PROVINS APRÈS CÉSAR
Lorsqu’ Auguste, par son dénombrement, classa les peuples de la Gaule, il conserva les dénominations consacrées par les Commentaires de César. Les peuples continuèrent à porter le nom de leur cité : civitas Senonum signifia aussi bien que Senones et le peuple et la ville de laquelle ce peuple dépendait. La ville de Sens fut comprise dans la deuxième Lyonnaise dont Rouen était la métropole. Le point où est situé Provins fut enfermé dans cette division, et il se trouva sur la limite de la Gaule belgique, car on sait que la Marne et la Seine séparaient cette province des Sénonais (1).
On comprend sans peine quel rôle un pays limitrophe, comme le territoire de Provins, devait remplir dans les soulèvements des Belges et dans les guerres contre les peuples germains qui pratiquaient sans cesse des intelligences en Belgique pour se jeter de là dans l’intérieur des Gaules. Ce
I territoire dut être en conséquence le théâtre de plus d’un
! évènement militaire.
Vers l’an 72 du Christ, la Belgique se révolta. Civilis, d’origine germaine, était l’arne de ce mouvement. Il ras-
^ semble des troupes sur les bords du Rhin, lait saccager Trêves
II et Cologne , et en même temps il envoie des émissaires par toutes les Gaules pour les troubler et les exciter à la haine du nom romain.
(1) A Bêlais Mairona et Sequaiia dividit. Coinni. liv. J.
fulor, Classicus et Sabiiius, seigneurs gaulois, viennent fortifier le parti de Civilis. Celui-ci poussait avec vigueur le siège d un camp romain ; les légions que ce camp renfermait se rendirent; les officiers furent massacrés, et la plupart des camps romains qui bordaient le Rhin furent démolis. Toutà-coup on apprend la défaite de Sabinus qui agissait dans le pays des Séquanais; les Belges se découragent. Les députés des cites belgiques sont convoqués à Reims par le peuple de cette ville, et on demande la paix aux Romains refoulés vers les Sénonais après leurs pertes sur le Rhin. Par suite de tous ces événements, on conçoit Futilité d^un poste militaire a Provins.
Les peuples belges lurent les plus indociles à supporter le joug de la conquête. Les Allemands exploitaient cette disposition, et 1 histoire nous montre cette partie des Gaules toujours en eflervescence. La limite de la Belgique étant à la Marne , il est facile de voir que les fortifications de Provins devaient nécessairement avoir une très grande importance stratégique. Aussi les empereurs durent les entretenir et les réparer avec le meme soin qu’ils entretenaient les autres cttstrci des bords du Rhin. Ces cüstrü, dans les guerres permanentes que les Romains eurent à soutenir sur cette partie des Gaules, étaient occupés par des garnisons qui étaient là en station (1), comme nous l’apprend Ammien Marcellin. Raison de plus pour croire que non loin de la limite de la Belgique, c’est-à-dire près de la Marne, il devait y avoir une station romaine pour observer les Belges et pour servir de refuge, lorsqu’il fallait évacuer leur territoire.
Les empereurs Valérien , Gallien , Posthumus eurent à
(1) Stationcs Mbcrnœ. Lib. \rv, c. l, cdilion de l.cipsik, avec notes de Wagner. ’
repousser les peuples germains qui avaient envahi la Belgique. (258 à 280 du Christ.)
Probus passa une grande partie de sa vie à combattre les , barbares tant vers le Rhin que dans la Gaule belgique. Nouvelle preuve du besoin de la place forte de Provins.
Inutile d’observer que de tout temps Provins fut un pays limitrophe. Ammien Marcellin , dans sa rapide description des Gaules, vers le milieu du iv® siècle, pose toujours pour limites aux peuples belges la Marne et la Seine, comme au temps de César. Vero^ dit-il, earndcm gentem (la Belgique) Matrona discernit et Seqiiana (lib. xv.)
