VERUM ACCEPTA CUI CUNCTA DIANA REFERT
Cette magnifique demeure a été consacrée par Phébus à la belle Diane, et Diane lui offre
en retour tout ce qu’elle en a reçu.
Le marbre noir où étaient ces deux vers n’existe plus; il est remplacé par un marbre de couleur en trois morceaux, sur lequel on devrait rétablir et graver à nouveau le distique du XVIe siècle.
Le linteau de la porte est surmonté d’un tympan qui est l’arc de la voûte en plein cintre; c’était là que se trouvait le fameux bas-relief en bronze de Benvenuto Cellini.
Voici la description qu’il en donne lui-même dans le premier chapitre de son Traité de la sculpture :
Étant à Paris, il m’arriva de faire, pour le grand roi François Premier, quelques grands ouvrages de bronze. J’en achevai une partie, et je laissai imparfaite une autre partie plus considérable. Celui qui fut terminé est un bas-relief, en forme de demi-cercle, de huit brasses environ, qui était destiné pour la porte du château de Fontainebleau. Dans ce demi-cercle je fis une figure, de plus de sept brasses et plus d’à demi-relief, représentant la Fontaine. Elle avait sous le bras gauche des vases d’où sortait de l’eau. Son bras droit était posé sur la tête d’un cerf, tout en haut relief aussi bien que la plus grande partie de son cou. D’un côté il y avait plusieurs chiens braques et lévriers, et de l’autre des chevreuils et des sangliers. Au-dessus du bas-relief j’avais fait deux Anges, en manière de Victoires, tenant en leurs mains des flambeaux et une salamandre, qui était la devise du Roi, avec une grande quantité de riches festons. Deux grands Satyres étaient sur les pilastres de la porte, mais ces derniers ouvrages ne furent pas fondus; ils furent seulement laissés terminés, de façon à pouvoir les fondre. Le susdit bas-relief en demi-cercle fut fondu en plusieurs morceaux. Le premier et le plus grand fut la susdite Fontaine Belio (sic), que représentait la figure de femme. Elle avait la tête de haut relief, ainsi que beaucoup de parties de son corps, tandis qued’autres étaient de demi-relief. {Dell’ Orificeria et delta Scultura, Florence, Lemonnier, 1857, p. 161-2.)
Dans le second livre des Mémoires de sa vie (Florence, i852, p. 327-8), Cellini en parle encore à la date de i5q3 :
J’avais d’abord fait le modèle de la porte du palais de Fontainebleau. Pour changer le moins possible l’ordonnance de cette porte, qui était large et basse, selon leur mauvaise manière française, et dont l’ouverture était presque carrée avec au-dessus un hémicycle, écrasé en forme d’une anse de panier, — c’est dans ce demicercle que le Roi voulait avoir une figure qui représentât Fontaine-Belio , — je donnai une très-belle proportion à l’ouverture. Je mis ensuite au-dessus un demi-cercle parfait; sur les côtés je fis d’agréables ressauts, et sous ces saillies du bas, comme aux saillies correspondantes de la partie supérieure, je plaçai une base en forme d’abaque, et, pour remplacer les colonnes que demandaient les moulures du haut et du bas, j’avais fait, à la place de chacune des colonnes, un Satyre de plus de demi-relief. Le bras de l’un soutenait la partie
LE CHATEAU D’ANET
qui aurait porté sur la colonne; dans l’autre bras il avait une grosse massue, et l’expression fiereet hardie de son visage inspirait de la terreur à ceux qui le regardaient. L’autre Satyre était posé de même, mais avec des différences dans la tête et dans d’autres détails; il tenait à la main une escourgée, dont les trois boules étaient retenues par des chaînes. Dans l’hémicycle, j’avais fait une femme couchée dans une belle attitude ; elle avait le bras gauche sur le cou d’un cerf, qui formait l’une des devises du Roi. D un côté, j avais mis en demi-relief des chevreuils, des sangliers et d’autres bêtes sauvages; de 1 autre, des chiens braques et lévriers de plusieurs sortes, par allusion à la superbe forêt où naît la fontaine.
