LE DUC DE PENTHIÈVRF
plus nous devons admirer les vertus du Duc de Penthièvre; car sa vie a été une éclatante protestation contre les scandales de son temps, les lettres de cachet, le Parc-aux-Cerfs et les horreurs du pacte de famine, que l’on oublie aujourd'hui. La Révolution, d’autant plus rapide qu’elle était plus inattendue , s’avançait à si grands pas que la Noblesse et le Clergé , après avoir interrogé leurs consciences , se prirent à fuir de toutes parts.
Le i5 juillet 1789, le Prince de Conti était venu chercher un asile à Château-Villain, auprès du Duc de Penthièvre, en lui disant: « Vous voyez, Monsieur, un malheureux fugitif qui vous demande l'hospitalité. Je suis venu me mettre en sûreté sous l'égide de vos vertus et de l’amour qu’on vous porte. Il n’y a plus que vous qui puissiez compter sur l’affection des Français, et il n’y a plus que votre belle âme qui puisse se promettre quelque calme au milieu de l’agitation universelle. »
Le Prince de Conti avait raison ; le Duc de Penthièvre fut le seul Prince qui ait pu traverser, sans crainte et sans danger, les jours les plus terribles de la Révolution, grâce au souvenir de sa bonté, de sa bienfaisance et de ses vertus; mais il faut convenir que l’excellent homme, qui méritait assez cette grâce pour qu’on puisse s’étonner qu’elle lui ait été rendue, a dû en même temps singulièrement souffrir de toutes les misères et de toutes les horribles fatalités tombées autour de lui, comme partout, sur des hommes et des femmes de tous les rangs, depuis le plus bas jusqu’au plus haut, qui ont payé de leurs têtes non pas tant les crimes de tels de leurs ancêtres que les lâchetés envieuses et idiotement cruelles de leurs bourreaux.
Le Duc de Penthièvre avait pressenti, à l’avance, le bouleversement qui devait affoler la France. C’est du Château d’Anet, dans ce lieu plein du souvenir des fastueuses prodigalités de Henri II , que fut écrite cette lettre fameuse où le Duc, avec un sentiment excellent, mais avec cette sentimentalité et cette sensiblerie dans la phrase qui caractérisent la fin du XVIIIe siècle, conseillait, avec une certaine puérilité dans les termes comme dans l’idée même, au Roi Louis XVI et à la Reine Marie-Antoinette, d’échanger les splendides oripeaux de la Royauté contre des vêtements de serge et de bure. Les gens de Cour durent en rire de bon cœur -, mais le flot montait toujours.
Au moment où éclata la Révolution, le Duc de Penthièvre ne fut jamais personnellement inquiété. Il est mort d’une hydropisie au cœur, et il a terminé son existence assis dans un fauteuil, à Vernon, le 4 mars 1793, entouré de toute une population ayant à sa tête le Maire de Vernorf et le Conseil général. L’honnête vieillard, dans l’effusion dernière d’une prière sincère et profonde , implora les grâces du Ciel sur la contrée et sur ceux de ses habitants venus pour recevoir sa dernière bénédiction , et il expira dans les bras de sa fille en disant : « Sortez de ce monde , mon âme, partez. »
Son cercueil fut transporté , sans Liste ni cérémonie, à Dreux , dans une voiture nommée gondole, qui voyagea de nuit. Tout était profondément endormi à Anet quand il passa; quelques chefs de la Capitainerie, venus à cheval au-devant, l’escortèrent jusqu’à Dreux, où il fut inhumé dans la chapelle Saint- Étienne,. le mercredi 6 mars, à 10 heures du soir. Messieurs Démarquant et Nugues, notaire à Anet , chargés depuis longtemps du détail de
LE CHATEAU D’ANET
ses intérêts de grand propriétaire, et depuis le même temps les trésoriers de ses charités, y assistèrent.
Même à ce moment, le Duc de Penthièvre fut regretté , et il fut honoré par tous les partis. Tous les journaux du temps lui ont rendu hommage, et l’un des plus exaltés et des plus curieux à cet égard, le Journal de Perlet, n° 167, jeudi 7 mars 1793 , s’exprime ainsi :
Le citoyen Penthièvre est mort, lundi matin, dans son château de Vernon, d’une hydropisie de poitrines Ses revenus, avant la Révolution, montant à cinq millions, sont actuellement réduits à trois. Tout le monde sait l’usage qu’il faisait de ses richesses; c’était le patrimoine du pauvre, déposé par la Fortune entre les mains de la Vertu. Le temps des larmes hypocrites est passé, et chaque Citoyen répand sur sa tombe les pleurs dus aux cendres de l’homme humain, bienfaisant et charitable.
L’Histoire dira qu’il fut Prince, qu’il était né près d’un trône, qu’il vécut honnête et soumis aux lois quand ce trône fut renversé; mais la voix du pauvre percera à travers les siècles pour le proclamer le père des indigents.