GRAND PORTAIL — PORTIQUE DU MILIEU
vera dans son génie cl dans son cœur le moyen de donner à Jésus la place principale. La Ïrès-Sainlc Vierge sera toujours présenle à nos regards dans cette arcade ; mais, le plus souvent, c’est avec Jésus; cl au fronton princijial, son fils, la couronnant dans les deux, la domine encore de toute sa grandeur cl de sa puissance divine. Ce premier porche, trésor de grâces et de richesses , prouve qu’au Moyen-Age on comprenait bien la véritable dévotion envers la puissante cl immaculée Mère de Dieu.
Dans ce porli(iue central, la vie.de Marie sera figurée pour servir d’instruction eide modèle au chrétien. L’imagier nous rappelle d’abord la scène qu’il a déjà placée au portail nord : il nous montre Marie, humble et soumise, devant l'ange (pii lui apporte le message céleste. Nous la voNons ensuite charitable auprès de sa cousine Elisabeth ; [deine de zèle cl d’une religieuse tendresse auprès de Jésus enfant ; obéissante dans le temple de Jérusalem, où elle se présenle avec son Fils et sa modique offrande. Comme au portail sud, Marie s’élève vers les deux. La voussure nous donne une idée de ce séjour do l’éternelle félicité. Quatre-vingts statuettes représenleiU les anges, les patriarches de l’ancienne loi, les vieillards de l’Apocalypse, les saints de la nouvelle alliance, qui accourent se grouper autour de leur reine, et tous ensemble ils s’écrient : Quelle est celte créature s'élevant du désert, semblable à la colonne de fumée qui s'échappe de l'cncens et des aromates brûlés devant Vautel du Seigneur (i)? Puis, tout-à-coup, la scène grandit : au sommet de l’ogive, Marie apparaît dans toute la splendeur de son triomphe; elle se dirige vers celui que, sur la terre, elle avait porté dans ses bras, et qui, maintenant, règne dans les cieux ; son Fils et son Dieu l’appelle dans sa gloire pour la
(1) Quæ est ista, quæ ascendit per desertum, sicut virgula fumi » ex aromatibus myrrhæ et Ihuris. » {Cantique des Cant., III, G.)
couronner (1). Marie s’avance, belle comme la lune, éclalanle comme le soleil qui darde ses rayons (2); elle reçoit la couronne que lui remet, en la bénissant, celui qui, sur la terre, l’environnait de ses soins et de son amour.
Entrons maintenant dans le détail.
1 0 Meneau delà porte. — Laporte principale du portail est divisée en deux par le pilier symbolique devant lequel se trouve Marie , supportée par un socle à corniche en bandeau, posé lui-même sur un piédestal à pans coupés. La statue de la Vierge est remarquable par une noble simplicité (3). Marie porte entre ses bras l’Enfant-Jésus, vêtu d’une longue robe et couronné, comme sa mère, d’un diadème royal (4).
Les pans coupés du socle sont décorés, sur trois faces, de statuettes très-élégantes. Sur la première, on voit Adam et Eve dans le paradis terrestre ; sur la seconde, Dieu leur intime ses ordres; mais nos premiers parents se laissent séduire par le démon, caché dans un arbre sous la forme d’un serpent à face humaine ; sur la troisième , enfin, saint Michel les chasse du paradis avec une épée flamboyante qu’il dirige contre eux. Un tel piédestal
(1) « Veni... comnaberis. >• {Cantique des Cant., IV, 8.)
(2) « Progreililur quasi aurora consurgens , pulchra ut luna. electa ut sol. » {Cantique des Cant., VI, 9.)
(3) Nous avons souvent remarqué le caractère de piété et de simplicité que présentent les statues du Moyen-Age, et qui se rencontre trop rarement dans les œuvres modernes. Ne sommes-nous pas obligés de convenir que, trop souvent, de nos jours, l’esprit chrétien est absent même de cette image de la Sainte-Vierge, qui devrait en être si profondément empreinte.^ Serait-ce exagérer que de voir en cela une indigne profanation.^ Cet état déplorable de l'art fait mieux ressortir le mérite réel des œuvres écloses sous le souffle inspirateur de la foi.
(i) Jusqu’en 1526, on entretenait, jour et nuit, une lanterne devant cette statue, selon l’usage observé, à Rome.
