IV. PORCHE DE DROITE
Transportons-nous au portique de droite. Celle partie est du plus haut intérêt : elle nous retrace les scènes de V Apocalypse. Tour-à-tour nous y voyons la manifestation du Fils de Tbomme sur la terre, son action continuée dans ce monde par l’Eglise , qui subsistera jusqu’à la consommation des siècles, sa grandeur dans les deux et le règne immortel des saints. Ce triomphe apparaît dan? le fronton où Jésus est assis, jugeant les hcmraes, et dans le tympan de droite, où les jusieset les vieillards de l’Apocalypse entourent l’agneau et chantent : « U mérite , cet » agneau immolé , de recevoir honneur , et gloire , et
» bénétliclion, mainlenanl el pendant tous les siècles (1).&
Celte riche composition, que nous nous plairons à détailler, s’élève au-dessus d’une série de grandes statues qui représentent, à droite, les figures de Jésus-Christ, et à gauche, les pontifes de l’Kglise de Heims.
1o Parois. ~ Le premier personnage, à droite, est mutilé, surtout dans sa partie inférieure, ce qui ne permet guère de le reconnaître. Il lient dans ses bras un mouton. A ses pieds, une petite statuette représente un homme à genoux el tenant une coupe, où il semble recevoir le sang de l’agneau. Serait-ce Samuel olïranl un sacrifice? David, à ses pieds, recevrait le sang de la victime. — A Chartres, l’iconographe a figuré Samuel dans la série des jiersonnages précurseurs du Messie, el à ses pieds le jeune berger de Deihléem. — Ne serait-ce pas /Uc/, la première ligure du Christ innocent, immolé jiar la haine des Juifs, ses frères? Il offre à Dieu un agneau, comme prémices de son troupeau ; un ange jirésenle au Seigneur l’hommage du juste. Ainsi, cette première figure représenterait les saints <|ui ont précédé le déluge. — Le socle de la statue est un feuillage.
\ la suite vient Abraham, le père des croyants; il s’apprête à immoler son fils. L’enfant est debout, pieds et poings liés. Abraham le tient parles cheveux ; sa main est levée; il va frapper : un ange l’arrête. Le patriarche relève la tête el regarde le ciel. Abraham a pour vêlement une longue robe el un manteau drapé à l’antique. Isaac porte un habit court fini lui descend jusqu’aux genoux. — L’immolation d’isaac est la figure du Christ obéissant jusqu’à la mort, cl à la mort de la croix (2). Déjà, au temps de saint
(I) • Dignus est agniis qui otrisus est arciperc virtutem, el gloriam, » el henedictionem. >• (Aimai , V, 12.)
^î) .'^aiiil AiM.i'Mi.N, lie Civitute Dei, lis XVI, 32.
GUANI) PORTAII,. — PORCHE DE DROITE. — PAROIS. 121
Auguslin , le saci ifice (rAbraliam élait universellement représenlé par les artistes cliréliens. — Le socle est un bélier arrélé dans un buisson.
Moisc, le Icgislaleur des Hébreux, représente la seconde phase de la religion; il esl vélu d’une robe et d’un manteau ; sur son Iront sont représentées deux cornes saillantes (I). Il lient dans sa main droite les tables de la loi ; près de lui se voit la longue colonne sur laquelle est le serpent d’airain, troisième figure de Jésus-Christ élevé sur la croix. Ce ser[»ent mystique esl une espèce de dragon ailé, à la léle énorme, dont la (pieue descend le long de la colonne.
