerstelen , entre la Wind* gellectIeBristenstocK, (î^nt les masses granitiques et les coupoles aériennes surprennent Thomme le plus habitué aux beautés des Alpes. D'autres vallées latérales méritent l'attention : telles sont l'Ertzfeldertbal, ^m rsf Ircs-peu visité, et le Meyenthal , qui conduit au Grimsel vers le Valais.
L'industrie des habitants, dont le nombre est d'environ quinze mille, consiste nrincipnlement dans l'élève du bétail : le nom d'Uri lui-même, en tant qu*on parviendrait à le rattacher à Urus OMJuerochs. attesterait l'antiquité de cette industrie; il serait difficile, en effet, d'imaginer une autre occupation à un pays dont toutes les surfaces sont inclinées presque perpendicnlairement, et dont tontes les sommités sont couvertes de glace. On a évalué, dans un dernier recensement, les têtes de la race bovine à dix mille deux cents» tandis qu*îl n'y a que douze
rUNIVERS
mille moutons et di\-<?f^pt mille cinq cents chèvres. C'est t>urtoiit dans les Scbellenen au'il est beau de les voir euspendties a des roches perpendiculaires; c'est f dans ces lieux inaccessibles, le ?^pn! être dont la vivacité rappelle que ce désert aussi est ia propriété de rhounne. Les Setieltenen ont, au surplus , perdu beaucoup de beauté au progrès de la civilisation : le trou d'Urî , merveille de l'iniatzin iti^m d'un ingénieur local, est aujourd liui une vaste et haute galerie semblable à celle de la route du Simplon ; le pont du Diable a fait place, à côté de lui, à un pont non moins hardi , m?>i« qui ne présente plus cette audacieuse courbure audessus de i'abtnie; il le franchit trop aisément pour la ^ue, et des voitures de poste parcourent une grande route là où naguère le jiieton s'avançait avec défiance. Le commerce, sans doute, a ga^né beaucoup à ces travaux; mais quiconque a vu autrefois les Schellenen, le pont du Diable et le pont d'IIri, doit regretter ce (jue Tart a eulevé à la nature. 11 y passe maintenant
8ar semaine plus oe trois cents bétes e somme et plus de quinze mille voyageurs; en hivîT, on charge les marchandises sur des traîneaux. Les travaux ont été exécutés par les cantons d*Uri et du Tésin, qui ont donné h la route ^ iugt pieds de largeur et réduit l'ascension à rinq pour cenf ; en beaucoup d ( ndroifs il a fallu établir des murailles de support. Dès le treizième siècle, il y avait au Saint-Gothard un hospice; en 1431, on y plaça un chanoine appelé Fessarius, dont la mission était de traiter et héberger les religieux qui se rendaient au concile de Bâle. Dans son cèle pour la religion catholique, saint Charles Borromée, archevêque de Mil m, y établit un prêtre à (femeure, et voulut le doter d'un riche revenu , pour qu'il pût secourir les voyageurs; mais la mort le prévint : Frédéric Borromée, son parent ft son successeur, ruromplit sa volonté, et vainquit la reaisiaut e des habitants d'Arrolo, uui faisaient de oettA branche d'hospitalité un revenu communal. Néanmoins il futtrès-difll-
rîle de décider les religieux à y rester. Knlin, en 1683, le cardinal Visconti y plaça des capucins qui exercèrent ia plus bienfaisante hospitalité, et qu'on affranchissait, à cet effet, de la sévérité de leur règle. Il est à remarquer que les rois de France dotèrent cet hospice d'une pension. Le 10 avril 177 fi, une avalanche enleva tous les bâtiments; on répara ce dommage; mais, brûlé dans les dernières irnerres, le couvent n'a pas été reconstruit. Il ne reste plus qu un vieux bâtiment en pierre, situé entre les trois lacs, au milieu des roches grisâtres du désert.