Le môme historien, énumérant les villes qui ornent la Gaule lyonnaise, cite Sens, Bourges, etc., et s’exprime ainsi : Lugdunensem Liigdiinus ornât et Senones et Biturigæ, Lyon, Sens et Bourges ornent la Lyonnaise.
Il est évident par ce passage que Senones dans les auteurs latins signifie ville ou peuple; tout en continuant de nous occuper de Provins sous les empereurs, nous allons avoir occasion de traiter subsidiairement celte question de 5^/io?ze5-peuple et Ac?io?ie5-ville. '
Ammien Marcellin rapporte que Julien, se proposant d’aller hiverner sur le territoire de Trêves, passe à Sens; il dit: Per Treveras liiematurus apud Senonas, oppidum tune opportunum abscessit. Le texte revu jiar W agner porte Senonas, c’est jirobablement une laute de copiste; il doit 1 lalloir Se)iones : le passage cité plus haut corrige celui-ci ;
mais en supposant encore que l’auteur ait écrit Senonas ,
V mo[s oppidum tune opportunum, citadelle alors fa- ! vorablc, alors amie, prouvent que Sens n’avait pas pour les i Romains une lidélité inébranlable; autre preuve de la néces- ; sitéd avoir une forteresse dans les environs , Agendicum,
Ammien Marcellin nous dit que Julien fut surpris à Sens par une multitude d’Allemands qui ravageaient la Gaule belgique. Marcellus, grand-maître de la cavalerie, ne fit aucun mouvement pour secourir Julien qui n’était alors • qu’ Auguste et que les ministres de Constance n’aimaient pas. Voici comment l’historien s’exprime à ce propos : Marcel’^ lus.,, agens in stationibus proximis : Marcellus agissant dans les stations voisines ; nous avons vu l’usage des stations militaires : autre preuve que Provins devait être un lieu fortifié.
Sur un territoire continuellement embrasé par la guerre, tel que celui de Sens, de Provins, de Trêves, de Reims, il n’y avait sans doute pas une colline, une montagne, un mamelon même qui ne fût fortifié (1).
Remarquez qu’ Ammien Marcellin appelle la forteresse de Paris et celle de Melun castellum , petit camp , tandis que la ville haute de Provins conserva sous les Francs la dénomination de castra , comme toutes les autres élévations où se trouvaient de vastes constructions romaines. Il ne faudrait pas dire que Charlemagne , sous lequel on trouve les premières traces de Castra Pruvina^ a donné de lui-même ce nom à Provins; cette dénomination, appliquée alors à tant de villes de son empire, avait été conservée par la tradition.
) Julien répara les forteresses que Trajan avait élevées sur le Rhin et que les Allemands avaient renversées.
Dans Ammien nous voyons Valentinien border le Rhin de camps {castra).^ de châteaux ou petits camps [Castella) et cela dans les lieux les plus élevés, altiiis. Comment cet empereur eût pu négliger Provins? Dans le passage où l’historien rapporte ce fait, nous lisons que ces travaux enipictaiejit meme quelquefois sur les frontières des barbares, suradens harharos fines.
Les Francs, peuples nomades, ne savaient pas construire; ils occupèrent dans les Gaules les fortifications élevées par les Romains. En examinant les premiers temps de la monarchie, on acquiert la conviction que Provins n a ete d aucune importance au point du vue stratégique et qu’il n’y a pas eu la moindre raison de construire sur ce point, au cœur du pays occupé, une immense forteresse. D’ailleurs, toutes les fois, et ceci est incontestable, que les textes du moyen-ûge énoncent le terme de castra, on voit toujours les lieux qu’il désigne coïncider avec l’histoire romaine.
Que de présomptions, que de preuves sont consignées dans l’histoire pour faire penser que Provins fut Agendicum , qu’il fut un camp et qu’il joua un grand rôle sous la domination romaine!
