CRIS ALE
Ah! monsieur, la décence ne permettrait pas...
ALCANDE.
Pardon, je sens que c’est inconvenant.
{Erasle soulève le rideau.)
CRISALE.
C’est frappant de vérité.
ALCANDE.
Je suis interdit.
CRISALE.
Ah ! Malton, c’est elle- même,
MARTOIN.
Monsieur, je l’ai vu avant vous, et je ne suis pas encore revenue de ma surprise: c’est elle-même.
CRISALE.
C’est un chef-d’œuvre de ressemblauee.
ALCANDE.
c’est à s’y méprendre.
CRISALE.
Ce n’est pas sa gaieté naturelle, il est vrai ; elle a l’air pensif et occupé; mais je la trouve embellie. Cette aimable rougeur qui colore ses joues, et se marie si heureusement aux lis de son teint, la rend eharmante.
ALCANDE.
On ne peut rien de mieux.
CRISVLE.
A une parfaite ressemblance se joint aussi le mérite de la peinture, la tête est parfaitement détachée du fond, Alcande.) Monsieur, vous voyez.
ALCANDE.
11 n’y a pas à balancer, ce portrait l’emporte trop sur celui de mon neveu.
CRISALE.
Monsieur, le portrait de Lisimon est ici ; si vous voulez je le ferai apporter pour le comparer avec celui-ci.
ALCANDE.
Ne me donnez pas, je vous prie, cette mortification là. Mon amour-propre en souffrirait, et ce serait un trop beau triomphe pour monsieur; il est assez glorieux pour lui d avoir vaincu mon neveu, et d’obtenir la main de mademoiselle votre fille.
CRISALE.
Monsieur Alcande, il nous est loisible de le considérer de plus près; approchons.
ALCANDE.
Permettez que je me refuse à un examen trop pénible pour moi .le me retire de suite, et vais annoncer a Lisimon la triste
nouvelle qu’il n’a plus de droits sur l’aimable Julie. {// sort^ Crisale le reconduit. Eraste laisse tomber le rideau.)
SCÈi\E QUATORZIÈME.
GRISALE, ERASTE , MARTON , JULIE {derrière le cadre.)
cRisALE {à Eraste.)
Monsieur, j’attendais avec impatience le départ de monsieur Alcande pour vous combler de mes éloges, et vous exprimer toute ma satisfaction.
ERASTE [embarrassé .)
Monsieur.. ..
CRISALE.
Non , cette modestie est déplacée. Vous avez fait un chefd’œuvre.
ERASTE [toujours cmbarrassé.)
Monsieur...
CRISALE.
C’est la vérité, mon ami, tu seras mon gendre. Mais Marton, va chercher ma fdle, qu’elle vienne tout de suite. Quelle joie pour elle ! a-t-elle vu le portrait ?
MARTON
Non, monsieur.
CRISALE.
Je veux jouir de sa surprise. [Marton sort.) Hé I quoi, mon cher Eraste, tu n’as pas l’air aussi joyeux que tu devrais Fétre.
ERASTE
Pardonnez-moi, monsieur, je sens comme je le dois, tout l’honneur que vous me faites.
SCÆNE QUINZIÈME.
CRISàLE , JULIE , ERÂSTE , MARTON.
CRISALE.
Mais voilà Julie. Tiens, ma fille, place-toi là, tu vas juger du tableau d’Eraste; mais tu as l’air toute déconcertée. Marton ne t’a donc pas dit... (// s'est avancé vers le tableau^ il leve le rideauj voit le cadre vide, il exprime sa surprise, il se retourne et voit Julie et Eraste à ses genoux.) Comment... qu’est-ce donc... se rai s- je joué?
JULIE
Mon père !
CRISALE.
Vous avez osé me faire ce tour semblable !
JULIE
Je mérite toute votre colère, je ne vous demande pas Eraste : je suis indigne d’obtenir de vous aucune faveur. Trop heureuse de ne pas être à Lisimon, permettez que, renonçant au monde, je passe ma vie près de vous. Si j’ai pu manquer aussi indignement au respect que je vous dois, jugez combien il m’en eût coûté d’être à Lisimon. La mort m’eût été préférable, et eût peut-être été mon dernier recours.
CRISALE (apres un peu de réflexion.)
Ma fille, parce que vous me dites, et à ce que je viens de voir , je bénis le ciel de n’avoir pas permis que je fisse votre malheur , et le mien par les regrets que j’en aurais toujours eus. J étouffais déjà avec peine les reproches que je me faisais de vous contraindre. Votre faute nous épargne bien des peines ; je vous la pardonne volontiers. Je n'ai pas pai ticipé à la supercherie qui éloigne Lisimon; ma parole m’est rendue et mon honneur est à I abri des reproches.
MARTON
Monsieur, faites plus, unissez deux amants.
CRISALE.
Il n’est pas peintre.
ERASTE
Monsieur, avec les principes que vous me connaissez, avec vos leçons, et l'engagement que je prends de me consacrer tout entier à la peinture, je puis me distinguer un jour dans cet art.
CRISALE.
Vous me le promettez !... Embrassez-moi, mes enfants. J’ai tout ce que je désirais; ma fille est heureuse, et mon gendre est peintre !
MARTON {au 'parterre,)
Tromper, pour deux amants , est chose peu permise ;
Chacun ment plus ou moins, se masque et se déguise.
Dit-on vrai quelquefois, c’est par pur intérêt...
J’ai fait sans être peintre un ressemblant portrait.
FIN