PROVINS
PREMlf:RE PARTIE. —ANCIEN PROVINS.
Fortifications, Souterrains.
Lorsque roriglne et la destination d’un grand monument ou d’une construction considérable se perdent dans la nuit des temps, il est quelquefois possible, en étudiant leurs vastes débris, de suppléer au silence de l’histoire ou de compléter les connaissances qu’elle peut nous avoir laissées. Trop souvent l’histoire s’est appuyée sur des traditions vagues que les générations ont encore altérées en se les transmettant, ou sur des mémoires de l’authenticité desquels il était permis de douter ; trop souvent aussi des historiens, enclins à la controverse, ont émis des opinions contraires à celles de leurs devancier , sans s’inquiéter de savoir si ces opinions avaient des fondements vraisemblables.
L’observateur, en contemplant des ruines d’une certaine
étendue, peut remonter plus sûrement aux premiers temps de la construction, et pénétrer la pensée des fondateurs. Elles sont pour lui des contemporains dont il invoque le témoignage sur l’objet de ses recherches; il interroge ces restes de la vénérable antiquité, et, de ces bouches muettes il peut sortir des vérités. Ce sont comme ces médailles à demi-effacées par le temps, mais où des yeux exercés en voient assez pour déterminer l’époque où elles ont été frappées, et le fait qu’elles étaient destinées à perpétuer.
La ville haute de Provins ( î ) peut servir d'exemple pour ce que je viens de dire. Nous n’avons rien sur son origine, et môme ce que nous savons sur les antiquités de cette ville est très imparfait , et ne remonte pas à des siècles bien reculés ; mais il nous reste de vastes ruines et des constructions considérables qui ont échappé à la faulx du temps, et ce sont elles que nous allons consulter.
Cette ville, du côté de l’ouest et du nord-ouest, est de niveau avec la plaine; au nord-est, à l’est et au sud, elle se trouve élevée sur une colline demi-circulaire qui descend par une pente rapide dans la prairie où serpentent deux petites rivières fournies par une multitude de sources qui sortent des gorges voisines.
La ville haute est donc naturellement défendue du côté de la prairie : aussi ses fortiücations, à l’est, ne consistent qu’en un simple mur peu élevé ; il est presque nul au midi. Voilà du moins ce qu’il en reste et ce qu’on appelle aujourd’hui la ville haute ; mais je ferai voir plus bas que l’ancien Pr ■ovins ne s’étendait pas aussi loin à l’est et au sud, et que le mur dont nous venons de parler n’en faisait pas partie.
(1) Provins sc divise en ville haute et en ville basse. On verra plus loin Porigine de ces deux portions de ville.
C’est au couchant et au nord que se trouvent les fortifications les plus importantes et les plus remarquables ; elles sont établies sur deux lignes droites qui, se réunissant, forment un angle droit. Cet angle regarde le milieu de la plaine par laquelle on arrive à la ville de plain-pied et des deux côtés; il est terminé par une tour d’une belle construction.
Ces deux lignes d’une grande étendue sont devancées par un fossé large, profond et bien conservé: je parle de ce qu’il était encore il y a trente ans (1). Depuis on en a diminué les dimensions et interrompu la régularité, ce qui lui ôte une grande partie de ce qu’il avait d’imposant. On a ravalé, dans le fond, les terres de ses bords élevés pour en faire une promenade. Ce fossé, abandonné depuis à la culture, n’olîre plus que des buissons et des arbres plantés sans ordre.
Le mur de ces fortifications est d’une grande épaisseur et très élevé : dans certaines parties de sa hauteur, il a éprouvé de grandes dégradations. A des distances rapprochées, il est flanqué par des tours alternativement rondes et carrées (on leur donne ici le nom de tournelle), dont une partie est prise dans l’épaisseur du mur, et le reste est en saillie dans le fossé.
On remarque que les murs des fortifications, dans tout le pourtour de la place, font, à une certaine hauteur, une retraite, ce (pii forme eu dedans un chemin d’environ trois pieds. En terme de fortifications il s’appelle le chemin de ronde; il servait à communicpier d’une tournelle à l’autre, et à inspecter les postes. On voit encore les restes des escaliers par les(|uels on y montait.
Ces murailles et ces tournelles ont à leur base, dans le fossé, un empâtement en pierres de taille qui figure un glaci;^ (le peu d’élévation.
(1) L’antcur écrivait en 1820.
En se reportant à une trentaine d’années, et avant que ces fossés fussent en partie encombrés et livrés à la culture, lorsqu’on se plaçait dans l’angle droit de ces deux lignes de fortifications dont on se trouvait séparé par ce large fossé, l’œil jouisssait sans obstacle, comme sans distraction, de cette vue pittoresque qui se continue à droite et à gauche dans une longue étendue.
L’aspect de ces constructions imposantes qui s’élèvent encore à une grande hauteur, et sur lesquelles ont passé dix-huit siècles ; le calme qui règne dans ces lieux peu fréquentés et éloignés de toutes habitations, laisse encore dans l’âme émue une sensation profonde et mélancolique, en admirant l’œuvre du génie et la puissance de l’homme dans ces grands travaux qui ont occupé tant de milliers de bras, qui ont coûté tant de sueurs et peut-être tant de larmes : on se demande quel en était l’objet. Bientôt quelques réflexions font jaillir une triste vérité : c’est l’ambition , la fausse gloire, l’esprit de domination, le désir de donner des fers, et la soif du sang.
Dans chacune de ces deux lignes de fortifications, et assez loin de l’angle qu’elles forment en se réunissant, il se trouve deux portes : l’une, dans la fortification de l’ouest, est ap-^ pelée la porte SHean ; l’autre, pratiquée dans la partie du nord, a pris le nom de porte de Jouy; elles sont toutes deux composées de plusieurs cintres ou arcades. La porte St-Jean, a huit toises d’étendue en profondeur, et autant en largeur. C’est une masse carrée dont on ne sait pas quelle était la hauteur dans les premiers temps; mais on y comptait encore, il y a peu d’années, plusieurs étages, avec des escaliers doubles tant pour y monter que pour descendre dans des souterrains qui paraissent s’étendre assez au loin. Celle
de Jouy, Mlle sur un autre plan, avait, à ce qui semblé, les mômes largeur et profondeur. Le mur des fortifications partage ces portes : une partie se trouve en dehors, et l’autre en dedans.
J’ai dit qu’on ne connaissait pas la hauteur de ces portes, parce que les dessins que nous en avons ne nous donnent à leur partie supérieure que des constructions modernes, des donjons couverts en ardoises, comme l’étaient alors les portes de la ville basse, et qui n’étaient pas en harmonie avec l’architecture sévère qui règne dans nos anciennes fortifications. Ces donjons qui ne datent que du moyen- Agc, n’existent plus depuis longtemps; sans doute ces deux portes étaient dans l’origine, ainsi que les tournelles, terminées par une plate-forme et en parapet.
Des ouvrages avancés défendaient encore l’abord de ces portes déjà très fortifiées. On voit de chaque côté des restes de murailles qui se prolongent au dehors, et se terminent environ à vingt-cinq toises au-delà des portes. Quelques fondations qui existent à cette distance font croire qu’il y avait un mur, lequel fermait cet espace en avant de la place.
Ces portes, surtout celle de Jouy, ainsi que quelques autres parties des fortifications, les glacis, par exemple, ont été dégradés à mesure que la ville a eu besoin de pierres de taille.
Derrière le pan de muraille qui se trouve à gauche, en sortant par la porte de Jouy, est un tertre encore très élevé.
I Ce monticule était un de ces ouvrages en terre qu’on élevait en dehors des portes, et qui, dans un cas de siège, était couvert de soldats ou de machines de guerre pour défendre les abords des portes de la place.
La porte de St-Jean a été moins dégradée dans ses parements ; mais on a pris des pierres dans sa partie supérieure.