L.'i se renrontrent les voyageurs; vers midi, ces solitudes s'animent; c'est la halte commune des convois |>artis d*Andermatt et de ceux qui arrivent d'Airolo : les uns et les autres ont parcouru une égale distance, et, dans la belle saison, c'est un beau spectacle
Îjue de voir ces caravanes couvrir au oin ces lieux sau vages , et prendre , aux rayons du soleil , un repas assai»>onné par la fatigue. vSouvent des amis qui ne se sont pas vus depuis bien des années se reconnaissent dans ces lieux sau vages « où tous les sentiments > toutes les sensations prennent un caractère plus vif. Il nV'^t pris rnre de trouver de \ingt à uuaraate pieds de neige au Saint-Gotnard ; c'est avec beaucoup de peine que l'on y monte le bois, et l'hospice est tellempnt humide, qu'on n'y peut conserver de provisions.
Cependant la température y est généralement plus douce que dans les val* lées. Le passage est souvent interrompu par les avalanches : alors on y fait travailler pour le rétablir, en enlevant la neige, jusqu'à ce (]u une nouvelle avalanche vienne déconcerter les ouvriers. C'est en avril et en mai que les voyageurs courent les plus grands dangers.
Les avalanches ne sont pas les seules calamités de ces contrées : le canton d'Uri souffre, dans sa plus belle vallée , du retour presque périodifpie d'un ourui;an qu'on appelle le Foeim, nom que l'on tait dériver du favonius, ce vent dont Horsce a si i^péaMemeot célébré le retour comme signe de pria>
StJISSE
tu
temps. Le Foehn est doux et chaud; au sein de l'hiver il adorieit parfois la température; souvent il lui suffit d'une nuit pour développer la végétation, pour rondre la neige; mais tout à coup il descend impétueux des sommités du Syint-Oolhard, brise la bnrqîie contre les écueils du lac, déracine les arl)res, reaverse les habitations; i| n'est pus encore descendu dans la yalléei qu*on voit tourbillonner les neiges sur les montagnes i alors on connaît «;on arrivée, et la loi commande d'éteindre tous les feux , car il emporte les tisons du sein des maisons, et en allume au loin de vastes incendies, comme celui d'Altorf PU lT98.I.e Foehn est, pour ses efiets sur la santé, comparable au Sirocco; il affaiblit les nerfs, occasionne de violents maux de téte, et jette l'abattement le plus complet dans les forces morales de l'homme.
Le 27 août 1834 fut un jour de malheur pour Uri ; les clialetirs et la longue sécheresse avaient amolli les glacicTS : dès le {Liraïul matin, et jusqu'à minuit, il tomba une pluie battante accompagnée de tonnerre; les eaux grandirent et descendirent par tor* rents, faisant des vallées de féritablés lacs; le pont de la Kerstel à Atiisteg et cinq niaisnns fîe ce village furent emportés; Lrsileid, Rinncht, Attingbausen , Seedorf , demeurèrent sous les eaux, ainsi qu'Altorf; et les terres végétales, dont l'industrieux habitent avait çà et là chargé le rocher, furent entraînées comme le sol lertile des bas-fonds, oà Ton ne voyait plus que du sable et du limon ; enfin m route du Saint- Gothard fut endommagée et rompue en plusieurs endroits.