Mais l’histoire ne parle pas seule; les pierres parlent aussi, et VdiUik\\iQ Agendicum encore debout ne peut être révoqué en doute.
Étymologie des mots AGENDIGUM et PROVINS.
Le nom de Gentico n’a pas quitté la bouche du peuple, et il n’est pas douteux qu’il n’ait été de tout temps un nom de Provins. On ne le retrouve pas dans le petit nombre de titres qui nous sont restés (peut-être se trouverait-il dans ceux que les Anglais ont enlevés et qui étaient déposés dans le monastère des Jacobins) ; mais il a été gravé sur l’airain d’où il est passé jusqu’à nous. Voici à quelle occasion : Le chevalier Guillaume Pentecôte, maire de Provins, ayant été assassiné, en 1280, dans une émeute populaire, le gouvernement d’alors vengea sa mort d’une manière éclatante, et voulut que la cloche, qui avait servi aux séditieux pour sonner le tocsin, serait brisée. On en refondit une autre qui fut placée dans le donjon de la grosse tour, et, comme la précédente, destinée à sonner la retraite. En mémoire du meurtre de Guillaume y et pour en rappeler le souvenir, elle fut nommée de son nom. Gui llemette ou. Guillaumelte. Elle portait l’inscription suivante, si connue, et avec laquelle tous les Provinois ont été bercés :
Mon nom c’est Gu i llemette ;
J’ai été faite Pour sonner la retraite \)G la ville de Gentico.
II y a une autre version de cette inscription ; la voici :
Mon nom c’est Guillemette;
J’ai été faite Pour sonner la retraite De la ville et château De Provins Gentico.
Louis Michelin, imprimeur, quia fait beaucoup de recherches sur les antiquités de Provins, rapporte ainsi l’inscription :
Je m’appelle Guillemette;
De mette Je suis faite Pour la guette Et sonner la retraite De Gentico.
Ces dilTérenles inscriptions nous prouvent que Gentico, employé pour désigner Provins, avait été consacré par une tradition très ancienne, et qui, comme cela arrive, subissait des altérations en passant de bouche en bouche. Peut-être était-elle fondée sur des titres antiques qui ne nous sont pas parvenus ,* mais le nom de Guillemette, appliqué aussi à propos à la cloche, ne laisse plus de doute sur l’existence de l’inscription, où Gentico figure comme ancien nom de Provins.
La cloche Guillemette a existé, à ce qu’il paraît, pendant environ 156 ans. Par quelqu’accident on aura été obligé de la refondre, ce qui arriva, suivant nos annalistes, en 1457. Celte nouvelle cloche, n’ayant plus de rapport avec le meurtre de Guillaume Pentecôte, n’aura pas conservé l’inscription de celle qui l’avait précédée ; elle ne se sera conservée que
dans le souvenir des hommes. M. Ruffier nous donne, dans ses mémoires, l’inscription de cette cloche qui a succédé à Guillemette; la voici ;
Je suis faite Pour la guette De Provins,
Et payée sans nul mal (i )
Du commun d’amont et d’aval, (2)
En juing, jour 27.
C’est donc en vain que, dans ces derniers temps, on a cherché sur les cloches de la grosse tour Tinscription où se trouvait Gentico, puisque la cloche Guillemette n’existait plus depuis 1437; et c’est mal à propos que quelques Provinois ont conclu de l’absence de cette inscription sur les cloches modernes que le mot de Gentico était un nom qui ne se rapportait à rien. Nous démontrerons bientôt que ce nom a toujours été celui de Provins et qu’il est la racine à'Agendicum,
M. Achaintre (3), qui reconnaît la haute antiquité de l’ancien Provins, semble aussi disposé à croire qu’il existait comme un château, avant l’expédition de Jules César : Castellum aliqiiod antè julianam expeditionem ; mais la situation de Provins, sur une haute colline escarpée, sans abri, sans eau, était diamétralement opposée aux emplacements que choisissaient les Gaulois pour des établissements fortifiés : castella. J’en appelle même au témoignage de
(1) Ce qui peut être une allusion au meurtre de Pentecôte.