Après la porte St-Jean , en descendant un peu, les fortifications se continuent sur la même ligne, jusqu’à une tournelle dite la Tour-aux-Porceaux, donnant sur le chemin de Paris. A cette tourelle, le mur de fortification fait un angle droit, se prolonge en face du sud, dans une grande étendue, jusqu’au pinacle, (1) et de là à une tournelle appelée la Tournelle du Luxembourg et Tournelle aux Anglais. Après elle, il y a un espace vide pour deux chemins qui descendent la colline, et un qui remonte au sommet. Cet espace vide était fermé autrefois par une poterne et par une portion du mur qui va en montant aboutir et se lier à la grosse tour, anciennement appelée la Tour-de-César et la Tour-le-Roi, et depuis la Tour de St.-Quiriace. Ce mur, à l’extrémité duquel se trouve une petite tour, est très épais ; il s’appelle les petits murs, peut-être parce qu’il semble composé de plusieurs, et qu’il a peu d’étendue. On avait essayé d’arracher les pierres de taille de la petite tour : on a été obligé d’abandonner le travail ; le mortier est si dur qu’on ne peut l’en détacher.
Après la porte de Jouy, la ligne de fortification du nord se continue ainsi que le fait, après la porte St-Jean, celle de l’ouest. Ce mur de fortification , appuyé de quelques tournelles, va, en faisant un léger coude nécessité parle terrain, se réunir à la tourelle Fanneroii (Ce nom est celui d’un de ses gouverneurs.) Cette tournelle, la plus considérable de toutes, était plus élevée qu’elle ne l’est aujourd’hui. On en prenait un soin particulier, et l’on voit qu’elle avait un gouverneur.
(1) Voir le Dictionnaire historique^ à la lin du volume.
Elle était couverte en ardoise. On en remarquait, est-il dit dans nos recueils historiques, la hauteur et la hardiesse. En 1656, le tonnerre tomba dessus , et les dommages furent tellement considérables qu’ils ne furent pas réparés. On y distingue encore plusieurs • étages. Elle sort beaucoup du mur de fortilication, et s’avance dans le fossé où elle prend une forme triangulaire. Au pied de cette tour on remarque un reste de maçonnerie qui traverse le fossé, et se continuait plus loin. On pourrait croire qu’il y avait là un ouvrage avancé.
Ces tournelles, au nord et depuis la porte de Jouy, sont d’une belle construction. Un peu au-dessus delà tournelle Eannerouj il y a dans le mur une arcade murée qu’on appelle la Portc-au-Pain. Dans cette partie du mur, on vient d’en enlever avec le marteau quelques fragments, ce qu’on a fait aussi dans d’autres parties des fortifications. On remarque que le mortier est blanc, aussi dur que la pierre, et qu’il ne peut s’en détacher que très difficilement. Voilà le mortier primitif. Si dans quelques endroits il se trouve plus tendre, friable et jaunâtre, c’est un mortier dont on s’est servi par suite pour des réparations. Dans ce mortier si dur, il ne paraît pas être entré autre chose que de la chaux et du sable. Il ne pouvait y avoir de ciment de tuile et de brique, parce que dans un pays ennemi, inhabité, et où peut-être
il y avait à peine quelques chaumières, César, aucpiel nous
attribuons ces constructions, n’avait pas les moyens de se procurer du ciment : son mortier ne pouvait être que de la couleur du sable employé. Celui de la petite tour est blanc.
Delà tournelle Fan neron part à angle droit un mur très épais se dirigeant au sud-est, dans lequel et tout près de la tournelle il y a une ouverture cintrée qui s'appelle la Porte-
des Vieux-Murs, et par laquelle on descend à la rivière : ce long mur est coupé par des bâtisses importantes, appelées le Bourg-Neuf. Là, se trouve une poterne par laquelle on descend la colline. Après le Bourg-Neuf ce long mur se retrouve ; il passe tout près de la ci-devant église de Notre- Dame. Arrivé là, il ne présente plus que quelques restes et des décombres ; mais il paraît qu’il se continuait jusques dans l’enclos des Orphelines, à l’extrémité duquel il faisait un angle, et allait ensuite directement se rattacher au nord de la grosse tour, comme nous avons vu que le faisait à la partie opposée le mur qui partait de la tournelle aux Anglais, dit les Petits-Murs.
Toutes les tournelles dont nous venons de parler ont leur entrée en dedans de la ville ; les rez-de-chaussée pouvaient être des corps-de-garde. Dans beaucoup on voit un escalier qui descend dans des caveaux dont la voûte, dans plusieurs, est élevée et soutenue par des arceaux; il s’y trouve aussi quelquefois un escalier par lequel on montait soit à un étage, soit à une plate-forme. Le lecteur ne sera peut-être pas fâché d’avoir la description d’une de ces tournelles ; nous choisirons l’angle principal des grandes fortihcations.
Cette tournelle, au nord-ouest, appelée la Tour aux Engins, parce qu’on y renfermait les machines de guerre, mérite une attention particulière. Elle est de forme ronde : on y remarque deux salles posées l’une sur l’autre ; on descend dans celle du bas par un escalier pris dans l’intérieur de la tour ; au-dessus de ces deux salles se trouve un étage dégradé et à découvert ; peut-être n’était-il qu’une simple plate-forme avec un parapet, comme il paraît qu’étaient terminées toutes les tournelles. La hauteur de cette tour paraît
être encore de cinquante-cinq à soixante pieds; les deux salles ont douze pieds sous voûte et autant dans œuvre ; l’épaisseur des murs est de neuf pieds; elles sont éclairées chacune par trois ouvertures longues et étroites en dehors, mais en dedans les embrasures sont très larges. Cette tour est bâtie avec une sorte de luxe : l’extérieur et les dedans, les profondes et larges embrasures, les voûtes soutenues par des arceaux, tout est en pierres de taille posées dans l’ordre le plus régulier ; les marches des escaliers sont larges et d’une seule pierre de quatre pieds de long. Tout l’intérieur suffisamment éclairé a conservé un air de nouveauté qui frappe ; la pierre, dont les joints ont souffert peu de dégradation a conservé sa couleur primitive , et l’on croirait que c’est une construction très moderne; les murs sont très épais, l’air y circule peu, les ouvertures sont fort étroites, l’humidité n’y pénètre pas.
L’étendue des fortifications qui forme la circonscription de l’ancien Provins, telle que je l’ai décrite, peut donner une longueur de près de deux mille mètres, et le terrain que renferme ce périmètre plus de vingt-cinq hectares (1).
Ce qu’il y a de très remarquable dans l’intérieur de l’ancien Provins, c’est que, sous un grand nombre de maisons qui existent aujourd’hui , il se trouve des caveaux profonds ou grandes salles carrées, éclairées par des soupiraux, et dont les voûtes élevées de douze ou quatorze pieds sont soutenues par des piliers. Souvent sous ces premiers ca-
(1) Il faut observer que nous ne comprenons pas, dans ces limites de l’ancien Provins , la partie de la ville haute à l’est de la grosse tour, et tout le terrain qu’occupe le cloître , l’église de Saint-Quiriacc et le college; nous en donnons les raisons ailleurs
veaux il s’en trouve un autre dans lequel on descend par un escalier; dans plusieurs il y a un puits ou une source retenue dans un bassin.
De ces salles ou caveaux carrés il part des galeries souterraines qui s’étendent au loin et paraissent se communiquer. La plupart des particuliers à qui ces caveaux appartiennent ou ont appartenu, n’ont gardé que ce qui pouvait leur être utile, et ont muré ces galeries de communication. Plusieurs se trouvent naturellement obstrués et interrompus par des éboulements que le temps a déterminés.
II y a une quarantaine d’années une de ces galeries de communication, qui traversait la grande place, s’est enfoncée entre l’église de Saint-ïhibault et une grande maison fort ancienne, où se trouvent de beaux caveaux, et qui s’appelait anciennement l’hôtel de la Coquille. Il a fallu une grande quantité- de pierres et de décombres pour remplir cette cavité profonde; on peut remarquer encore cet endroit. 11 arriva la môme chose peu de temps après ; il se fit un enfoncement dans la rue de Jouy, et un autre dans la rue Couverte.
La principale place de laville haute, et on peut dire la seule, est grande et carrée ; il est impossible de se former une idée des édifices qu’il y avait dans les temps reculés. Actuellement on ne voit dans la haute ville que des maisons peu solides , la plupart bâties en bois, et annonçant l’indigence ou le peu d’aisance de ses habitants; c’est sous ces mauvaises maisons que se trouvent ces voûtes spacieuses.
Les puits sont très profonds , comme on peut le croire; mais ils ne peuvent suffire aux besoins des habitants. Quoiqu’on retienne le plus qu’on peut l’eau des pluies dans des
citernes, il faut encore descendre à la rivière pour lessiver le linge, etmême l’été pour abreuver les bestiaux.