Les cristallisations sont fort belles
dans ce canton : Andërmatt eh possède de belles collr( fions , et, en S2;éiiéral, c'est d;ms ce^s contrées qu'il convient d'ctudier la géologie, le giseooentet la nature des roches; la zoologie, Tomithologie . y sont aussi fort riches. Les ours pt !ps renards ne sont plus au«^si nombt i u\ ({ue dans le canton du Tésin. Les patres cantonnent tout l'été sur k& hautes alpes ou pâtu-
rages : là des cabanes et des étables
composent , en quelque <;orte , des cités de bestiaux. Chaque employé a sa fonction particulière : celui-ci fait les fromages, celui-là garde le troupeau et l'empêche de s'égarer au bord de dangereux précipices; un troisième veille à la propreté du domicile commun»
Soir et matin ils se placent devant leurs buttes « et font retentir au loin un choral religieux ou la salutation angélique, et souvent, dans le jour, feur voix fraîche et sonore renvoie aux échos ces airs si mélodieux, si modulés qui sont admirés de tous les musiciens* Quand septembre ramène sur ces sommités le souffle importun des vents, quand les brouiliarus reposent sur le roc et que la neige des glaciers tourbillonne autour des pâtres, ils redescendent en caravane vers les habitations htiinaines, et chaque propriétaire reçoit son bétail j les fromages lui sont apportés successivement. Les méta vers d^Uri excellent à les fabriquer, et ne vivent presque que de Initage, de riz et de pommes (le terre. Le costume des femmes est fort gracieux : leurs tresses I rassemblées oahs un réseau, et recouvertes parfois d*un chapeau do paille, ou contenues par une pièce d'argent en forme de glaive ou de 11cche, sont d'up fort bon effet. Ursern se rapproche des modes italiennes :
des mouchoirs noués en forme de voile y sont très-fréquents. Dans le Schaechenthal, les robes sont de laine rouge et le vêtement supérieur est blanc, le tout recouvert d'un fichu noir. Les femmes ne mettent que des demi-bas, et leur pied nn est protégé par des sandales attachées par des et nirroies. Le costume des hommes perd chaque jour son caractère primitif, et depuis que le service militaire les oblige à prcîKlrc des pnntnlnns. ils ont abandonne kurs petites culottes de cuir noir.
La constitution d'Uri est une démocratie pure; le pouvoir r^ide dans
l'assemblée du peuple, sans aucun privilège pour personne. 11 suf/it d'avoir vingt ans pour être électeur, éligible et soldat ; toutefois, le Contingent d*Uri
L'UNIVERS
n*est que de deux cent trente-six iioinmes , et ce canton n'occupe dana la fédération que le quatrième rang. Le peuple fait les lois et les abroge; il nomme les magistrats et les remplace, décide des alliances, de la pmx et de la guerre. Le pouvoir exécutif est con-, fié à un conseil appelé landratk. Un autre conseil , qui , d'anciennes prorodures superstitieuses, a retenu le nom de malejiz landratk (conseil du maléfice), juge les affaires oriminelles; il est composé du premier et dliomnies élus dans les communes en nombre égal; aussi l'anpelie-t-on le double conseil; enfin il y a le triple con.seil avec une nouvelle adionction : celui-ci ne s'assemble que dans des cas fort extraordinaires , pour réprimer les infractions à la constitution. Tl y n de plus un conseil privé pour l'administration des finances, et Ton y adjoint des officiers pour en faire un conseil ou comité de la guerre. L'image de l'État se reproduit en petit dans chaque village , car chacun a son assemblée populaire et son tribunal. Le landamman est l'administrateur supr^^me de tout le canton. ( /est une chose majestueuse par sa simplicité et sa couleur antique , que l'aspect de l'assemblée générale; elle a toujours lieu le premier dimanche de mai, à TUrIzligen sur îa Gand.