(2) Les habitants du haut et du bas de Provins.
(3) Voir les notes et pièces justificatives.
M. Achaiiitre, qui dit que ces endroits fortifiés étaient près des fleuves, aux confluens des rivières, dans des îles, dans d’épaisses forêts et au milieu des marais. Castel la erant potins quàrn urbes ad confluentes fluviorum, aut in insii/is, ut Condate (Montereau), Lutetia (Paris), Melodunum (Melun); vel in silvis impeditissimis posita, aut paludibus pterumque circumdata, ut castella Norviorum (dans la Belgique) ; Morinorum, Avaricum, Ifiturigum (Bourges); Lugdunum (Lyon), etc;; ce qui détruirait l’opinion que les Gaulois eussent formé quelqu’établissement en ce genre à Provins avant César.
J’observerai aussi à M. Acbaintre que ces châteaux, castclla, dont il parle, étaient informes; leur enceinte fortifiée n’avait rien de régulier, et qu'au contraire les fortifications de Provins sont très étendues, bâties d’après un plan régulier, etc., et que rien de ce qui existe ne peut être attribué aux Gaulois.
Ce n’est pas cependant que je veuille dire qu’il ne se soit trouvé aucune habitation gauloise sur l’emplacement de l’ancien Provins, quoique la situation fût peu favorable à quelqu’établissement ; mais César n’aura rien conservé, ayant besoin, pour l’accomplissement de ses grands desseins, d’un terrain aplani et absolument découvert.
César n’aura trouvé, sur cettej haute colline, qu’une bourgade gauloise sous le nom de Gcntico, dont il aura fait Agendicum. Le rapport que je trouve entre ces deux noms, ne me laisse plus douter que Gentico ne soit le premier nom de Provins. Je ferai remarquer qu’en français gen se prononce comme si on écrivait jan, et que cmn se prononce de même que s’il y avait ce qui ferait En
retranchant de ce mot, Ajandicouiy la première et la der-
nièrc lettre, on aurait gendi^o,qui touche de si près à Gcntico, qu’on ne peut plus se méprendre ni sur leur identité, ni sur leur application au meme objet, ni sur leur origine.
J’ai cru d’abord que ce mot Gentico, ét^nt dans la bouche du peuple, qui altère tous les noms, était une corruption d Agendicuïïi y qu avait amenée la suite des temps ; mais, en y réfléchissant davantage, il m’a semblé que Gentico était le nom primitif, la souche et le sauvageon sur lequel César aura hanté son Agendicum; enfin que Gentico fut le nom d’une peuplade que César aura fait disparaître, mais dont il aura conservé les traces de sa dénomination, tout en le modifiant, pour se conformer au génie de sa langue, en lui donnant une tournure romaine, en le terminant en wm, comme il a fait à la plus grande partie des villes gauloises dont la terminaison est la même, Meloduniim, Melun, etc.
Cette nouvelle opinion, que Gentico serait la source où César aurait puisé son Agendicum, n’est donc pas sans beaucoup de vraisemblance ; elle en acquerra davantage par quelques observations que je vais faire. Sans doute que César, pendant sa longue guerre des Gaules, devait se rapprocher des noms locaux dans les nouvelles dénominations qu’il leur donnait, et leur conserver une physionomie gauloise; car il fallait s’entendre avec ces nations. Il avait des rapports continuels avec elles, pour des traités, des conventions particulières, etc. Il devait donc ne pas altérer les noms au point de les rendre méconnaissables et inintelligibles pour les Gaulois : on sait d’ailleurs qu’un vainqueur qui veut conserver ses conquêtes doit se rapprocher des usages du peuple qu’il a soumis. J’ai dit que je croyais qu’il pouvait se faire que quelques habitations gauloises eussent précédé Agendicum ; je puis appuyer cela de quelques nouvelles
observations. Les terres aii-dct» fie la colline, étant très tertiles, n’ont pas dù être négligées par les Gaulois; en second lieu, s’il n’y eût eu aucune habitation, et que le terrain eût été couvert de bQir<, Gésar n’y aurait pas été attiré ; il n’aurait eu aucune connaissance de cette haute colline, dont il a su tirer un parti si avantageux. Ce qui rend encore probable ce^e opinion, c’est que l’ancienne chronique de Saint- Quiriace dit que, sur le sommet de cette colline, il y avait un
temple d’Isis, divinité celtique. IJbi situm erat Isidifi tem^ pliim.