Toute cette composition était renfermée dans un carré long, et dans chacun des deux angles j’avais fait en bas-relief une Victoire portant à la main un flambeau, selon 1 usage des Anciens. Au-dessus du tout j avais mis la salamandre, devise particulière du Roi, et beaucoup d’autres ornements en harmonie avec tout cet ensemble, qui était d’ordre ionique.
Ce bas-relief, ainsi qu’on vient de le voir, avait été fait pour Fontainebleau. N’ayant pas été employé, il fut demandé par Diane de Poitiers à Henri II pour en décorer le portail d'entrée du Château d’Anet. Il ne pouvait être mieux placé; Anet ayant aussi des bois et des fontaines, et sa maîtresse s’appelant Diane, l’appropriation de l’allégorie se trouvait si juste et si complète que, sans les renseignements contemporains, il serait impossible de ne pas croire qu’il n’ait pas été commandé pour la place qui le reçut et que Philibert de Lorme arrangea pour lui.
Ce bas-relief était fixé à la muraille par des agrafes de bronze.
L’archivolte est richement décorée par des voussoirs en marbre noir; sur les moulures de la pierre blanche étaient posés des bouquets de bronze entre chaque voussoir.
Dans les deux angles du cintre étaient placées deux Renommées en bronze tenant un flambeau, selon l’idée donnée par Benvenuto Cellini * ces torches ont peut-être ici une signification plus particulière, car elles font aussi partie des emblèmes de M. de Saint-Vallier, père de Diane.
Au-dessus de l’arc s’élève un massif d’architecture en attiquequi contient l’horloge. Il est décoré ; sur ses deux grandes faces, de deux niches entre quatre consoles; au centre, d’un cadran orné aux angles de quatre têtes d’Amours ailées, en bronze; et, sur la corniche, d’un fronton découpé, incrusté de marbre noir. Tout en haut et sur le milieu est placé un cerf en bronze de grandeur naturelle, ayant une patte mobile avec laquelle il paraît sonner l’heure. Aux angles dont le cerf occupe le centre, se trouvaient quatre chiens, également de bronze, dont l’attitude est qu’ils paraissent avoir mis le cerf aux abois. Leur mâchoire inférieure, qui était mobile, correspondait au battant de l’horloge; à chaque quart et à toutes les heures, on dirait qu’ils aboient; ils produisaient un carillon par une cloche placée entre leurs pattes. La cloche placée sous le cerf, plus grosse et d’un timbre plus sévère, portait cette inscription :
Diane Pictonis, Valent. Ducis.,jussu conflatum io mart. 1554.
(Fondu par ordre de Diane de Poitiers, Duchesse de Valentinois, le 10 mars i5 5q.)
Sur la façade intérieure, du côté de la Cour, était un cadran plus compliqué, excessivement curieux et qui mérite une description. Nous l’empruntons à l’ancienne Description du Château d’Anet par Lemarquant ;
Des quatre circonférences concentriques qui le composent, la plus grande est fixe et les trois autres sont mobiles.
La circonférence fixe est divisée en vingt-quatre parties, ou deux fois douze heures. L’heure de midi est en
PORTAIL DE L’ENTRÉE
haut et minuit en bas; par conséquent les heures, marquées au-dessus de la ligne horizontale qui passe par le centre, donnent depuis six heures du matin jusqu’à six heures du soir, et celles au-dessous les douze autres heures. Elles sont indiquées par une fleur de lis, attachée au bord du limbe de la première circonférence mobile.
Sur le bord de cette première circonférence mobile sont gravés les douze mois de l’année, avec leurs noms, les jours et la figure du signe du Zodiaque qui y correspond.
La seconde circonférence mobile est armée d’un index double. Une de ses extrémités marque sur le cercle ci-dessus le quantième du mois, l’autre le signe du Zodiaque. Outre cela, ce cercle porte deux figures spirales, l’une blanche et l’autre noire; sur l’extrémité de son limbe sont marqués les jours qu’emploie l’astre de la nuit à compléter une lunaison moyenne.