Dès la veille, une musique militaire annonce la solennité; le roulement des tambours, Tarrivée des troupes, le mouvement des habitants animent ces belles vallées; c'est un immense corteuîe, une procession d'environ une lieue; chacun accourt avec un sentiment de fierté nationale, car chacun pourra émettre sa pensée, et se verra a la fois prince et sujet, gouvernant ft liouverné. Le service divin commence la cérémonie; puis on se réunit en plein air devant rhdtel de ville. La milice est précédée de deux hérauts en costume antique rayé de noir et de jaune; ou porte les livres de la loi, les sceaux, la poiume de Guillaume Tell , le glaive de la justice, et autres attributs; puis viennent, à cheval, les magistrats habillés de noir et couverts de manteaux de soie. Ils ont des épées ,
et chaque cheval est accompagné d'un valet. Les principaux chefs et magistrats se placent ensuite sur une es«
trade, et le landamman régnant prend place à une table au milieu du cercle; il ouvre la séance, et le peuple agenouillé prie à haute voix cinq pater et cinq ave. Toute réclamation présentée par sept familles au conseil, au nioins un mois à l'avance, est alors lue par le greffier. Les pétitionnaires font développer leurs propositions par un orateur. Le landamman recueille les avis, d'abord des magistrats, puis du peuple, et jamais celui qui parle ne peut être interrompu. On vote, en levant la main, sur les diverses questions ou amendements. Quand ees épreuves sofit doutetice'?. on compte les suffrai^es par groupes particuliers. Le landanuiian, s'appuyant sur le glaive de la justice, rend compte de son administration , dépose le glaive , et se retire parmi ses devanciers. Alors le greffier prie le plus ancien de ceuxci de désigner un candidat, et presque toujours il indique pour une seconde année le laniiamman sortant ; mais il est bien rare qu'il gouverne une troisième et surtout une quatrième année, il revient alors à la table, où il lui est îaÀX lecture de la loi qui règle ses devoirs, après quoi il prête serment, fait un discours, et reçoit de tous le serment civique. Le trésorier rend compte à rassemblée de l'état des finances; il est ensuite, ainsi que tous les autres employés, soumis à une réélection.
On choisit de même les députés à la diète, etc., etc. Après cela, les auberges s'emplissent d'une multitude joyeuse; dans le voisinage, il y a des boutiques et des jeux, et la brigue ainsi que les cadeaux ne sont pas toujours étrangers à l'élection des emplois du second ordre. Les assenoblées de district ont lieu huit jours après la réunion générale. Oiinnd il y a lieu de convoquer celle-ci extraordinairement, il n'j^ a point de solennités, et la délibération a lieu, soit dans une prairie voisine d*Âltorf, soit dans Té* glise de ce bourj;, si le temps est mauvais : on ne peut alors s'occuper
SUISSE
que de Taifatte urgente qui a motivé
la roiivof-ation.
Beaucoup de vieilles traditions vi- ▼ent encore dans ces lieux, où la nature même dispose Tesprit à aGcueîllir Jes merveilles. Nous avons rap[)orté Toninion vulf^aire sfir In pont du Diable.
Il avait promis de joindre les deux escarpements qui, par un abîme profond, séparent Ursern d^Uri; mais, pour prix de ce travail, il fallait lui abandonner le premier être qui franchirait le [)ont. Les hai)itants eurent soin dV faire passer un bouc. Le démon, aécu dans son attente, entreprit alors de briser son ouvrage; il courut ▼ers Goescbenen, et s'empara de la roche immense qui repose encore sur la pelouse avec Tempreinte de ses griffes. Il allait accomplir son funeste dessein : tout à coup une vieille femme se signe, prononce le nom de la Vierge, et Satan n'a plus de force, et la roche lui échappe. Au bas de la vallée de la Reuss, sur la route du Saint- Gothard , il est un autre pont que l'on appelle Pfafteuspruug (saut du prêtre
ou du moine). On dît que dans la violence de SCS désirs, un moine . qui avait ravi nui' jeiuie lill(^ à ses parents, franchit tout cet espace pourechapper àleur poursuite, et qu'il renteva d'une roche a l'autre. La simplicité, la bonté des habitants d'il ri est fort connue; mais nous ne pouvons micuv résumer en un stnd trait ces divers mérites, qu'eu rappelant un exemple. .Au commencement de ce siècle, pendant les guerres deSuwnrow, un officier avait chargé de fardeaux un jeune paysan; ils s'avançaient péniblement vers le Saint-Gothard ; mais comme le Suisse n^aliait pas assez vite au gré de son exi^ieant voyageur, il le faisait battre à chaque instant. Quelques jours plus tard , le paysan, parcourant le même chemin, aperçut un blessé qui se mourait sur le boVd du précipice ; il s'approcha, reconnut son officier, le réchauffa et le conduisit dans une cabane voisine.
N'esl-ilpas vrai que tu ne me battras plusf lui dit-il, en refusant toute récompense.