SCÈNE DEUXIÈME
MADAMEIFLORIMON, DORVAL.
DORVAl.
Ah î madame, quelle satisfaction pour moi de pouvoir vous exprimer...
MADAME FLORIMON.
Je suis ponctuelle, comme vous voyez.
DORVAL
Madame, je vous aurais devancé, mais j’ai eu toutes les peines du monde à me débarrasser de votre mari, qui voulait à toute force m’enmener à la chasse avec lui.
MADAME FLORIMON.
Ce n’est pas un reproche que je vous fais : je ne tiens pas à ces petites misères; un peu plus tôt; un peu plus tard... enfin vous voilà.
DORV AL.
Ah ! madame, mon bonheur passe mon attente. Permettez que ma reconnaissance...
{Il s'approche de très près.)
MADAME FLORIMON.
Doucement , attendez que je l’aie méritée.
DORVAL
Vous voir ici la première, c’est pour moi le plus heureux présage. Souffrez qu’à vos pieds.,.
MADAME FLORIMON.
Vous êtes fou, relevez- vous. Nous n’en sommes pas encore là.
DORVAL
Il est vrai, mon amour ardent , impétueux et impatient de se .montrer devait attendre que votre belle bouche m’eût promis du retour et permis d’oser davantage. {Il veut prendre quelques libertés.)
MADAME FLORIMON.
Vous êtes extravagant... c’est une explication que je veux avoir avec vous, et qui sait comment elle finira.
UOUVAL.
Klle finira bien, madame, nous nous convenons plus que vous ne pensez. iVîon amour, je le \ ois, a trouvé grâce devant vous ; faites plus, dites 'que vous le partage/ : ne refusez pas ce tendre aveu, et qu’un baiser soit le prélude...
MADAME FLORiMON, le repoussailt .
Comme vous êtes pressant. Je le sais, en venant ici, je me suis exposée à ces premières saillies amoureuses ; quoiqu’elles ne me plaisent pas, je ne vous en fais pas un crime, j’ai pu y donner lieu : mais avant de nous avancer daNanlage, venons à cette explication que nous désirons l’un et l’autre. Vous allez me connaître : ma franchise, mon repos, mon devoir, et votre intérêt même, ne me permettent plus de rester dans celte incertitude qui nourrit des espérances, et peut entraîner des résultats fâcheux . Voilà ce qui m’amène. Dans cette discussion ami(*ale, nielle/ l.i même franchise que moi : je vous promets de tout dire. Je v(uis écouterai en silence; je vous réponilrai ensuit<’. .le prévois (juc nous ne serons pas toujours d’accord : mais je vous laisserai juge du dilférend ; car, quoique un peu léger, je vous crois de bonne foi, juste et raisonnable. Voyons, qw’avez-vous à me dire? A quoi tendent vos poursuites? Ouel est votre e poir? P<n le/,
uoRv A r.
Je vais user de la permission que vous me donnez. Vous allez me eonnaître aussi : mais soyons brefs et ne perdons pas !e temps en paroles. Remontera l’époque de mon amour pour vous, c’esl remonter au premier instant où je vous ai connue. Il y a trois mois que votre mari m’appela auprès de lui ; ma triste situation l’avait intéressé. Mon oncle sorti de France, par suite des événements politiques, me laissait sans ressources. J acceptai scs ollres,“ je vous]] vis et je vous aimai. Je cherchai toirs les moyen'; de vous le dire , de vous le prouver et de vous voir sans témoins; les expiessions muettes mais éloquentes de l’amour, la médiation de Dorinc, rien, à ce qu’il semblait, ne m’avait réussi. Vous aviez rair‘’de[ne pasjn’entendre ]el d’éviter un tete-a-telc. Enfin Dorine^vous a remis ma lettre : elle «st’la laible expression de la forte passion^que^vous m’avez in.''piicc. Elle a fait quelque
impression sur votre esprit, et tout me fait espérer qu’elle ne vous déplaît pas.
MADAME FLOIUMOIV.
Mais je suis mariée : quel serait le but de votre amour s’il était partagé ?
DORVAL
Vous avez pu le pressentir par ma lettre : c’est d’étre heureux en dépit de l’hymen , et si nous éprouvions des entraves dans l’expression de notre amour, si des fâcheux mettaient trop d’obstacles à nos brûlants désirs, la fuite nous en délivrerait^
MADAME FLORIMON.
La fuite, y pensez-vous ?
DORVAL
Madame, j’ai tout prévu. Florimon, oui votre mari au besoin nous en fournira les moyens. J’ai sa confiance : je m’assurerai de son porte-feuille ; d’ailleurs, j’apprends que mon oncle à laissé quelque fortune en pays étranger ; cela pourra nous suffire.
MADAME FLORIMON.
Je m’attendais à entendre une partie de ce que vous venez de me diie : votre lettre my avait préparée j mais je ne pensais pas que vous me feriez en face des propositions aussi révoltantes. Je veux croire que c’est plutôt égarement d’esprit que corruption du cœur. Quelques réfiexions, je l’espère, vous feront rentrer en vous meme : vous rougirez d’avoir conçu le projet d’arracher à votre ami, à celui à qui vous devez tout, une femme qu’il aime et qui fait son bonheur.
DORVAL
Ah! madame, ce n’est pas ici le moment des réflexions. Glissons sur les préliminaires : laissons ces grands mots d’usage avec lesquels une femme sensible cherche encore à retarder sa défaite. Nous nous aimons : faisons nos arrangements; mais avant tout laissez-moi prendre un petit à compte...
MADAME FLORIMON.
Comment, vous oseriez.
DOfiVAL.
En vérité,
ma reine, c’est un enfantillage : vous avez fait une
assez belle résistance. Vous avez rempli les procédés, et ce qu’on appelle la décence. Mais j’eniends, vous ne voulez céder qu’à la force, et que la première raveur vous soit arrachée. [Il la serrer dans ses bras.)
madame FLORIMON.
Une telle audace ne se peut concevoir. Mais je ne vous crains pas : je n’ai qu’une arme à vous opposer : c’est le mépris. Je me suis trop exposée, jele vois; mais pouvais-je croire à un tel excès de perversité? Je pensais vous guérir d’une folle passion et vous conserver dans celte maison qui est votre unique refuge; mais vous avez perdu tout sentiment d’honneur et de probité. Vous êtes coupable sans ressources.
DORVAL
Qu’entends-je î Et vous, madame, de quel front osez-vous
jouer la femme vertueuse! Il vous sied mal . moi qui ai des
preuves de votre inconduite. Je pourrais vous faire repentir...,
MADAME FLORIMON.
Mon inconduite! moi! Vous osez encore m’outrager et me faire des menaces. Je vous l’ai déjà dit : je ne vous crains pas. Le seul reproche que j’aie à me faire, c’est de vous avoir supposé un fonds d’honnêteté, d’avoir reçu cette impertinente lettre (e//e déchire un papier). Les traits de la calomnie ne peuvent m'atteindre. Ne paraissez jamais à mes yeux.
DORVAL
On ne me brave pas impunément. Ce n’est plus mon amour îuéprisê, c’est mon honneur outragé qui me force à la vengeance. J’ai en main tout ce qu’il faut pour vous perdre. [Il sort.)