Je citerai encore M. Doé, membre de la société académique et royale des Antiquaires de France; ce savant vient de faire paraître une dissertation sur Agendicum-Provins, qui est imprimée dans le second volume des mémoires de cette société. M. Doé connaît, à ce qu’il paraît, beaucouj) Provins et toutes ses anciennes fortifications. Il semble même
qu’il a puisé h Paris, sur Provins, à des sources qui nous sont inconnues. Tl croit que son premier nom futGentico, et qu il est d’origine celtique ; or. Provins est, comme on sait, dans la Gaule qui porte ce nom. Il fait venir Gentico de radicaux celtiques qu’on trouve dans le dictionnaire de Pelletier, et qui signiüent lieu escarpé, ce qui, dit M. Doé, est parfaitement approprié à l’emplacement de la ville haute de Pro¬
vins (\],
(1) Non-seulement !VT. Doé reconnaît que les grandes constructions qui composent l’ancien Provins sont l’ouvrage des Romains, mais il ajoute encore de nouveaux motils de croire qu’ Agendicum est Provins, et ne peut-être Sens. Ainsi que M. Barbié-du-P,ocage, il a fait à Paris des recherches dans des anciens itinéraires, de l’exactitude desquels on ne peut douter, et il s’en suit partout que les distances des lieux iiuli<jues par
Les Gaulois devaient peu ou point se servir du mot Agendicum, parce qu’il était le signe de la conquête et le nom donné par le vainqueur ; aussi dans nos archives ne voit-on guère le mot Agendicum.
Mais ces deux mots, Gentico et Agendicum, sont fondus l’un dans l’autre. Gentico entre pour moitié dans Agendicum, et Agendicum est un mot composé, comme nous allons le faire voir.
Le mot latin Agendicum se prononcerait en français avec un O, comme s’il y avait à la fin om, Agendicom ; remarquez de plus qu’en grec ce mot s’écrit aussi avec un o, AgeU'dicon. Si de ces deux mots, grecs et latins, vous retranchez la première et la dernière lettre, vous aurez Gendico (1). Ne voyez-vous pas déjà un grand rapport entre Agendicum et Gentico? rapport que le hasard n’a pu amener ; évidemment il y a là du César. Ce qui les fait différer pour le moment, c’est qu’ Agendicum commence par un a et finit par uniy ce qui ne se trouve pas dans Gentico. Voici quelques explications qui vont les rapprocher.
César, sur le terrein élevé où il voulait établir un grand camp, trouva une bourgade gauloise qu’il aura fait disparaître, et qui s’appelait Gentico, dont il a fait Agendicum, mot mi-gaulois et mi-romain. Gentico est donc la souche, le saii-
César se rapportent exactement avec Agendicum-Provins, et que ceux qui ont voulu faire cadrer ces itinéraires avec Sens sont obligés d’augmenter sans cesse ou de diminuer les distances respectives des endroits qui se trouvent placées sur ces routes. Je renvoie ceux qui voudront avoir une connaissance plus détaillée au mémoire de M. Doé.