Ces inconvénients et plusieurs autres dont nous parlerons; cês anciennes fortilicatioiis que les voyageurs s’accordent à regarder comme les plus beaux restes de fortitications antiques qui existent en Europe; ces salles souterraines, ces galeries de communication, cette grosse tour, etc., seront pour nous des données qui nous conduiront à répondre aux questions suivantes qui sont l’objet de nos recherches. Comment a commencé la haute ville de Provins? dans quel temps? par qui, et à quel dessein a-t-elle été btUie?
Les commencements de Provins sont loin de ressembler à ceux des autres villes. Lorsque les anciennes cités, formées d’agglomérations éparses et sans ordre, sentirent le besoin de se protéger contre les attaques de leurs voisins, elles s’entourèrent de fortifications qu’on élèva suivant les exigences du terrain, et la configuration quelquefois bizarre de la masse des habitations. Aussi rarement ces anciennes villes sontelles entourées d’un svstème de fortification svrnétriqiie et ré-
gulier.
Il en a été autrement de la ville haute de Provins ; elle a été projetée, tracée, revêtue de fortifications et mise en état de faire une vigoureuse résistance avant qu’il y côt des habitants; ou s’il y en avait, ils devaient être très peu nombreux. C’est ce que nous croyons prouver par la situation qu’on a choisie pour la bâtir, par la régularité des fortifications, par ces hautes voûtes et ces galeries souterraines ipiise croisent, se communiquent et se prolongent à de grandes distances.
L’emplacement qu’occupe la ville haute de Provins ne présente aucune des commodités de la vie; sur un plateau très
élevé, exposé sans abri aux ardeurs d’un soleil brûlant et à toutes les intempéries des saisons, prêtant le flanc aux vents glacés du nord, sans eau et s’en trouvant séparé par des pentes escarpées (les descentes plus commodes qui communiquent à la ville basse sont évidemment l’ouvrage des hommes), quel attrait pouvait donc y réunir quelques familles gauloises? Encore serait-ce peu probable; car on lit dans les Commentaires de César que les Gaulois cherchaient à se garantir des ardeurs du soleil, et bâtissaient leurs habitations dans le voisinage des lorêts et des rivières. Domicilia Galloriim qui, vitandi œs^ tûs causâ, plerumque silvarum ac fluminum petunt propinquitatcs. L’emplacement de la ville basse offrant des bois, des rivières et des eaux vives , pouvait bien mieux leur convenir.
Aux désavantages dont j’ai parlé, et qui devaient en écarter toute population un peu nombreuse, il faut ajouter que cet emplacement tellement élevé, qu’on aurait choisi pour de si grandes constructions, ne menait à rien et ne pouvait devenir une route de communication ni un passage pour le cominerce(i); il n’est abordable que d’un côté, et il se trouve lermé au loin par la nature, dans les trois quarts de sa circonférence ; car nous venons de dire que la pente rapide qui descend à la prairie a été sans doute adoucie à force de travail. L’ancien Provins n’est donc devenu ville que par un certain concours de circonstances et par la force des choses; c’estce que nous démontrerons.
(1) Aussi ne serait-il pas étonnant que, suivant des itinéraires romains, les routes fréquentées d’Orléans et de Paris, j)0ur Troyes, Autun , etc., passassent par Sens, et non par Provins ; Sens étant alors une des plus considérables villes de la Gaule, ayant une grande influence dans les aflâires , et étant dans un pays plat.
Le moyen de croire qu'on ait choisi volontairement le sommet de la colline pour y établir des habitations, une ville, enfin, lorsque les vallons et la prairie qui sont au bas offrent toutes les douceurs de la vie, de belles expositions, de gras pAturages, deux petites rivières et des sources en abondance. Aussi arriva-t-il dans la suite, mais plusieurs siècles après l’ére chrétienne, qu’on descendit la colline à l’est, d’où s’en est suivi progressivement la ville basse qui est devenue quatre ou cinq fois plus peuplée que la ville haute ; et, si dans cette dernière il n’y eût pas eu des habitations toutes faites; si, par suite, les comtes de Brie et Champagne n’y eussent pas fixé leur résidence ; si on n’y eût pas fondé une collégiale a^ec des maisons pour les chanoines et autres gens d’église, les seuls habitants de la ville haute auraien t été seulement les vignerons, les laboureurs et les ouvriers nécessaires à la culture des terres qui l’avoisinent, parce que, comme je l’ai fait voir, il n’était pas dans la nature des choses que l’ancien Provins fût une ville.
C’est contre toute vraisemblance que quelques personnes disent que la ville hautes’étendaitanciennement dans la plaine au nord et à de grandes distances des fortifications. Si cela eût été, on en verrait au moins des ruines, et la charrue s’arrêterait à quelques fondations. Non-seulement on ne trouve aucune trace d’habitation, mais il ne pouvait y en avoir, parce que la difficulté de se procurer de l’eau aurait d’autant plus augmenté qu’on se serait éloigné davantage des murs. Ce n’est pas de ce côté-là que l’ancien Provins devait s’agrandir, c’était, comme nous l’avons dit, en descendant la colline, et dans la prairie à l’est; et c’est ce qui est arrivé. Au dehors des fortifications il n’y a jamais eu de maisons ni ce qu’on appelait un faubourg.
C’est parce que i’ emplacement de l’ancien Provins ne présentait aucun avantage pour la vie privée et les relations commerciales, qu’il convenait mieux pour un point de défense et un établissement militaire; c’est donc une place de guerre que se sont proposé ses fondateurs.
Les autres villes anciennes, avons-nous dit, n’offrent dans leur enceinte que des irrégularités, parce qu’on a été gêné par des bâtisses déjà existantes. La régularité des fortilications de l’ancien Provins et ses travaux souterrains annoncent qu’on a travaillé en plein drap. Ce n’est qu’après ces constructions exécutées sur un plan donné etréQéchi, qu’on ^ aura appelé des habitants, dont sans doute on n’avait pas besoin alors. La quantité d’hommes employés à des travaux aussi considérables, exécutés en même temps, les femmes et les enfants d’une multitude d’ouvriers de toute espèce et de tous états, faisaient eux seuls une population très nombreuse.
On ne peut se refuser de croire que ces salles multipliées, soutenues par des piliers, ces caveaux, ces galeries souterraines ne pouvaient être les ouvrages de simples particuliers ; ceux-ci ne bâtissent que pour eux, suivant leurs moyens, leurs besoins et les goûts variés de chacun ; d’ailleurs les caveaux de la citadelle et ceux de la porte Saint-Jean, qu’on ne dira pas avoir été faits par des particuliers, sont construits comme le sont tous les autres. On reconnaît partout la même main, le même goût, les mêmes distributions, la même solidité, un but commun ; enfin un ensemble calculé d’opérations. On travaillait donc en grand, sur un terrain neuf, où on n’avait rien à ménager et à conserver. Ces galeries ou caveaux, passant sous les maisons, les rues et sous la place publique, non-seulement ne permettent pas de douter qu’ils
n’ont pas été faits par des particuliers, mais ils prouvent qu’ils ont été pratiqués et construits avant qu’il j eût des habita-^ tions.
Ce qu’il faut encore observer, c’est que la ville haute est de niveau. Il n’est pas probable que, sur une colline très élevée et d une certaine étendue, il n’y eût pas de grandes inégalités et des pentes plus ou moins rudes; il a donc fallu abaisser, remplir et aplanir, devant, surtout dans l’emplacement cboisi, y pratiquer des galeries souterraines et de communication. Tout ce grand travail n’était encore que préparatoire; qu on juge de 1 immensité de toute l’entreprise! fl en résulte toujours, de ce que nous venons de dire, que 1 ancien Provins a été construit d’après un grand plan, sur un terrain aplani, découvert, où rien n’existait, au moins qui fût de quelque importance.
Mais a quelle époque doit-on faire remonter la création de Provins et à quel peuple peut-on l’attribuer? c’est ce que nous allons voir.