Après la loi viennent les prophètes (2), personnifiés dans Isa'ie. Celle statue n’oITrirail par elle-même aucun caractère distinctif ; mais elle se reconnaît au socle qui la supporte. On y voit le [latriarcbe .lessé endormi et couché ; de sa poitrine sort une lige (jui s’épanouit i\ l’exlrémilé : « Un rejeton » sortira de .lessé, et une tlcur naîtra de sa racine (3). » — Dans la lige de .lessé, dit saint Jérome, nous voyons la Vierge Marie, et dans la Heur, le divin Sauveur, au(|uel
(1) Moïse, en quittant le Siuaï, avait le front orne de rayons divins : orlaVulgate traduit par cornutus, ayant des cornes, le mot dont l’hé- Dreu se sert pour expliquer la gloire du vis.age du législateur. Aussi les Juifs se moquent de nos peintres qui donnent un front cornu à leur grand législateur. — D’ailleurs, le mot cornua est quelquefois employé dans l’Ecriture comme synonyme de rayons lumineux.
Raban Maur a voulu voir dans ces deux cornes l’Ancien et le Nouveau Testament. C’est une interprétation au moins extraordinaire.
(2) Ces deux mots, la loi et les prophètes , sont souvent unis dans l’Evangile « l.ex et prophetæ. » — « Omnes prophetæ et lex. » — « Habent Moysen et prophetas. » — « Lex pendet et prophetæ. » — « In lege Moysis et prophetis. « (Saint Mattuieü, VIII, 13; — XIII, 13 ; — XXII, 40 ; — saint Lee, XVI, 20 ; - XXIV, 44.)
(3) « Egredietur virga de radice Jesse, et flos de radice ejus ascendet. »
(Isaïe, XI, 1 .)
s'appliquent ces paroles du Cantique des Cantiques: o. Je » suis la fleur des champs cl le lis des vallées (1).
Les deux personnages de Moïse et d’Isaïe sont chaussés. Généralement, en Occident, on les figure pieds nus. Dieu avait dit à Moïse d’ôler sa chaussure, quand il lui apparut sur le mont Iloreb, dans le buisson ardent ; et Isaïe avait reçu ordre de se dépouiller de ses vêlements et de parcourir, pieds nus, les rues de Jérusalem.
Le cin(|uiéme personnage figuré dans ce portique est saint Jean- Baptiste^ ce lien de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le précurseur est vêtu d’une tunique de poils de chameau (2). Il a une longue barbe, elles pieds nus, comme les apôtres ; il porte dans sa main l’agneau qui, placé dans une auréole, tient lui-même l’étendard de la croix. Les formes amaigries, l’austérité des vêlements rappellent la pénitence du Précurseur de Jésus. — Les pieds de la statue posent sur un personnage à figure de lion, image du désert où le Précurseur avait vécu ; image, si l’on veut, du vice terrassé par saint Jean.
Le dernier personnage de droite est le saint vieillard Siméon, Vêtu comme un prophète, il lient l’Enfant-Jésus sur le bras gauche, cl semble le présenter, en disant : a Cet enfant sera pour la ruine et la résurrection de plu- » sieurs en Israël (3). » Jésus a déjà une figure virile. — Au Moyen-Age, on aimait à représenter Jésus enfant sous les traits d’un homme mûr. Cet usage repose peut-être sur un texte des Evangiles apocryphes : Jésus dit : « Ne me re-
lu « Ego floscampi, et lilium convallium. » (Cant. des Cantiques, II, I.)
(2) Le texte sacré est formel à cet egard : saint Jean avait un vêlement fait de poils de chameau et une ceinture de peau autour des reins : l'eifimentum de pilis camelorum. (Ce tissu est ce qu’on appelle le camelot.) C’était, dit saint Paulin, pour endurcir ses membres contre les atteintes de la mollesse.
(:i) « Ecee positus est hic in ruiiiam et in resurrcclionem multorum in > Israël. « 'Saint Luc, II, 3t i
GRAND PORTAIL. — PORCIlt: DE DROITE. — PAROIS. 1^3
M gardez pas comme un enfaiU ; je suis déjà un homme » paiTail. j> Ainsi était représentée cette prudence parfaite qui ne put prendre dans l’Enfanl-Dieu qu’un développement extérieur et apparent. • - Le socle figure une personne accroupie, sans caractère mai(|ué.