(1) Il faut être peu versé dans la philologie pour savoir que les dentales t et d s’emploient indifféremment l’une pour l’autre.
vageon sur lequel a été enté Agendicuin; um est une terminaison latine que César donnait aux villes gauloises : Melodunum, Melun, etc., etc. ; mais, comme nous Favoris fait remarquer, Agendicum en grec se termine par un o, Agendicon, ce qui le rapproche plus de Gentico. Il reste à expliquer un t dans Gentico et un g dans Agendicum, plus un a (jui commence ce dernier mot.
Dans les temps de César, il est possible que la boui-gade gauloise s’appelât Gendico, et que, pendant plusieurs siècles depuis, le mot Gendico, passant par une infinité de bouches, éprouvât la légère altération Gentico; ces altérations dans les mots sont communes parmi le peuple, après un long laps de temps.
Quant à Fa, première lettre d’ Agendicum, voici ce qm* j’apprends de la société royale des antiquaires de France, don! j’ai Fhonneurd’êtremembre.-un a dans la langue celtique (et Gentico était un mot celte), placé devant un mot, est une préposition explétive qui sert à faire connaître l’excellence de lu chose. César mettant un a devant Gentico veut désigner son excellente position pour y établir un grand camp. Agendiciim est donc le vrai nom de Provins.
Comment et quand le mot Provinum a-t-il succédé à celui A' Agendicum? Voilà ce que nous allons examiner. Nous ne donnerons nos observations que comme des probabilités qui nous semblent bien fondées.
D’anciennes chroniques font remonter la dénomination et l’étymologie de Provins, Provinum, à Probus, général et ensuite empereur romain. Probus fit quelques séjours à Provins, dont il ht réparer les murailles, est-il dit dans ces chroniques, après la première invasion, dans les Gaules, des peuples de la confédération allemaniquc. Ces murailles existaient
(loîic , et elles étaient déjà anciennes ; elles avaient souffert les dégradations de la guerre, puisqu’il fallut les réparer ; elles datent donc de Jules César. L’histoire rapporte que Probus ht construire et réparer un grand nombre de villes dans la Gaule. Quelques manuscrits et ceux de M. Grillon, savant érudit et médecin de l’Hôtel-Dieu de Provins, nous apprennent que l’empereur Probus se trouva engagé à réparer cette antique forteresse (Provins), parce qu’il n’y avait pas d’endroit dans le pays qui l’égalât (1). îl y laissa quelques cohortes pour tenir contre les Allemands. On voit qu’avant Clovis l’ancien Provins était déjà une place de guerre qui avait une date éloignée.
Cette étymologie, Provinum de Probus, n^est pas bien complète; car, dans Provinum, il n’y aurait que la première syllabe qui eût rapport à Probus ; vhium , qui termine le mot et en compose les deux tiers, reste sans application ; mais, en lisant l’bistoire de cet empereur, on voit qu’il accorda aux Gaulois la permission de planter la vigne, ce qui leur avait été défendu sous Domitien, qui lit même arracher ce qu’il y en avait de planté. Cette faveur de Probus était bien précieuse sans doute pour les Gaulois ; car ceux qui les premiers passèrent en Italie, voulant déterminer leurs compatriotes à s’établir dans ce beau pays, se contentèrent de leur envoyer du vin qu’on y récoltait, et sur cette dégustation les Gaulois s’arment et franchissent les Alpes.
Sur le frontispice du second volume du Spectacle de la Na-
(1) Ce que M. Grillon avance est d’autant plus vraisemblable <|ue Probus fut un des empereurs qui employèrent le plus l’armée aux grands travaux d’utilité publique : il appliqua meme l’armée à l’agi icuUure, ce qui ne s’était jamais vu avant lui.
liiro, Probus paraît alteotif à voir planter de la vigne; il a l’air d’en donner l’ordre; et, dans les campagne, beaucoup d’ouvriers sont occupés de ce travail. Le milieu de la gravure présente une colonne sur la base de laquelle est gravé a Prob. lœtitice datori ; en bas on lit : la vigne plantée dans les Gaules.
