‹ Histoire et description de Notre-Dame de ReimsChapitre 64 sur 257 · GRAND PORTAIL. — FLÈCHES PROJETÉES · texte numérisé non relu

GRAND PORTAIL. — FLÈCHES PROJETÉES

dans le plan primitif de l’architecte? — 2® Pourquoi n’ont-clles pas été exécutées? — 3° Serait-il opportun, aujourd’hui, de les élever?

I. Nous pensons que des flèches devaient exister d’après le plan [)rimitif de la cathédrale.

1° La preuve la plus convaincante, c’est qu’elles ont été commencées. Au-dessus des tours s’élève une construction haute de trois mètres, aussi ancienne (jue la tour elle-même. Cette construction, à l’extérieur, est à huit pans ; à l’intérieur, elle est circulaire ; si les arêtes de ce tronçon de flèche commencée étaient continuées , on arriverait tout naturellement à former la pointe d’une pyramide semhlaule à celles (jui amortissent tous les contre-forts de l’édifice.

La flèche princi[)ale n’est pas seule commencée ; elle est entourée de quatre autres, octogones, plus petites, et formant le couronnement des tourelles à jo\ir qui flanquent les tours. Les angles extérieurs de ces tronçons de pyramides sont ornés de tores, d’oii s’échappent, de distance en distance, des feuilles rampantes.

Si des flèches n’avaient pas dû exister, les tours eussent été terminées par une corniche et par une balustrade, comme dans les cathédrales de Paris, de Saint-Denis, de Chartres , de Dayeux, de Caen —

2o Dira-t-on que les flèches , sans avoir été projetées par l’architecte primitif, ont été commencées à une époque postérieure , par quelque maître de travaux, puis abandonnées, comme étant un projet téméraire? Nous demanderions : pourquoi les contre-forts ont-ils des soubassements aussi considérables ? Pourquoi ces murs épais, ces piliers si forts, sinon parce qu’ils devaient encore porter le poids d’une flèche de cinquante mètres d’élévation? Dès la base de l’édifice , l’architecte a montré qu’il voulait élever des pyramides sur ces tours déjà si légères.

18^2 DESCrUl'TlON DE LA CATHÉDUALE DE REIMS.

30 Le sysiémc pyramidal existe dans toutes les autres parties du monument : les contre-lbrts, les clochetons se terminent en pyramide élégante ; et la tour, la fiartie principale du portail, serait privée de ce bel oinement? Mais alors l’arcbitecte a man(|ué aux règles de l’unité; il a commis une grave inconsé(juence. Une cathédrale sans lléches, c’est un arbre dénudé et privé de ses rameaux, une colonne brisée , une couronne sans fleurons. Otez à la cathédrale de Strasbourg sa flèche unique, vous la réduisez à n’étre plus ijii’un édifice sans beauté et sans grâce.

40 Quand nous n’aurions pas ces preuves d’induction déjà si foites pour soutenir notre pioposition, il nous serait facile de démontrer, par un témoignage historique , que les flèches doivent exister. Dans le premier volume de cet ouviage , nous avons donné le procésvei bal des ouvrages à faire à Notre-Dame, pour la rendre parfaite et achevée. Ce devis est de 1500, c’est-li-dire d’une épO(|ue où les plans de l’architecle du portail étaient encore assez récents ; il porte (]uc « les tours du portail, ijui ne w furent jamais amorties ni comblées de pierres, bois et )) couvertures, avaient déjà été fort endommagées et [)0u- » voient l’étre davantage à l’occasion des pluies, vents et » gelées, H faut les couvrir, mais elles ne se peuvent hoiD U néteinenl assortir de couverture non digne. Il faudrait, )> |)OLir la dépense, compter 22,000 livres tournois. »

Ainsi, avant 1500, les tours ne furent jamais couvertes ni amorties; c’est donc (|ue l’on croyait devoir les terminer.