GHANU PORTAIL. — PORTIQl’E CENTRAL. — PAROIS.
convicnlà l’Eve nouvelle, réparatrice du genre humain (1).
Ces sculptures, dit M. Povillon, sont assez bien faites, quoique de style yolhique !
Parois du mur. — Les parois de celte porte sont ornées de dix grandes statues (jui retracent fjualre mystères de la vie de la Sainte- Vierge.
A droite en entrant, au fond de la voussure, nous trouvons le mystère de r Annonciation. L’archange Gabriel se présente à Marie et lui annonce que Pieu l’a choisie pour être la mère du Sauveur des hommes. 11 est vêtu d’une tunique et d’un manteau ; il a les mains étendues, la tète nimbée, les pieds nus, et se tourne vers Marie. La Sainle-Viei’ge est enveloppée d’une longue robe, et porte sur la tète un voile très-petit; sa pose est belle de candeur et de simplicité. Cette altitude trancjuille fait présumer (ju’elle consent à devenir la Mère ilu Fils de Dieu : « Voici la servante du Seigneur : qu’il me soit fait j> selon votre parole (2). d
Le socle de l’ange représente un démon accroupi sous son vain(|ueur ; celui de la Sainte-Vierge figure un ange (jui pince de la harpe et chante les bontés du Dieu qui exalte Marie (3).
Le second mystère ici représente est celui de la Visitation. Marie se rend chez Elisabeth, et aussitôt qu’elle l’aperçoit, elle entonne le cantique de l’action de grâces: (( Mon âme glorifie le Seigneur (4). » Elisabeth, en longue robe, la tête couverte d’un grand voile, reçoit avec joie sa
(1) Le 2 Décembre 1804 , la tète de la Vierge se détacha et occasionna par sa chute la mort d’une personne.
(2) « Ecce ancilla Doraini rfiatmihi secundum verbum tuum.» (Luc, I, 38.)
(3) « Ecce ex hoc beatam me dicent omnes generationes. . Fecit mihi ma- » gna qui potens est...» (Luc^ I, 48, 49.)
(4) « Magnificat anima mea Dominum.» (Luc, I, 46.)
cousine ; et dans son Iranspoii, elle semble s’écrier : « D’où me vient ce bonheur, que la Mère de mon Sei ï gneur vienne à moi (1)? » 11 y a unconlraste frappant entre ces deux statues : Marie a la figure pleine et jeune, tandis que la mère du saint Précurseur porte sur ses traits l’empreinte des ans et les iddes de la vieillesse (2). Saint Joseph n’èlait point présent à cette entrevue (3) : l’imagier de Notre-Dame de Reims s’est bien gardé de l’y faire assister, comme font trop souvent nos peintres modernes.
Deux personnages accroupis, mais sans caractère, supportent ces deux statues.
Le sculpteur n’a point figuré ici la naissance de Jésus- Christ à Retliléem ; il a préféré unir deux mystères en représentant rA(/oraiio?i des Mages. Nous voyons un roi (4), en grand manteau, la tète ornée d’une couronne. Dans cette femme qui lit auprès du roi mage, ne pourrions-nous pas voir une image de Id sagesse dont les mages faisaient profession, ou un souvenir de la tradition d’après laquelle les mages reçurent la connaissance des livres saints par les filles de Juda, (pie leurs pères avaient épousées après la captivité de Rabylone ?
(!) •« El uiide hoc mihi ul venial mater Doraiiii mei ad me? » (Lee, I, 43.)
(2; L’Ecrilure nous dit, en effet, (luc sainte Elisabeth était âgée, ainsi que Zacharie. " Quum aniho processissenl in diebus suis. » (Luc, I, 7.)
(3) L’epoux de Marie ne peut avoir assisté au ilialogue entre la Sainte- Vierge et sa cousine Elisabeth. Plus tant, quand il reconnaît que Marie est enceinte, il en est surpris ; ce qui ne serait pas, s’il eût été témoin de l’annonciation et de l’entrevue de Marie et de la mère de saint .lean- Baptiste.
(4) La royauté des mages, quoique niée par plusieurs critiques, nous parait avoir tous les caractères de la probabilité. On peut voir, dans le Traité des t'êtes, de Benoit XIV, les raisons sur lesquelles s’appuie ce sentiment. Notre sculpteur leur donne à bon droit la couronne, au lieu du turban dont les affublent plusieurs peintres modernes.