LA RÉVOLUTION
La Révolution fut terrible pour les Châteaux et pour les Églises , surtout parce que le Clergé, dont la mission sacrée aurait dû s’interposer entre la Noblesse et le Peuple pour faire cesser les honteux abus qui faisaient tant de victimes, était au contraire depuis longtemps allié avec la Noblesse pour exploiter les masses, et que les saintes, humaines et philosophiques maximes de l’Évangile n’étaient pas suivies par ceux-là mêmes qui étaient chargés de les faire comprendre et de les inspirer aux autres.
Nous avons déjà parlé, dans la partie descriptive de cet ouvrage, de l’erreur volontaire et de l’exagération complaisante et calculée que certains auteurs commettent en attribuant trop directement au vandalisme révolutionnaire la destruction du Château d'Anet.
Nous devons également, à cette place, prouver que la Révolution et les plus farouches Révolutionnaires n’ont pas commis autant d'injustices et d’horreurs qu’on a bien voulu leur en prêter. A propos des nobles , sans sortir de l’histoire d’Anet, nous donnons, d’après l’abbé Lambert, dernier confesseur de S. A. S. Monseigneur le Duc de Penthièvre, Aumônier de Mme la Duchesse Douairière d’Orléans, le récit de la plantation d’un arbre de la liberté à Vernon, où il est question du Duc de Penthièvre, le propriétaire d’Anet :
Vernon, connue par son ardeur révolutionnaire, fit alors pour le Duc de Penthièvre ce qu’aucune ville de France n’aurait osé faire avec de meilleurs principes, sous le règne menaçant de la Convention. Il fut arrêté en conseil, et du consentement unanime de tous les patriotes, que la Municipalité, à la tête des habitans et Citoyens de la Commune, irait solennellement planter un arbre de la liberté devant le château de Bisy. Le but apparent de cet hommage était de prouver au Prince que les cœurs n’étaient pas changés pour lui et continueraient à se rallier à ses vertus. L’intention des meneurs était aussi d’en imposer à la multitude elle-même, et de calmer l’effervescence des esprits brouillons; ils voulaient surtout fournir une caution durable et authentique des sentiments du Prince, qui pùt lui servir de sauve-garde contre les entreprises révolutionnaires des étrangers et des bataillons de volontaires, qui traversaient souvent la ville.
La plantation se fit au jour marqué, avec toute la solennité possible. L’Arbre fut placé sur la terrasse, en face-des fenêtres de Madame la Duchesse d’Orléans. Une inscription noble et simple y fut placée ad nom du Duc de Penthièvre : Hommage à la vertu. Ce fut le Maire, accompagné des Officiers municipaux, et environné de toute la Garde Nationale sous les armes, qui fit cette cérémonie, au milieu d’un peuple immense, et, s’il m’en souvient, au bruit de la mousqueterie et de l’artillerie de la place. Le Prince y assista de son appartement, et se tint à sa fenêtre tant qu’elle dura; il témoigna sa reconnaissance aux Officiers municipaux, à la Garde Nationale, et à tous ceux que le devoir, leur affection ou la curiosité avait attirés à ce spectacle. Par un traitement digne de sa générosité et de son rang, des tables furent dressées dans les allées du parterre ; on y servit avec profusion, mais sans déroger aux lois de l’égalité, tout ce qui peut se présenter
LE CHATEAU D’ANET
dans des repas de cette espèce, bon vin et bonne chère, en abondance ; plus d’un convive se chargea, au départ, des débris du festin; il n’y eut pas un seul excès; l’ordre fut parfaitement conservé sans l’intervention de la Garde Nationale, et tout se passa comme s’il n'y avait pas eu de révolution.
On ne dansa pourtant pas, et la pie eut même quelque chose de sérieux que commandaient les circonstances ; mais la satisfaction ainsi concentrée n’en fut que plus durable.
Le Prince, Madame la Duchesse d’Orléans et toutes les personnes de leur commune société, dans laquelle je n’ai paru publiquement que cette fois, vinrent faire leurs remerciements au milieu de cette multitude, et se présentèrent sur tous les points quelle occupait. Partout ils furent accueillis avec la joie la plus vraie, et firent une ample récolte de bénédictions et d’actions de grâces, sans que personne franchît les bornes du respect
Tous les honneurs militaires furent rendus à S A. S. Monseigneur le Duc de Penthièvre; on ne négligea rien de ce qu’on crut lui pouvoir être agréable, sans trop fixer l’attention sur sa qualité de Prince. Il semblait un véritable père au milieu d’une famille chérie. Enfin on se sépara fort tard et contents les uns des autres; personne ne s’en retourna sans prendre, en lui-même, l’engagement de tout faire pour assurer la tranquillité d’un Citoyen aussi bienfaisant et aussi magnifique. — (L’abbé Lambert, Mémoires de famille , historiques, littéraires et religieux, Paris, 1822, p. 2SS0.)
Le même abbé (page 48) s’exprime ainsi sur l’effet que la mort du Duc de Penthièvre produisit en France :
C’est le 4 mars 1793 que mourut S. A. S. le Duc de Penthièvre. Au milieu même de la tempête révolutionnaire dont elle était agitée, la France entière se montra sensible à sa perte. Les journaux les plus ardents pour la Révolution en firent de magnifiques éloges ; il s’éleva un concert unanime de regrets et de louanges, tant une vertu manifeste et constante conserve de droits sur l’esprit des hommes, même égarés. Jusqu’à son dernier moment il avait été prévenu des mêmes attentions, et entouré des mêmes respects qu’aux jours de sa prospérité.
Entraînés par l’ascendant de sa vertu et par l’habitude, les fonctionnaires publics les plus populaires et les plus exaltés oubliaient le plus souvent, dans leurs rapports avec lui, le protocole de l’égalité, quoique luimême ne l’oubliât jamais avec eux; en un mot, excepté les terreurs dont les événements l’environnaient, il n’y avait presque pas eu de révolution pour lui. Le cérémonial même n’avait pas été changé dans son intérieur; il avait toujours été traité en Prince.
Par le récit que l'on vient de lire, et dont l’auteur ne peut être soupçonné de complaisance, on voit que la Révolution et les Révolutionnaires ont toujours vénéré et respecté le Duc de Penthièvre; ce qui prouve que les plus farouches Révolutionnaires savaient distinguer le bien d’avec le mal et rendre hommage à la vertu. Ils n’ont pas fait tous les crimes que certains auteurs se plaisent à inventer, car ils n’étaient pas aussi féroces qu’on a bien voulu le dire.
Le Comte de Maistre, s’appuyant sur les idées d’expiation et de châtiments providentiels, prononçait ces dures et cruelles paroles, qui ne peuvent sortir que de sa bouche ; a II y a des innocents, sans doute, parmi les victimes, mais il y en a bien moins qu’on ne se l'imagine communément et plus loin il ajoute , en parlant des abus criants qui ont amené la Révolution : « Jamais un aussi grand crime n’eut plus de complices. » Toute l’Europe parlait du châtiment inévitable que la Noblesse et le Clergé se préparaient, en France, par leurs vices, leurs mœurs corrompues et surtout l’esclavage où ils tenaient la Nation.
Notre passion pour les beaux-arts nous fait blâmer la destruction des châteaux et des églises, et surtout regretter leurs riches décorations; mais l’on peut voir futilité de se souvenir des causes d’un si grand désastre , et sur qui doit retomber la responsabilité de pareilles calamités. La Révolution, regrettable sur tant de points, n’en a pas moins été injustement dénaturée, et nous avons la conviction d’avoir été aussi sincère que loyal sur la Révolution.