II. Pour(|uoi donc les flèches n’ont-elles jamais existé ? — Est-ce (jue le plan primitif a été plus tard modifié? On l’a prétendu au Congrès tenu à Ueims en 1845 ; on a dit qu’arrivé à la hauteur où nous voyons aujourd’hui les tours, l’architecte s’est arreté dans la crainte de donner au

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monimicnt un aspect trop élancé qui put nuire au caractère de gravité qu’il voulait lui imposer. Nous ne regardons [>as celte assertion comme fondée.

Selon nous, la guerre qui se continue pendant le XV^ siècle contre les Anglais détourne de Noli e-Darne de Ueims rallenlion du roi Charles VII, prince indolent, (|ui oubliait si facilement dans les plaisirs les soucis du gouvernement; et le désol Louis XI ne se montre pas prodigue de ses trésors envers les églises. Arrive l’incendie de 1481, qui nécessite d’immenses réparations. Le projet d’achèvement des tours fut donc abandonné : on se contenta de les couvrir. Mais jamais on ne crut alors (jue des nèclies ajoutées à l’édifice nuiraient à son ensemble et lui ôteraient son cachet de gravité religieuse. Cette assci tion est purement gratuite ; elle ne s’appuie sur aucun témoignage fourni par fbistoire.

111. Serait-il à désirer que le plan |)rimitif de l’architecte fut exécuté? Le pourrait-on sans danger ? Lst-il opportun d’achever les tours?

A la première de ces (jueslions , nous ré[>ondrons alïirmalivernent, sans aucune hésitation. Des plans ont été faits ; le monument a été reproduit par la gravure, avec les flèches qui doivent le terminer. Ce dessin de M. Arveuf nous montre ce que la cathédrale de Reims gagnerait encore à ce complément; il la change, il lui donne un tout autre aspect; il en fait le chef-d’œuvre le plus parfait de l’art gothique.

La cathédrale de Reims est belle sans doute, telle qu’elle est actuellement : mais ne- pourrait-on pas désirer qu’elle fiit encore plus belle, encore plus parfaite ?

Nous ne croyons pas que le respect pour notre cathédrale doive s’opposer à un perfectionnement. Aucun poète, j’y consens , ne voudrait entreprendre de compléter les vers inachevés de V Enéide; aucun peintre, de

La première impression du voyageur est un sentiment d’admiration et de ravissement : volontiers il resterait muet des heures entières devant cette masse de pierres sculptées qui s’élèvent vers les deux ; ces arcades si bien ouvragées, ces milliers de statuettes, ces frontons si riches, ces clochetons élégants, cette rose qui s’épanouit, cette galerie vraiment royale, ces tours qui s’élèvent tout à la fois majestueuses et pleines de hardiesse, tout cet ensemble frappe l’imagination ; le cœur se détache de la terre ; il est transporté au moins dans une région tout idéale, s’il ne s’élève par la foi aux pieds de i’Eternel. Mais quand , après ce coup-d’œil général , vous voulez examiner les détails de celte architecture variée ; quand vous pénétrez les mystères que révèle l’étude iconographique de ce portail ; quand, le livre des Evangiles ou de l’Apocalypse en main, vous suivez toutes ces scènes si nombreuses et cependant si bien ordonnées ; quand vous remarquez cette unité qui règne depuis la base jusqu’au sommet, vous ne pouvez vous défendre d’un sentiment profond d’amour pour cette époque, appelée le Moyen-Age. Ajoutez à cela l'effet que devaient produire, au XV^ siècle, les peintures encore récentes, les reflets de l’or et de l’azur qui détachaient les groupes des uns des autres , et vous aurez l’idée du chef-d’œuvre conçu par Robert de Goucy et par Libergier, et vous comprendrez, en admirant le génie et la science de ces hommes du XIIR siècle, que la foi ne rétrécit point les intelligences, et que le Dieu qui embrasse tout par son immensité, dont la sagesse a formé ce monde, peut, quand il le veut, faire descendre un rayon de son intelligence dans l’esprit des hommes qui le servent.

, Mais arrachons-nous à cette contemplation : d’autres parties de l’édifice appellent notre attention; elles nous montreront la cathédrale de Reims encore bien digne d’admiration sur ses faces latérales, et surtout dans son abside extérieure.

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