JULIE, ÉRASTE, MARTON
JULIE
Je ne suis pas revenue de la frayeur que m’a causée l’arrivée de mon père.
MARTON
Ma foi, monsieur, vous vous en êtes tiré en homme habile, et si je n eusse pas été affligée de votre situation , j’aurais, je crois, éclaté de rire.
ÉRASTE
Je ne savais où j’en étais , je devais m’attendre à être chassé de suite. J ai dit ce qui s’est d’abord présenté à mon esprit, pour justifier ma venue ici ; heureusement que j’ai mis assez de vraisemblance, non-seulement pour motiver mon arrivée ici, en
feignant que j’apportais votre portrait , mais pour pouvoir m’entretenir librement avec vous.
JULIE
A quoi cela nous mènera-t-il ; mon père sei a bientôt désabusé. A quels reproches ne m’exposez-vous pas? Encore un moment, tout l’artifice est découvert et tout est fini pour nous.
ÊRASTE.
Ah 1 ne comptez-vous pour rien le plaisir d’être ensemble quelques instants de plus : mais ne les perdons pas. Qu’allonsnous devenir !
JULIE
Hélas ! mon sort n’est que trop décidé.
' ERASTE
Cruelle, vous vous disposez donc à obéir.
JULIE
Que voulez-vous que je fasse?
ÊRASTE.
Quoi ! vous deviendriez la femme de Lisimon ?
JULIE
Hé ! que m’importe dans les mains de qui je tombe. Le plus grand des malheurs, c’est de ne pas être à vous.
ÊRASTE.
Comment, vous n’awriez pas la force de dire à votre père que vous ne voulez pas.
JULIE
Non, je ne le puis, l’ai pour mon père un attachement et un respect qui ne me permettent pas de m’opposer aussi directement à sa volonté.
ÊRASTE.
Ne pouvez-vous vous soustraire à la violence qu’on veut vous faire? Contre une pareille tyrannie tout devient légitime.
JULIE
Prendre la fuite! y pensez-vous 1 D’après ce qne je vous ai dit^ ce parti n’est pas proposable.
ÊRASTE.
le suis désespéré. Quoi I vous ne voyez rien!
JULIE
Je ne vois pour moi que l’avenir le plus fâcheux.
ERASTE
Et toi, Marton , aurais-tu quelques bons conseils à nous donner ?
MARTON
Je ne cesse de me creuser la cervelle i je ne vois aucun moyen de vous tirer de là.
ÉRASTE
Ah! ma chère Julie , que notre sort est à plaindre?
JULIE
Mon cher Eraste I quel fâcheux avenir.
(elle rit aux éclats).
Parbleu, je le tiens.
JULIE
Qu’as-tu donc?
ÉRASTE
Qu’est-ce, Marton? {Marion rit toujours).
JULIE
Parle donc.
ÉRASTE
Dis-nous donc vite ce que tu imagines.
MARTON
Non, c’est extravagant.
ÉRASTE
Qu’importe, dis toujours.
MARTON
Le voilà . J’imagine de présenter un portrait plus ressem¬
blant que celui de Lisimon.
ÉRASTE
Hé ! où le trouver ?
MARTON
Ecoutez-moi [Eraste fait le même mouçement que Marton). Je prends dans l’atelier un chevalet, ou mieux un châssis; je le place là , dans ce faux jour : je l’entoure de quelques draperies ; je mets au milieu un cadre derrière lequel mademoiselle Julie présente sa figure.
ERASTK, sautant de joie.
C’est cela même.
JULIE
Vous extravaguez donc aussi. Comment pouvez*vous donner dans une pareille folie ? Est-ce qu’on peut ne pas s’en apercev oir? Ne puis-je pas faire quelques mouvements, quelques signes involontaires ; ne peut-on pas s’avancer près du prétendu tableau pour le considérer de plus près : toute la supercherie est reconnue, et nous n’avons que la honte de l’entreprise.
MARTON
Tout ce qu’il vous plaira; mais dans une demi-heure vous avez perdu monsieur Eraste pour toujours, et vous êtes devenue madame Lisimon.
JULIE
Il y a cent à parier contre un que l’expédient ne réussira pas.
ÉRASTE
Mademoiselle, n’eussions-nous qu’une chance sur mille , il faut la tenter, et puis, en y regardant de près, j’en vois de plus en plus la possibilité. Le vieux monsieur Alcande peut s’y laisser tromper : il est même probable qu’en nous entendant bien, M. Crisale soit aussi dupe.
JULIE
Mais mon père ne peut l’être longtemps.
MARTON
Le principal est que M. Alcande se retire croyant son neveu vaincu, et que monsieur votre père ne se trouve plus lié par aucun engagement.
JULIE
Je me rends et ne veux plus prévoir de difficultés. Je m’abandonne à vous.
ERASTE
Allons, tous la main à l’œuvre {Mar ton et Éraste apportent et placent dans wi coin du théâtre tout ce dont on a besoin). Là,
bien dans cet angle . bon voilà le cadre : entourons-le d’une
draperie qui jette une certaine ombre... vous , mademoiselle {il lui baise la main)^ placez-vous derrière . avancez votre tête
— ,^oO —
comme cela, qu’on vous voie des trois quarts; détournez un peu
la tête, ayez Pair de regarder de côté . prenez bien l’aplomb,
afin d’être immobile. Marton, par derrière, jetons ce drap de couleur sombre pour faire le fond du tableau; bien. Marton, un rideau pour couvrir le cadre ; lorsque je le soulèverai, j’aurai soin qu’il fasse encore de l’ombre. Embarrassons négligemment les abords du tableau ; donnez -moi aussi la palette et les pinceaux : j’aurai l’air d’un homme qui vient de travailler au portrait. Allons , ne laissons pas refroidir notre imagination ; éloignons toutes les réflexions , un air de confiance et un peu d’audace. Ya , Marton , avertir ton maître et M. Alcande. Ah ! ma chère Julie , puisse le ciel favoriser le stratagème de deux amants qu’il a faits pour être unis! Amour ! pose un coin de ton bandeau sur les yeux de nos juges, et fais qu’un nuage officieux leur dérobe la vérité.