M. Povillon a vu dans les statues de droite Jouas, Moïse, Llie, Jérémie et Ilahaciic. Rien ne rappelle le prophète envoyé aux Niniviles, ni dans la statue oii nous croyons reconnaître Abel uu Samuel, ni dans celle qui nous représente Abraham avec son fils Isaac. D’accord sur le personnage de Moïse, nous n’admettons pas que les suivantes soient le pro[)hète Llic ni le chantre des Lamentations, ni ce lutteur courageux et rigide, comme dit Jérôme, « qui fixe son pied sur les remparts de la cité, pour con- » templer le Christ sur la croix (l). » — Nous avons mieux aimé suivre ici, presiiiie mot à mol, l’ahhé Rulteau, dans sa iMonofjraphic de Notre-Dame de Chartres, tant est grande l’analogie qui se trouve entre les figures des portails des deux cathédrales.
Les statues que nous venons d’étudier se distinguent de toutes les autres statues du grand portail. Leur manque de proportion, la raideur des plis indiquent une époque antérieure. Peut-être ces six statues, ijui rappellent assez bien celles du portail nord, ont-elles appartenu d’abord à une autre partie de l’édifice. Nous ne croyons pas que l’artiste ait voulu imiter les statues de Chartres, non-seulement quant au sujet, mais encore quant à l’imperfection de la forme. Les artistes du Moyen-Age ne comprenaient point ainsi l’archéologie.
Pour rendre l’analogie complète entre le portique de Notre-Dame de Reims et celui de Notre-Dame de Chartres,
(1) « Super cathedram meam stabo, et figani gradum super muni* » tioQcm, et contemplabor, ... » (Habacuc, 11, t.)
nous voudrions bien voir dans les statues de gauche saint Pierre, Elie, Elisée, Melchisédecli ; mais celte interprétation ne peut être admise: aucun de ces personnages ne nous paraît représenter le roi de Salem ; nous avons de la peine à reconnaître les deux prophètes d’Israël ; nous croyons plutôt y voir de nouveau représentés les apôtres de rteims et leurs compagnons. Ainsi, bien que les statues présentent peu de caractères distinctifs, nous nous hasarderons à les désigner.
Au portail nord, nous avons vu saint Sixte, saint Nicaise, saint Uemi nous représenlanl trois époques différentes de notre histoire ecclésiastique. Dans l’arcade gauche du grand portail, l'iconogi'aphe avait figuré saint Nicaise et ses compagnons, et saint Uemi avec sa nièi’e et un disciple; nous avons cru pouvoir y ajouter saint Rigoherl. Peul-êtr'e, ici, dans une arcade consacrée à r'edir’e rélahlisserncnl et les persécutions de l’Eglise, devrionsnous l’etrouver le pr'cmier- des trois pontifes , saint Sixte cl les apôlr’cs envoyés avec lui dans les Gaules.
Parmi ces cinq personnages, deux sont sans bar be ; ils ont la crosse à la rrrairr , la mitre sur la tête. Les trois autres sont en longue l’obe, et portent une barbe épaisse ; l’un d’eux a la tiare et le rational. Noirs les pr’endrions volonliei’s pour les diacres cl les Iccleur-s des deux évêques. Peut-être même pourrait-on voir saint Divilian, neveu de saint Sirricc,.qui devint évêque de Soissons, quand celui-ci fut nommé évêque de Reims, et saint Mcmmie ou saint Menge, assistant de ce même saint Sinice, (jui vint (le Rome avec lui et fut le premier évêque de Châlons.— Dans ces statues, .M. Povillon a distingué saint l{emi et trois l’cines dont on ne connaît pas bien les noms.
A Chartres, apr’ès les figui’es du Christ, se ti’ouve saint Pieri'e. — Nous ne sommes pas éloignés de croire que l’cvê- (jue (jui est en babils pontificaux, la tiar’C sur la tête, la crosse en main, la poitrine couverte du rational, sciait le