Des constructions aussi vastes, aussi solides, aussi bien entendues et coordonnées, enfin rendues inexpugnables, n’appartiennent qu’à un gouvernement puissant, riebe, éclairé, babde dans l’art de la guerre et conquérant. On se proposait d’établir en jiays ennemi un poste militaire, à Pabri de toutes les tentatives hostiles; un vaste camp, d’immenses
magasins, un quartier d’hiver pour une nombreuse armée, un grand dépôt de prisonniers de guerre, de malades et de . blessés; une retraite sûre en cas de besoin ; une réserve, un leiulez— vous j)our opérer le recrutement des armées et la remonte de la cavalerie, un point de réunion et central, d où pouvait se porter en avant une nrmé43 entrant en campagne, munie de tous ses attirails et machines de guerre, de
toutes ses provisions et de tous ses équipages ; c’est ce qii’é« tait Provins, et ce qui sera prouvé.
Quand j’ai parlé d’un peuple puissant, guerrier et conquérant, on m’a entendu : ce sont les Romains. Non-seulement la forteresse de Provins, par sa position, son étendue, sa force et son genre de fortification dans l’ensemble comme dans les détails (1), ne peut avoir été construite que par César dans la guerre des Gaules; mais il serait impossible de l’attribuer à des temps postérieurs aux Romains et à tout autre peuple comme nous le démontrerons bientôt.
(1) Le genre de fortification, l’ensemble et les détails ne seront bien connus que quand on aura lu tout l’ouvrage. A mesure qu’on avancera dans cette lecture, on peut s’attendre à concevoir progressivement une plus haute idée de l’ancien Provins,
dont parie César dans ses commenlaires est l’ancien PROV|]l*i et non pas SEM».
C’est une question fort débattue parmi les savants que celle de savoir si Agendicum est Provins ou Sens; quelques-uns môme, au rapport d’André Duchesne, ont pensé qu Agcndicuïii était Montereau. La dispute a été longtemps alimentée par la fausse interprétation des passages des Commentaires où il est question d’Agendicum. Le vrai sens de César ne pouvait être établi qu’après une connaissance jiarfaite de la topographie de Provins et de ses fortifications importantes sur lesquelles notre ouvrage le premier a adiré l’attention du public.
L’importance de ce poste militaire pour les Romains dans la guerre des Gaules, les immenses travaux et les solides constructions qu’on y remarque, et qui en faisaient une place imprenable et d’une extrême utilité pour eux; enfin, toutes les preuves que nous avons données ne devraient plus laisser de doute que cette place ne soit T Agendicum dont parle César et dont la situation est fixée sur les confins du Sénonais, in (îniljus Senonum, Reaucouj) l’ont pensé, et i| paraît que très anciennement c’était l’opinion la plus générale; mais les historiens, les géographes et les traducteurs modernes des Commentaires, n’entrent pas meme dans une
(lisciission à ce sujet; ces derniers traduisent partout Agendicum comme s’il était la ville de Sens, et tous, sans plus d’examen, regardent Agendicum comme la capitale du Sénonais. Agendiciim-Senonumy disent-ils, ainsi que César dit Luteiia-Pansiorum pour Paris, Diirocortorum-llemorum pour Reims, etc. ; mais je ferai observer que nulle part on ne lit dans les A g endiciim-Senomim ;
et, quand on le trouverait, il ne s’en suivrait pas (\\x Agendicum qui précède Senoniim fût la capitale du Sénonais ; car César dit, en parlant de Ghâteau-Landon, Vellodunum- Senonum; ce qui ne veut pas dire que Château-Landon soit la capitale du Sénonais. Si l’on trouvait, dans les auteurs du moyen-âge, Agendicum-Senonum, c’est qu’Agendicum- Provins a toujours été attaché au diocèse de Sens, et que cela veut dire Agendicum du diocèse de Sens, et non pas une ville du Sénonais.
Il faut convenir que, si les historiens, géographes et commentateurs de ces derniers temps ont erré sur l’application du. moi Ageîidtciimf on peut l’attribuera ce qu’ils n’avaient pas connaissance de l’ancien Provins, tel que nous l’avons décrit. Cherchant, près de la Seine, une place où César pouvait faire hiverner à la fois 56,000 hommes, etc., ils ont cru ne pouvoir la trouver ailleurs qu’à Sens, qui, dans ces temps, était une ville archi- épiscopale très importante, et Provins n’étant alors que peu connu, même de ses habitants. Ces auteurs ne sont cependant pas excusables; car, indépendamment de ce que j’ai dit dans ma dissertation sur l’ancien Provins, et qui lève tous les doutes à cet égard, je vais faire voir qu’avec un peu de réflexion, en lisant les commentaires, il était impossible qu’on ne vît pas qu’Agendicum
n’étail j)as Sens, mais une ville qui n’en était pas éloif^née et (juine pouvait être que Provins.
Àycndicum et Senones, venons-nous de dire, ne se
trouvent jamais accolés dans les commentaires, et nulle part on ne trouve Agcndicum-Senomun. Ces deux mots se rencontrent une seule fois dans la même |)l)rase; mais ils. sont séparés, et l’un n’est pas le régime de l’autre. Avant de rapporter ce passage des commentaires, qui seul serait décisif, il est bon de remonter à trois ou quatre lignes plus haut dans le texte, pour en avoir une explication plus précise.
César assemble à Reims Içs états de la Gaule; il s’y occupe de la conjuration de ceux de, Sens et de Chartres, de conjuratione Senonum et Cormitum questionem liaberc constitnit. Il condamne Accon, qui en était l’auteur, au dernier supplice ; beaucoup de ses partisans qui craignaient le même sort avaient pris la fuite.
Ce jugement de César était aussi sévère que politique; le général romain voulait intimider des peuples tels que les Senonais, peuples dont il avait tout à craindre et qu’il évitait d’attaquer.
César divisa ensuite son armée en trois corps et on lit ('e qui suit : Dnas Icgioncs ad fines Treviorum, dnas in Lingonilnis, sex reliqiias in Senonum flniùus Agendici in hibernis coltocavit. Voici comme il plaît au Iraduclcui-, et sans doute le meilleur (voyez I(‘ texte et la traduction des commentaires de César. Paris, Parbou, j7()6j, de rendre; ce passage : « César mit en quartier d’hiver deux légions suî « les frontières de Trêves; deux dans le canton de J.an- « grès, et six à Sens, capilale du Sénonais. » Il est aisé de laire voir epie tout cela est inexact et renversé, el (pie re traducteur, non plus (jn’ Ablancourl ipii l’a précédé, n'ont
pas entendu le texte, ou n’ont pas voulu l’entendre, parce qu’ils n’appuyaient pas leur opinion, si môme ils en avaient une. Voici la construction naturelle de la phrase : Col/ocavit in liibernis, duas legiones ad fines Treviorum^ dnas in Lingonibus , sex reliqiias Ageîidici, in finibns Senonum. [ïn finibns Senonum, comme il est dit dans la même phrase : ad fines Trevioriim). En français mot à mot : César envoya en quartier d’hiver deux légions sur les frontières de Trêves; deux dans le canton de Langres, et six autres à Agendiciim , sur les frontières de Sens, ou, si l’on veut, du Sénonais ou si l’on veut encore dans le pays Sénonais. On voit que ce passage terminerait la question , si l’on voulait y mettre de la bonne foi ; mais suivons :
Le traducteur a donc torturé le passage; il a omis de ren~ dre finibns, et il a fait entrer le mot Lapitale, dont il n’est pas parlé dans le texte. Il y était obligé pour appuyer son sentiment; mais il s’apprête des objections auxquelles i! sera difficile de répondre : il est dit que ceux de Sens étaient une nation des plus puissantes, et jouissaient d’une grande autorité parmi les Gaulois : Senones quœ erat civüas in priniis firma, etmagnâ inter Gallos antoriiate.