Il est très vraisemblable que Provinum est composé de deux mots : pro, viniim, et qu’il fait allusion à Probus, protecteur de cette ville, et à la permission qu’il donna de planter la vigne, dont profitèrent, avec reconnaissance, les habitants de Provins. Cette ville est entourée de côtes très propres à la culture de la vigne (1). Je ne sais si on adoptera cette étymologie, elle pourra paraître hasardée à certaines personnes; mais, à mon avis, il en est peu d’anciennes qui présentent autant d’exactitude, et qui me paraissent aussi probables (2).
J’observerai, en dernier lieu, que cette affection plus
(1) Dans un recueil historique sur Provins, l. 1'’^ p. 53, voici ce qu’on lit ; « On croit que le nom de Provins est venu de l’empereur Probus ; la vig^ne, originaire d’Asie, ne fut plantée sur nos coteaux que du temps de cet empereur. >
(2) Encore une observation, mais qui pourrait être hasardée : Si les Provinois ont cultivé la vigne depuis quinze à seize cents ans, peut-être leur doit-on une façon de lu propager. On connaît deux ou trois manières de le faire : on fait dgs nouées ou des provins. Je ne cherche pas d’où vient le mot nouée ni ce (|ue c’est; mais provin est un cep de vigne couché en terre, où il prend racine. Il est possible donc que faire des provins signifiât , dans l’origine, propagei’ la vigne de la façon dont on le fait ù l^rovins. Comme ce cep de vigne couche en terre a necessaire^ nient un pluriel, on a letranche, au singulier, l’s ({ui se tionie au mot Provins, r/V/e. Le mot vigne vient du latin vins; il nous
particulière que pouvait avoir Probus pour les habitants de Provins, et le retour et l’attachement de ces derniers pour cet empereur, paraissent naturels. Probus se trouvait dans une ville- créée par les Romains, et au milieu d’une population dont la plus grande partie était d’origine romaine; il retrouvait chez elle sa langue, ses usages et ses habitudes. 11 est probable aussi que la masse des habitants, jalouse de son origine, ait voulu la rappeler, et marquer sa reconnaissance en mariant le nom de Probus avec la nature du bienfait qu’elle en recevait. Cette dénomination, Provimim, qui devait en instruire la postérité, était donc flatteuse pour l’empereur, et honorable pour les nouveaux Provinois.
a donné le verbe provigner, qui signifie propager la vigne, propagare; mais provin, cep de vigne couché en terre, ne paraît pas venir de ces deux mots latins, ce qui ajoute plus de probabilité à l’origine que je donne; car il s’en suit que provin ,cep, vient de Provins, ville.
Les fortifications de Provins n’ont pu être construites ni sous la première race ni sous Charlemagne.
Tandis que la partie méridionale de l’empire romain succombait sous les coups des barbares, quelques stations, quelques places fortes occupées par des soldats romains, tentaient d’arrêter les peuplades qui voulaient se faire une issue vers le nord des Gaules. Jusque vers la fin du V*"® siècle, la résisi tance que rencontraient les peuples Germains, limita leurs con¬
quêtes et les contraignit à ne point dépasser Soissons, ou du moins les empêcha de faire au-delà de cette ville des établissements durables.
Clovis, en remportant sur Siagrius la victoire de Soissons, ï acheva de détruire dans ces contrées les derniers soutiens de !i la puissance romaine.
i On lit dans la grande histoire de Mézeray ces propres :j mots :
U Quand il le tint (Siagrius) entre ses mains il le fit mou- (( rir, puis il s’a^ura de toutes ses places. Les principales I <( étaient Soissons, Reims, Provins, Sens, Troyes, Chàlons N et Auxerre ; mais sans doute qu’il ne les put réduire qu en 1 « trois ou quatre campagnes. Cependant il établit le siège } (T de sa royauté à Soissons où Principe, frère de Remy, évé-
« « que de Reims tenait le siège épiscopal. »
Désirant, dit Poiilainvillicrs, être maître de Provins, il cm-
ploya la ruse pour parvenir à ses lins; ce qui annonçait que cette place était capable d'une forte résistance.
