SCÈNE PREMIÈRE
MADAME FLOP.IMON, DODliNE.
MAD-VME FLORIMON.
Tu vois quo je suis exacte au rendez-vous (regardant $a montre). J’ai même, je crois, devancé l’heure.
DORINE
Madame, je ne sais pas si vous attendez quelqu’un.
madame FLORIMON.
Quoi I tu ignores le contenu de la lettre que tu m’as l'omise de la part de Dorval , ce ci-devant comte à (jui mon mari donne l’iiospitalité, et qui, pour payer son ami, son hienfaiteur, cherche à corrompre sa lémme.
DOhlîNE.
Madame, en vous remettant cette lettre, je irai lait qiuî ceiler à ses importunités: il a voulu me séduire la première, et cette bague d’un certain prix vous dit assez, qu’il savait comm * on s’y prend. Comment la trouiez- vous ?
madamk florimox.
Fort belle... Tu sais donc t’y prêter ans.si ?
DORINE
Ffi vérité, madame, je ne crois pas qn un beau bijou doive se refuser , et je ne sais pas à quoi il m’engage. Tl y a longtemps que M. Dorval m’a fait part de son amour pour vous; il n’est pas trop délicat, ce monsieur le comte. Il avait osé même me proposer des moyens de vous voir et de vous surprendre qui ne sont pas trop honnêtes. Loin de m’y prêter, je lui ai fait sentir que de pareils procédés n’étaient pas d’un galant homme. J’ai eu aussi la bonne foi de lui dire que je ne croyais pas que son amour fût couronné d’un heureux succès; mais notre homme est opiniâtre. Vain comme tous ceux de son espèce, il a persisté : j’ai refusé quelques petits présents; mais une bague de prix, seulement pour vous remettre cette lettre , j’ai cru que c’était line folie de la refuser.
MADAME FLORIMON.
Tu vois qu il n a pas tout perdu et que ses affaires sont en assez bon train. Il me demande un rendez-vous pour me parler d amour ; il me prie de me trouver ici à neuf heu res; c’est 1 heure à laquelle mon mari est ordinairement parti pour la chasse. Je suis rendue au lieu indique. Il est à peine neuf heures, et M. Florimon peut-être n’est-il pas encore sorti.
INEDOR.
Franchement, madame, je suis étonnée de ce que je vois et de ce que vous me dites. Il n’est pas dans mon genre de me prêter aux intrigues, et si après avoir résisté longtemps, j’ai consenti i\ vous remettre cette lettre, c’est dans la persuasion où je suis que cette complaisance produirait peu de chose. Je connais le fond de votre âme, vous aimez sincèrement votre mari : toutes les tentatives que j’ai vu faire jusqu’ici pour vous plaire et se faire aimer de vous, ont toujours été infructueuse^, et ces amants étaient d’autres hommes que ce monsieur Dorvai. Les noms de sagesse et de vertu ne sont pas souvent dans votre bouche, mais ils sont constamment dans votre âme. Aimable enjouce, Gharmante, vous avez dans votre jeunesse fait tourner
vingt tètes, et vous n’avez [)as , j’en suis sûre, à vous reprocher une étourderie. Chez vous, les plaisirs et les devoirs fraternisent ensemble, des liens de fleurs les unissent.
MAUAAIE ELORIMON.
Oui, mais ma jeunesse s’est écoulée ; j’étais jolie : on dit encore quelquefois que je suis belle. J’aime à le croire, mais quand on approche de trente ans, on a peu de temps à resterr belle... Un amantse présente : c’est peut-être le dernier.
DORINE
Madame, vos amants , je parle de ceux qui valaient quelque chose , en perdant l’espoir de vous faire partager leurs sentiments, vous sont restés attachés. Vous en avez fait des amis solides. Pour M Dorval, je crois que vous n’en ferez pas plus votre amant que votre ami : il ne mérite d’être ni l’un ni l’autre.
MADAME FLORIMON.
Cependant, ce rendez-vous accepté aussitôt que proposé, cette exactitude à m’y rendre, à le devancer même, le tête-à-tête auquel je m’expose, tout cela annonce que nous sommes à peu près d’accord, que je suis de moitié et.... disposée à me rendre,
dorine.
Madame, cela m’annonce effectivement des desseins; mais quoi que vous en disiez, je plains d’avance M. Dorval, et d’autant plus qu’il croit peut-être venir à une victoire certaine : je parierais que la fin du^tête-à-tête ne sera pas heureuse pour lui.
MADAME FLORIMON.
Je ne parierais pas contre toi, car je perdrais : tu m’as devinée. Si j’ai accepté le rendez-vous, si j’y suis si exacte, c’est qu’il me tarde de lui ôter tout espoir, de le rappeler à la raison, de le faire rougir des propositions qu’il ose me faire dans sa lettre ; enfin de faire cesser des poursuites qui m’offensent , qui
peuvent me compromettre et forcer mon mari à le chasser .
mais le voilà. Ne t’éloigne pas , au moins : je ne suis pas sans quelque inquiétude.