Quand même on voudrait prendre civitas pour le pays, et non pour la ville de Sens, ce mot latin ayant ces deux acceptions, peu nous importe; il n’en est pas moins invraisemblable que cette province des Gaules si étendue, dont l’autorité et l’influence sur toutes les autres étaient si grande, et qui avait, comme le rapporte César, un roi et un sénat, eût eu sa capitale sur l’extrême frontière, in finibns. Aussi le traducteur qui a ajouté le mot Capitale, qui n’y est pas, se garde bien de traduire ici in finibns , comme il l’avait fait à l’occasion de Trêves ; mais Sens n’était pas sur la
Trontière, c était Agendiciiin, rancleii Provins, qui se trouvait sur les contins du territoire de Sens. In finibus ne veut j)as niénie dire qu’une ville est la dernière d’une province : elle peut n’en pas dépendre. C’est ainsi que Paris était une ville alliée de Sens , dont le territoire s’étendait jusqu’à Paris; mais cette dernière n’en faisait pas partie. Il est dit, en parlant des Parisiens , livo vi des Commentaires : confines lii crant Senonibus. Ce que le traducteur rend ainsi : « Paris, qui est sur la Irontière de ceux de Sens. » C’est dans ce sens i\n Agendicnm est frontière de ceux du pavs séuonais, sans en faire partie ; in finibus Senonnm,comï\m on a vu plus haut.
Comment les traducteurs n’ont-ils pas vu aussi qu’il était hors de toute vraisemblance que César, après avoir jugé la lèbellion des Sènonais et de ceux de Chartres, envoie de suite six légions en quartier d’hiver dans la capitale du Sénouais? Il se garde bien d’en envoyer une seule à Chartres, dont il avait aussi lieu d’ètre très mécontent, puisque cette ville avait participé à la conjuration, ainsi que celle de Sens; mais Agendicum, où il place six légions, n’était pas Sens; c’était l’ancien Provins, qui était tout à lui, et qui, par sa position, dominait Sens et le pays sènonais.
Cela est de la dernière évidence et nous verroîis plus bas combien César fut |)rudent de ne pas engager ces six légions au cœur même du pays sènonais; en effet, lorsque Labiénus dirigea un coup de main contre Paris, il ne prit que quatre légions et laissa à Agendicum les recrues venues d’Italie. Ainsi en supposant qu’Agendicum soit Sens, voici ce (ju’aurait lait Labiénus, capitaine d’une prudence consommée ; il aurait abandonné ces recrues à la merci des Sènonais dont la fidélité était plus que douteuse, et il se serait été à bii-ménu'
ioüi espoir de retraite eo cas qu’il eût été vaincu et que les évènements reiissent forcé de revenir à Sens où l’on veut qu’il eut hiverné.
Il faut observer encore que, chaque légion étant composée de (3,000 hommes, six faisaient un corps de 36,000 hommes, sans compter les suivants de l’armée ; et les traducteurs les placent à Sens ! 11 y aurait donc eu dans cette ville des logements suflisants pour une pareille armée, et pour tout un quartier d’hiver, dont sans doute une partie était de la cavalerie ? César avait donc de longue main établi dans cette capitale de grands magasins de vivres, de fourrages, de tentes, de bagages et d’approvisionnements de tous genres, pour réparer et remonter les équipages d’hommes et de chevaux d’une armée, qui, au printemps, devait rentrer en campagne? Mais, nousle répétons. Sens était une ville toujours en révolte, comme nous allons bientôt le faire remarquer, et que César irrité, ainsi qu’on l’a vu, venait de punir pour rébellion récente.
Agendiciim , où César mettait en quartier d’hiver six légions, n’était donc pas Sens; ce ne serait pas seulement invraisemblable, ce serait absurde. C’était rancien Provins, dont il avait fait une place de guerre, où il avait construit des magasins, et pratiqué un grand nombre de salles souterraines et de caveaux qui, pendant un quartier, pouvait contenir, en tout ou en partie, ses six légions.
La forteresse d’Agendicum pouvait n’avoir pas été construite pour 56,000 hommes, et toute leur suite en quartier; mais, dans un cas extraordinaire, comme pouvait être celui-ci, une partie aurait pu être campée aux environs de la place, et principalement sur le terrain du cloître et du collège, qui évidemment a été aplani, et sans doute, avec
quelque intention. Dans ces salles souterraines et ces ca« , veaux, la température étant iloiice Thiver, de la paille seule pouvait être le lit du soldat romain, qui, comme on sait, était endurci aux ratigues.
Ceci explique pourquoi César mettait en quartier six légions à Provins, pendant qu’il n’en mettait que deux dans les grandes villes de la Gaule; encore ne les plaçait-il y)as (ce qui est à remarquer) dans une seule, mais dans les environs : deux, avons-nous vu, sur les frontières de Trêves, et deux dans le canton de Langres ; c’est, comme nous le répéterons, que Provins n’était pas une ville, mais une[)!ace forte et purement militaire.
Pour prouver que César ne pouvait tirer aucun service de Senones-Sensy encore moins y laisser en dépôt les bagages de ses armées, ses recrues qui arrivaient de Rome, il est bon de faire connaître que César a toujours eu de grands mécontentements des Sénonais, même quand il n’était pas en guerre ouverte avec eux. La première fois qu’il est parlé des Sénonais dans les commentaires, voici à (juelle occasion : César assemble les principaux de chaque province de la Gaule. Fl les contient dans l’obéissance, les uns par des prières, les autres par des menaces. Alias coliovr tando, alias terrilando . Malgré cela, dit le traducteur, d'après le texte latin, « ceux de Sens, Senones^ nation des (( plus puissantes et des plus accréditées d’entre les Gaulois, c( entreprirent de (aire mourir Cavarinus, (jiie César leur « avait donné pour roi, et dont les ancêtres avaient régné f( sur eux... Ils le chassèrent du trône et de son j)alais, (( et le poursuivirent jusque sur leur frontière. » Kegno domoque c.rpiilscriinty usque ad fines insecuti.
(üela vient à l’appui de ce que nous avons dit plus haut.
que !a capitale du Sénonais, où était sans doute le palais du roi, n’était pas sur les limites du pays, puisque ceux de Sens chassèrent leur roi de son palais, et qu’ils le poursuivirent usque sur leur frontière, iisqiie ad fines, lu finiôus ne peut donc s’appliquer que comme nous l’avons fait.
Les Sénonais, après cette action violente, et qui devait offenser César, ayant député vers lui pour le calmer et lui donner satisfaction , missis ad Cœsarem satisfaciendi cansâ legatis, et César leur ayant ordonné de faire paraître devant lui le sénat tout entier, ne voulurent pas obéir : Cùm is (Cœsar) ovnnem ad se senatiim venir e jussisset, dicto obedientes non fuerunt. « Ce fut pour les Gaulois un puis- (( saut motif de se révolter, de voir que, parmi eux, il s’é- « tait trouvé quelqu’un [Senones) assez hardi pour oser le « premier déclarer la guerre aux Romains. )) Ainsi ce fut à la rébellion des Sénonais que César dut ce soulèvement dans toute la Gaule, de laquelle il ne faut excepter qu’Autun et ceux de Reims, prœter et Ædiios et ïlemos.
Un peu plus loin, page 247 de cette traduction des Commentaires, on lit que ceux de Sens, Senones, étaient engagés dans une révolte contre César, ainsi queceux deChartres.
Page 257. On voit qu’lnduciomare, chef des Gaulois, dit, eu pleine assemblée, qu’il était sollicité par ceux de Sens, accersitiim se à^Senonibiis, et qu’il avait dessein de tomber sur les quartiers de Labiénus, un des principaux lieutenants de César.
Page 249. César mande ceux de Sens, Senones^ qui refusent d’obéir, et s’entendent avec ceux de Chartres : Senones ad imper atnm non ventre... Il faut remarquer que dans tout cela, il n’est question que de Senones et non d’A- (jendicuni.
Lorsque César repasse en Gaule pour s’opposer à Vercingétorix, il hésite d’abord sur le parti qu’il doit prendre, et,, se décidant à tenir tête à ses ennemis, voici ce qu’il fait : Duabiis Agendici legionibiis atqiie impedimentis totius exercitûs rciiclis ad Boios proficiscitiir. En français :
ant laissé deux légions et tous les bagages de l’armée à Agendicum (notez qu’il n’est pas dit ici ad Senones), il part pour le [)ays des Boïens, dans le Bourbonnais. Ainsi, si Agendiciim était Sens, il aurait laissé dans une ville ennemie toutes les ressources de son armée ! Six légions n’auraient pas pu empêcher la révolte des Sénoiiais, et leur jonction avec Vercingétorix; et César en ôte quatre, et n’en laisse que deux avec tous les bagages de l’armée! Les traducteurs, qui traduisent dans ce passage Agendicum par Sens, ne déraisonnent-ils pas complètement !