Si Mézeray et Boulainvilliers ont puisé à une source certaine, Provins aurait été une forteresse romaine jusque vers l’an 487.
Après Siagrius, Provins semble ne jouer un rôle militaire,que sous les comtes de Champagne. En jetant un coup-d’œil rapide sur les événements qui se sont passés depuis la bataille de Soissons jusqu’au xP siècle, on ne voit pas à quoi une lorteresse bâtie à Provins aurait pu servir.
En elïét, environ quatre-vingts ans avant la défaite de Siagrius, les Bourguignons avaient fondé un royaume qui portait leur nom et qui embrassait une partie de la Suisse, de l’Alsace, le bassin du Rhône et qui remontait jusqu’à la Loire. Sens, Troyes, Provins, Auxerre, étaient restés aux Romains ; dès que Clovis les leur eut enlevées, ces places fortes, qui étaient autant de points d’arrêt contre les invasions des barbares, devinrent des villes soumises à la nouvelle domination, et en se trouvant au cœur même des possessions de Clovis, elles durent changer nécessairement leur rôle stratégique. A quoi bon alors des fortifications? Ce ne fut donc pas sous Clovis que celles de Provins furent construites.
On pourrait peut-être dire que les fortifications de Provins auraient été utiles aux rois Francs, pour résister aux Bourguignons, dont la limite pourtant, était à peu près à Dijon, et par conséquent bien loin de Sens et de Provins. Mais qu’on remarque l’attitude de ces peuples depuis l’établissement de Clovis et on verra qu’ils ne furent pas à craindre, (iondebaiid, roi de Bourgogne, est battu par Clovis; Francs et Bourguignons font la paix en 5î0 ; Clodomir, (ils de Clovis,
déclare la guerre à Sigismond, roi de Bourgogne, elle fait prisonnier. Il fallait que ces rois Bourguignons fussent peu redoutables puisque un roitelet d’Orléans tel que l’était Clodo— mir put avoir l’avantage.
En 554, finit le rayaume de Bourgogne. Childebert, Cloihaire et Théodebert, s’en partagent le territoire. Depuis lors le royaume fut compris dans les possessions de la race Franque.
Ainsi nulle part dans l’histoire des Francs, n’apparaît l’occasion, la nécessité de construire une forteresse sur la ville haute de Provins.
Nous avons jugé que ces considérations étaient nécessaires pour jeter le plus de clarté possible sur l’origine de la ville haute de Provins et afin de ne pas laisser à nos adversaires pas même un pouce de terrain sur lequel ils puissent se réfugier pour y provoquer une dispute.
D’ailleurs il y a des mots décisifs dans l’histoire qui font à eux seuls la base d’une opinion. Le seul mot de castra, consigné dans les titres qui datent de Charlemagne, annonce, comme nous l’avons déjà dit, que Provins est d’origine romaine (1).
M) M. Opoi\ a donné quelque extension à la question de savoir si Provins était de fondation romaine : il a senti que ce point était la partie la plus intéressante de l’histoire de cette ville ; il a eu le mérite de décider une question si controversée parmi les 1 savants. Sous ce rapport son travail ne se recommande pas seu- I lement aux Provinois , mais aux archéologues , aux géographes I de tous les pays. Aussi nous ne comprenons pas le dédain juvenil i que le nouvel historien de Provins professe pour cette question : j les raisons sur lesquelles il se fonde pour établir une opinion I contraire ne sont pas discutables ; cependant nous les examinerons : par manière d’acquit, à la ün du voUiiuc. (Voir les notes.)
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