Le troisième cercle mobile est construit de manière que, par une ouverture ronde qu’il porte et qui coïncide avec chacune des figures spirales du cercle précédent, à proportion de l’âge de la lune, il la découvre absolument noire dans les néoménies, blanche dans les oppositions, et se proportionne aux autres phases, pendant qu’un bouton, placé à l’extrémité de son diamètre, indique sur le second cercle mobile le quatrième correspondant. On y a aussi gravé les aspects trine , quadrat , sextil, suivant l’esprit de ces temps-là, que les solides lumières de l’astronomie n’avaient pas encore guéri de l’aveuglement et des erreurs de l’astrologie judiciaire.
Ce cadran portait une inscription très-curieuse, que nous trouvons dans les œuvres de Mellin de Saint-Gelais ; elle est ainsi conçue :
Anetani horologii iiiscriptio.
Cur Diana oculis labentes subjicit horas ?
Ur SAPERE ADVERSIS MONEAT , FELICIBUS UTI.
M. Prosper Blanchemain en a donné, dans son édition de Mellin (1873 , II, 3ie) , cette traduction élégante :
Diane voit fuir l’heure, et dit aux cœurs blessés :
Espère elle vient! aux heureux : Jouisse q/
Au bas de ce motif d’architecture est la terrasse, qui couvre le dessus de la voûte d’entrée; au milieu, une niche isolée porte la date de 1 5 52 .
Deux autres terrasses, à la même hauteur, forment le dessus de deux tourelles qui se trouvent de chaque côté du couronnement sur la façade ; un escalier en pierre, appuyé à chaque tourelle, permet de descendre aux terrasses inférieures qui couvrent à droite et à gauche le logement du concierge et vont rejoindre les deux ailes du château, qui sont en retraite du portail d’entrée.
Les balustrades de ces terrasses, comme sur la façade extérieure, sont sculptées à jour et ornées de croissants. Aux angles de ces balustrades sont placés des vases et deux horloges solaires très-curieuses, sculptées en pierre; l’une a la forme d’un cartouche. Sur ces terrasses sont quatre souches de cheminées, deux de chaque côté, richement sculptées en forme de tombeau et enrichies de marbres.
Les deux balcons du dehors sont répétés à la façade intérieure, mais 11e sont point déployés en demi-cercle, comme à l’extérieur. Ils sont en ligne droite, et la frise n’a plus la même décoration; elle représente des rosaces et des massacres de cerfs entre des triglyphes de marbre.
Sur un autre plan, adossées à la muraille de la Cour, sont placées deux fontaines, l’une à
droite, l’autre à gauche, où coulait sans cesse une eau plus légère d’un degré que l’eau de la
LE CHATEAU D’ANET
Seine. Cette eau est jetée par un mascaron de bronze dans un bassin de pierre, d’où elle descendait former un jet d’eau dans les fossés. Le dessus de chaque fontaine est en forme de tombeau, sur lequel sont sculptées des plantes aquatiques.
L’eau qui alipiente ces fontaines vient d’une source de Flâcourt placée à mi-côte, à cinq kilomètres du château -, on lui donne 67 mètres d’élévation au-dessus de la mer, ce qui fait quatre mètres au-dessus du bassin. Elle était amenée au Château par un conduit en terre cuite; ce conduit était composé de deux tuyaux entrés l’un dans l’autre et jointoyés par une couche de ciment; ils étaient posés dans une autre enveloppe de ciment et passaient sous la rivière, à Oulins.
Au XVIe siècle, ces deux fontaines n’existaient pas. En examinant bien la fontaine de gauche, on voit, dans la pierre où était la tête de bronze, un joint indiquant un cintre. En retirant cette pierre on trouve une voûte cintrée et, dans le vide, un escalier qui descend dans les caves situées sous le portail. Sur l’entablement de l’entrée de cet escalier était posé un grand levrier, une patte posée sur un cartouche, ainsi que le prouve une gravure de Ducerceau. Au XVIIe siècle l’escalier a été supprimé; un motif d’architecture en forme de tombeau a remplacé le levrier, et ce changement est si bien réussi que bien des artistes prennent ce travail comme étant du XVIe siècle.