Page 520. César attaque et prend Cbûteau-Landon, oppidum Senonumy ville appartenant aux Sénonais; ceci ne prouve-t-il pas clairement qu’il était en guerre avec les Sénonais. Conciliez tout cela avec AgendiciimSeus,
Page 5i9. César partage son armée; il donne à Labiénus quatre légions pour les mener contre Sens et Paris : Quatuor legiones in Senones, Parisiosque Labieno deducendas dédit. Ainsi César vient de laisser à Sens (suivant les traducteurs) deux légions et tous ses bagages, et il envoie contre Sens et Paris quatre légions ! ! ! 11 y a-t-il rien de plus incohérent? Il est vrai que c’est à Agendicum qu’il laisse
deux légions et ses bagages, et que c’est contre Sens, SenoneSy (pi’il en envoie quatre ; ce qui est concevable. On voit toujours que César ne cessait d’être en guerre contre ceux de Sens, SenoneSy et que tout ce que disent les traducteurs,
en prenant Agendiciim pour Sens, est dénué de raison et inexplicable. Continuons :
César est obligé de lever le siège de Clermont, page 578; il a une extrême envie de joindre Labiénus et les légions qu’il avait envoyées avec lui contre Sens et Paris. Il fait passer la Loire à son armée ; elle trouve la campagne couverte de blé et de bestiaux. Après en avoir amplement approvi*sionné son armée, repleto liis rebiis exercitii, il marche sur Sens, iter ad Senones facere institiiit. Ici il n’est pas dit Agendicum, César avait besoin de munir son armée de subsistances, se portant dans un pays en révolte. Il est vrai qu’il y avait laissé, peu avant, tous ses bagages. Quelle confusion ! ! Mais je ferai observer que, lorsque César envoie 56,000 hommes à Agendicum passer un quartier d’hiver, il ne la fait pas munir de subsistances, de blé et de bestiaux. Pourquoi cela? c’est qu’Agendicum était l’ancien Provins, et non pas Sens, et qu’il avait fait de cette forteresse un grand magasin et un grand dépôt pour subvenir aux besoins d’une armée en quartier. On voit que tout tourne contre les adversaires d’ A gendicum-Provins .
Pendant que César prenait ces résolutions de rejoindre Labiénus et de marcher sur Sens : Dum liœcapud Cesarem agehantur, Labiénus eo supplémenta quod nuper ex Jtaliâ venerat, relicto Agendico (observez qu’il y a ici Agendico), ut esset impedimcntis præsidia, cum quatuar legianibus Lutetium praflciscitur. Le traducteur, suivant sa coutume, prenant encore Agendicum pour Sens, rend ainsi ce passage : « Labiénus, ayant laissé dans Sens, « pour garder le bagage, les recrues qui étaient venues ré- « cemment d’Italie, marche vers Paris avec quatre légions. » Ainsi, dans l’espace de deux lignes (voyez le texte), on voit
C6sar marcher conlre Sens avec une année bien approvisionnée, el Labiéiiiis en partir, en y laissant tous les bagages (le son armée. Quelle incohérence dans ce rapprochement î
Il est aussi curieux qu’on adresse de Rome les renforts pour les armées, dans une ville telle que Sens, qu’on savait être toujours en insurrection contre les Romains. Dans tout cela on ne peut s’entendre : tout est p’éle-mêle et dénué de vraisemblance, si on ne reconnaît pas que Scnones et Acjendicum sont deux choses distinctes ; l’une toujours en guerre avec les Romains, et l’autre toute dévouée, ou plutôt toute romaine, et qui leur était du plus grand secours; mais, en voulant que ces deux noms n’en soient qu’un, on multiplie les embarras et les contradictions.
Page 379. Labiénus part iVÀgcndicuin, et arrive à Paris. Il en trouve les approches défendues par un marais perpétuel, perpctiiani pahidem. Il emploie des claies, des fascines, etc., pour le passer; mais, éprouvant trop de difficultés, il revient sur ses pas, et eodcm qno vénérai ilinere Metodunis pervenit, et il arrive à Melun par le meme chemin qu’il avait pris. (Cette ville appartient à ceux de Sens, et est située dans une île de la Seine, comme Paris.) A l’aide de bateaux, il se rend maître de Melun sans opposition , la plus grande partie des habitants étant allés se joindre h l’armée gauloise. 11 rétablit le pont que l’ennemi avait rompu (juelques jours avant, et marche sur Paris en suivant l’autre rive de la Seine, et emmène avec lui les bateaux qu’il avait trouvés à Melun.
Camulogèncs, chef de l’armée gauloise, à la nouvelle de la première approclie de Labiénus, était venu camper près du marais, pour en disputer le passage aux Romains. Au
moyen du mouvement rétrograde de Labiénus par Melun, les deux armées se trouvèrent près Paris; mais occupant chacune la rive opposée de la Seine qui les séparait. Alors Camulogènes brûla Paris et rompit les ponts.
Labiénus, dans ces entrefaites, apprend de fâcheuses nouvelles. Un bruit se répand que César a été obligé de lever le siège de Gergovia, et que des soulèvements ont lieu dans les Gaules; de plus, il est pressé par de nouveaux ennemis; mais le comble de l’embarras, c’est qu’un grand fleuve (la Seine) séparait ses légions de leurs bagages : Legiones cit-qiie impedimeiitis mterclusas fliimen distinebaty et de tout secours. Ces secours, c’étaient ces soldats nouvellement arrivés d’Italie, qu’il avait laissés à Agendicum, et qui, venant au-devant de lui, auraient protégé sa retraite. Il songe donc à ramener son armée saine et sauve... Où? on le devine; il n est pas dit ad Senones, mais à Agendicum : Ut incolumem exercitum Agendicum reduceret cogitabat ; et, comme de coutume, ainsi que nous l'avons fait remarquer, le traducteur dit à Sens.
Labiénus sentit qu’une action de vigueur pouvait seule le tirer de sa position critique : ab animi virtute auxilium petendum videbat. Il fait plusieurs manœuvres en sens contraires, pour en imposer à l’ennemi; il descend à quatre mille pas au-dessous de Paris, et passe, de nuit, la Seine sans être aperçu. Il se trouve au point du jour en face de l’armée ennemie, lui livre bataille et remporte une grande victoire ; sans doute qu’alors il tourne les marais ; de-là, il revient... Où? { rever titur Agendicum ubi impedimenta lotius exercitûs relicta erant; indè^ cum omnibus copiis ad Cœsarem pervenit,) il re\ïenik A gendicmn, ou il avait
laissé les bagages de l’armée , et de là il alla rejoindre César avec toutes ses troujjes.
A roceasion de cette expédition sur Paris, il est aisé de voir, quand le bon sens ne nous l’aurait pas dit, que Labiénus, en se portant sur Paris, n’était pas parti de Sens ; car cette ville était sur la rive gauche de la Seine, et le marais perpétuel, qui arrêta Labiénus et qu’il ne put franchir, était sur la droite; c’est sur quoi le raisonnement et l’inspection des lieux ne laissent aucun doute (1). La Seine, à sa gauche, ne reçoit que la petite rivière de Bièvre, qui ne déborde pas, et les eaux pluviales des collines de ce côté, telles que celles de la montagne de Sainte-Geneviève, qui descendent précipitamment dans son lit; par conséquent il ne pourrait y avoir dans cette partie d’eaux stagnantes et surtout un marais perpétuel.
II en était tout autrement sur la rive droite, où le terrain, jusqu’à une grande distance de la Seine, est plat, et même était alors plus bas que son lit, comme on peut le voir dans les anciennes descriptions de Paris. Nous voyons encore aujourd’hui les eaux, de ce côté de Paris, s’écouler, non dans la Seine, parce que les bords en ont été élevés, mais s’en éloigner, comme le font connaître les égouts des rues Montmartre et du Temple, et ces égouts n’existaient pas dans des temps un peu reculés ; par conséquent ces eaux étaient stagnantes. Dans les grandes crues d’eau, celles de la Seine devaient déborder et couvrir tout le marais; mais, dans les temps ordinaires, la Seine recevait les eaux excé-
(1) Dans l’ancien Provins, première édition, j’ai placé le marais au midi de Paris; c’est une erreur que j’avais adoptée sans examen et sur l’autorité d’AMancourt.
dantes du marais, qui, comme porte le texte, s'écoulaient dans son lit, quœ influèrent in Sequanâ, M. Achaintre, dans ses notes sur les commentaires de César, nous dit que ce n’est qu’à la longue et par de grands travaux d’art qu’on est parvenu, dans des temps postérieurs, à relever la rive droite de la Seine assez haut pour que les égoûts du marais pris^sent une autre direction.
C’est une fausse interprétation des commentaires qui a donné lieu aux différentes opinions sur ce marais perpétuel. Les traducteurs s’imaginent que, dans les anciens temps, Paris était entouré de marais. D’Ablancourt, un des plus estimés d’entr’eux, dit que « Paris était tout environné d’un « marais qui aboutissait à la Seine, et qui défendait très bien <r cette place. )» Où ont-ils vu cela? Ce n’est pas César qui le leur a dit : il ne parle que d’un marais qui se trouvait d’un côté de la Seine. C’est ce qu’exprime clairement ce passage des commentaires : Is (Camulogènes) quum animadvertisset perpetuam esse paludem quœinflueret in Se~ quanam atque ilium lociim magno opéré impediret^ hic cmsedit, nostroque transitu proliibere instituit.
Ce passage annonce positivement un seul marais qui occupait et rendait presqu’impraticable un terrain d’une certaine étendue, sur lequel, ou auprès duquel Camulogènes établit son camp. Hic consedit.
Mais de quel côté de la Seine était ce marais dont parle César? C’est ce dont on ne peut plus douter. Il était à la droite de la Seine, et la tradition môme nous en a conservé la mémoire. Un grand quartier de Paris, au nord de la Seine, a toujours porté le nom de quartier du Marais.
Labiénus n’était donc pas parti de Sens pour se porter sur Paris; car il aurait suivi la rive gauche de la Seine, et ce
n’est pas de ce côté qu’était le marais : ce serait contraire au texte. J’observerai aussi que, si Labiéniis fût parti de Sens, où il avait laissé ses bagages, il était donc en paix avec les Sénonais; cependant il se dispose à faire le siège de Melun, dont les habitants avaient rompu les ponts, et Melun dépendait de Sens. 11 faut remarquer aussi qu’il est dit que Labiénus, étant revenu é Agendicum, où il avait laissé les bagages de toute l’armée, en part pour aller rejoindre César. On a vu que, dans le temps que Labiénus marchait sur Paris, César, ayant j)assé la Loire avec son armée, prend le chemin de Sens ; par conséquent, on ne dirait pas, si Sens était Agendiciim, que Labiénus repart d’Agendicum avec son armée pour se réunir ù César, qui devait être alors à Agen— dicum-Sens, ou tout près. On voit, en voulant qu'Agendi^ cum soit Sens, combien il se rencontre de contradictions et de confusion (1).
(1) M. Opoix, après avoir produit un corps de preuves aussi inébranlable en faveur de son interj)rétation qui est la seule conforme au bon sens, à la logique et aux principes de stratégie, M. Opoix, disons- nous, ne pouvait finir par un argument plus heureux que celui qu’il tire de l’expédition de Paris par Labiénus. C’est précisément sur ce passage qu’un nouvel historien de Provins a fait porter les critiques, sans s’inquiéier toutefois des autres citations qui auraient pu grandement l’embarrasser. Ce nouvel historien tombe dans une énorme erreur, lorsqu’il traduit ces mots : palus perpétua (juœ ilium oninem locuin rnagriopere îrnpedirety par ceux-ci : t Un marais qui défendait la place de tous côtés > . Il est vrai que M. de Vailly a traduit : t qui défendait très-bien cette place i ; nous en demandons pardon aux vivants et aux morts, mais c’est un lourd contre-sens. Voici le passage tout entier : /.v ( Camulogène) cî'o/j animadvertisset perpetuam esse paludem qiiœ influcrei in Scquananif nique ilium ornnem locurn m^^^noperè impedirct,
Il est encore parlé de Sens, SenoneSy mais c’est pour la dernière fois, à la fm du septième livre, le dernier des Com-
hïc consedit; nostrosquc transita prohibere instituit. C’est-àdire : « Camulogène voyant tout le parti qu’il pouvait retirer
< d’un marais perpétuel qui coulait dans la Seine (ou plutôt qui t était de niveau avec le cours de la Seine) et qui rendait tout cet « endroit (l’endroit où ce marais coulait) difficile et imprati-
< cable s’établit sur ce point même, ( hic consedit ) et se prépara € à nous en disputer le passage. j> — Si le marais eût environné tout Paris, que voudrait dire, quœ injlueret in Sequanaml fluo ne donne-t-il pas toujours l’idée d’un courant? Et même, si l’on veut que le marais ait coulé par quatre points dans le fleuve, que voudraient dire ces mots, lue consedit, il s’établit là? Comment désigner ce point? cela a-t-il un sens?
Labiénus, arrêté par ce marais, s’efforce de le combler avec des claies et des fascines; pourquoi? pareequ’il veut atteindre Camulogène qui est derrière, qui hïc consedit. N’ayant pu y parvenir, Labiénus change de plan; il descend jusqu’à Melun, y passe la Seine et revient devant Paris par une autre rive : donc cette autre rive n’avait pas l’inconvénient de la première ; elle n’avait pas de marais. A ce mouvement des Romains, que fait Camulogène qui déjà a brûlé Paris, coupé les ponts (sacrifice considérable)? Le général gaulois quitte son poste et s’éloigne du marais, è palude proficiscilur. Ainsi le marais est regardé comme un point, comme un objet distinct et non comme une circonférence. Reste à déterminer la situation de ce marais; l’histoire, la tradition nous l’indiquent : ce marais était au nordest de Lutèce, entre les Buttes Mont-Martre et la Seine. Gamulogène, homme d’expérience, avait aperçu tout l’avantage de la position d’une armée retranchée derrière un marais, s’appuyant à droite sur un fleuve et protégée à gauche par une hauteur.
Il y a aussi un autre passage que notre adversaire accuse M. Opoix de n’avoir pas cité à dessein; M. Opoix a eu tort en effet ; car ce passage corrobore son système et il ne prmive rien pour ses adversaires. Labiénus, après s’êlrc établi sur les bords de la
meritaires de César; et c’est, comme on peut s’y attendre, à l’occasion d’un nouveau soulèvement pour lequel les Sénonais s’étaient engagés de fournir douze mille hommes.
Seine, à son retour de Melun, apprend que les peuples de Beauvais se disposent à prendre les armes [hélium parare). Le lieutenant de César s en émut ; il se voyait dans la situation suivante : « Narnque alterâ eæ parte Bellovaci quæ cwitas in Galliâ (( maximamhahetopinionemvinuiis instahant\ aller am Camiilogenu s parato atque instructo exercitii tenebat ; tiirn legiones M prœsidio atque impedirnentis inferclusas maximum flumen « distinehat. » Notre contradicteur qui veut absolument que Labiéniis se trouve sur la rive droite, traduit ainsi : « Labiénus était enfermé, d’un côté, par ceux de Beauvais ( le texte ne dit pas cela ; il dit que ceux de Beauvais se préparaient à la guerre, et que d’un instant à l’autre, ils pouvaient fondre sur Labiénus, instabant)^ < de l’autre, par Camulogène et la Seine qui était entre lui et les légions Agendicurn : (le texte ne dit pas cela non plus; il dit : « d’un autre côté, Camulogène, avec une armée toute prête et pleine d’ardeur, l’observait de près; de plus, un grand fleuve séparait ses légions des secours et des bagages A’ Agendicum. »
véritable interprétation de ce passage ne contrarie nullement le système de M. Opoix ; la traduction fautive de notre adversaire elle-même ne le contrarie pas plus ; nous allons la suivre. Notre adversaire dit : Labiénus était enfermé ( cela n’est pas, mais admettons-le ) entre ceux de Beauvais et Camulogène, qui se trouvait sur une rive de la Seine ; or, continue notre adversaire, Beauvais étant posé à droite du fleuve, nécessairement Labiénus était aussi sur la rive droite, puisqu’il était enfermé entre ceux de Beauvais et Camulogène. Maintenant, produisons notre opinion, toujours en conservant le sens du nouvel historien. Labiénus, placé sur la rive gauche, se voyait enfermé entre ceux de Beauvais, placés sur la rive droite et Camulogène qui était sur la même rive : en effet la position était critique : car que devaient faire les Gaulois? Ceux de Beauvais devaient
îl est donc bien prouvé que Senones et Agendicum étaient deux villes (1) qui n’avaient rien de commun, ni au-
passer la Seine à quelques lieues de Paris ( cela est facile, quand on n’est pas inquiété ) et, d’un autre côté, Camulogène fesant lin mouvement analogue passait la Seine en amont, et, de concert avec ceux de Beauvais, écrasait entre deux chocs Labiénus sur la rive gauche. Celui-ci sentit ce danger qui n’était pas arrivé, comme le laisse entendre le mot enfermé^ mais qui menaçait, insiabanl; alors il prévient ceux de Beauvais, il ne perd pas de temps, passe le fleuve par ruse, et fond, à l’improviste, sur Camulogène, le défait et se dirige vers Agendicum^ sans attendre ceux de Beauvais qui n’étaient pas encore venus et qui, par conséquent, u enfermaient pas l’armée romaine.
Nous fesons un appel au bon sens du lecteur : qu’y a-t-il de forcé dans notre interprétation? ne vient-elle pas à l’appui des nombreux arguments avancés par M. Opoix?
Du reste, l’explication de ce passage, pris isolément ( ce qui est un mauvais système d’interprétation ) dépend tout-à-fait de la position que l’on donne au marais quæ omnem locum impediret, qui obstruait Vendroit oîi il se trouvait. Il n’y a qu’à choisir, ou il faut admettre avec l’histoire et la tradition le marais à droite ; ou il faut tourmenter le texte latin et contredire l’histoire et la tradition.
(1)M. Opoix n’a jamais ignoré, comme on a bien voulu le dire, que Senones est un nom générique désignant une agglomération de populations diverses à qui ce nom était commun. Il savait fort bien que, lorsque Auguste fit le dénombrement des Gaules, cet ernpereur classa les peuples et divisa administrativement leur territoire. Les Gaules furent divisées en provinces, les provinces en peuples, et chaque peuple eut sa capitale qui s’appella civitaSy et qui prit le nom du peuple dont elle était la métropole ; ainsi civitas Senonum fut la capitale des Sénonais. Dans ce dernier arrangement, Auguste conserva ce qui existait déjà sous César qui, pour désigner les peuples dont le sénat habitait une capitale, disait Bellovaciy Senones.
cun rapport, et dont les intérêts étaient diamétralement opposés, relativement aux Romains : voyez aussi la dissertation de M. Achaintre, dont nous donnons un extrait dans les notes de la fin du volume.
Partout où l’on trouve le mot Senones dans les Commentaires, on est sûr d’apprendre quelques perfidies des Sénonais : des guerres contre César, des désobéissances à ses commandements, des soulèvements qu’ils cherchent à exciter, et des alliances qu’ils contractent avec les ennemis des Romains. Au contraire, partout où se rencontre le mot Agendicum, c’est pour exprimer une place toute dévouée à César, où se trouvent de grands magasins ; où il peut mettre en quartier d’hiver six légions; où sont renfermées les provisions de l’armée; où arrivent les recrues venant d’Italie; où, quoique sur les frontières du pays ennemi, Labiénus peut laisser,
! sans inquiétude, tous ses bagages, lorsqu’il va prendre Mei lun, qui dépendait de Sens, et qu’il marche contre Paris;
I où, eiihn, quand il se trouve obligé d’abandonner son entre- [ prise, qu’il est entouré d’ennemis, et dans le plus grand em- ( barras, il cherche une retraite sûre, et les secours dont il a
I besoin pour l’opérer.
Agendicum était sur les frontières du pays sénonais, in j finibus Senoniim, et sans doute ce fut un puissant motif
II pour César de construire une place forte près d’un peuple reij muant, qui avait une grande influence dans la Gaule, qui Il était toujours en guerre avec lui, ou toujours disposé k la 1 faire.
Je ne crois pas qu’on puisse élever le moindre doute sur ce qu’était Agendicum, après qu’on aura considéré l’enâ semble de nos observations. Des chicanes minutieuses, sur quelques objets de détail, ne mériteraient pas de réponse, ou
il n’y aurait que celle-ci à faire ; Si Agendicum est Sens, que ferez-vous de l’ancien Provins, dont César n’aurait pas parlé, mais qui s’accorde parfaitement avec les besoins qu’il pouvait en avoir; de cette forteresse, peut-être l’unique en son espèce, dont les constructions existantes et les vastes ruines ne peuvent se rapporter à aucun autre peuple, comme nous le démontrerons ?
Le choix de l’emplacement et les immenses travaux à' Agendicum ont dû occuper une grande place dans les projets de César, lors de la conquête des Gaules. Il n’en fait pas mention, parce qu’il ne s’occupe, dans ses Commentaires, que des opérations militaires, de quelques points de géographie et de quelques détails sur les mœurs des Gaulois et des Germains. (1)
Il ne faut pas s’étonner de l’immensité des travaux que nous olfrent les fortifications de Provins. Les occupations des soldats romains étaient très pénibles : à chaque instant, ils
(1)Toutaii contraire de l’ancien -Provins, qu’il serait bon de ne plus appeller qu’Agendieum, Sens n’était une ville importante que sous les rapports politiques. Il ne paraît pas qu’elle fut aucunement fortifiée du temps des Romains, et il n’en reste rien aujourd’hui qu’on puisse leur attribuer. A cette époque, comme nous le ferons voir. César et Labiénus y conduisent leur armée, et il n’est pas question qu’elle ait soutenu un siège, ni même qu’elle ait opposé la moindre résistance, pendant que César et Labiénus ont assiégé Château-La ndon et Melun qui dépendaient de Sens et qui étaient peu considérables, en comparaison de Sens où était le palais du roi , et où siégeait le sénat. C’était donc une ville ouverte, où, en temps de guerre, rien ne pouvait être en sûreté, et où on ne pouvait.établir de grands magasins, quand elle n’aurait pas été la capitale d’un grand pays toujours armé contre César ; ce qui ne prouve que mieux que ce n’était pas Agendicum
étaient obligés de faire des circonvallations, de creuser des fossés; ils construisaient quelquefois un camp pour passer une seule nuit. Les camps d’hiver étaient bien mieux munis que ceux d’été. Aussi Tite-Live, en parlant de la construction de ces camps (Lib. 26, C. l.J, se sert de cette expression œdificare hyberna. Ces sortes de camps sont l’origine de bien des villes. Pendant la paix, on fesait faire des chemins, construire des édifices et bâtir même des villes entières, si on en croit Dion Cassius (lib. 46 vers, fin.) qui l’assure de la ville de Lyon. On sait qu’il existe encore en Angleterre des débris de cette grande muraille construite par les Romains.
On auraitpeine à croire, si on ne le voyait, en lisant les Commentaires, que les Romains aient pu conquérir les Gaules avec aussi peu de soldats. C’est que l’art et la conduite suppléaient au nombre : on voit presque toujours les Romains se camper sur des hauteurs et s’y fortifier comme dans une ville; souvent aventurés au milieu d’un pays ennemi , ces sortes de forteresses fesaient leur sûreté.
Labiônus, dont nous avons tant parlé, trouvait le secret de résister à toute une armée avec une seule légion, campée dans un poste bien fortifié par la nature et par l’art ( Comment. lib. V . ) Bien plus, il eut l’audace de faire une sortie de nuit et il battit les Gaulois, commandés par Induciomare.
Ainsi la situation seule de la ville haute de Provins devrait taire supposer (si l’iiistoire n’était pas là, et si les fortifications n’étaient pas encore debout pour confirmer rhistoire j (}ue les Romains s’emparèrent de ces hauteurs pour y établir un camp si nécessaire dans un pavs habilé par un [)euple si remuant.
A mesure ipie nous avancerons , nous soumel Irons au
lecteur des considérations qui lui prouveront que, ni sous la première ni sous la seconde race , les rois francs n’ont été dans la nécessité de fortifier la ville haute; que d’ailleurs l’habitude de ces princes était de s’établir dans les lieux fortifiés déjà par les Romains, plutôt que de construire euxmêmes des fortifications dont ils ignoraient tout-à-fait la théorie aussi bien que la pratique, etqu’enfm leurs finances ne leur auraient pas permis d’élever.