LES JARDINS
Dans les deux contre-allées voisines de celle du milieu se voyaient, au centre, deux grands bassins ornés d’une belle vasque en marbre blanc, richement sculptée par Jean Goujon, et placée sur un socle; elle était terminée par un vase carré surmonté d’un jet d’eau; les faces du vase étaient ornées d’une console, dont le renflement était décoré d’un sein de femme jetant de l’eau; celle-ci tombait dans la vasque avec le jet central, et l’eau de la vasque retombait dans le bassin par quatre mascarons.
L’ornementation du Jardin à cette époque était très-pittoresque; chaque carré avait une décoration differente. L’un représentait une mosaïque à lignes régulières, d’autres formaient les arabesques les plus variées; tous ces dessins étaient formés par des gazons, des buis, des plantes aromatiques et des fleurs, naturellement celles alors à la mode, violettes, jonquilles, muguets, jasmins, giroflées.
Marguerites, lys et œilletz,
Passevelouz, roses flairantes,
Romarains , boutons vermeillets ,
Lavantes odoriférantes,
Toutes autres fleurs apparentes,
Jectans odeur très adoulcie,
Qui jamais au cueur ne soucie.
Clément Marot, Temple de Cupido.
Les Jardins d’Anet ont eu une très-grande réputation. Dans le beau volume des Jardins par M. Arthur Mangin, nous trouvons cette citation à propos des premiers jardiniers de France au XVIe siècle :
Le premier des Mollet était le Jardinier du Duc d’Aumale à Anet et jouissait de la confiance singulière de ce prince. Il avait rassemblé dans les jardins d’Anet une infinitéde plantes très-rares en ce temps, qu’il s’était procurées , soit par ses propres recherches , soit par voie d’achat ou d’échange ; aussi ces jardins étaient-ils en grande réputation par toute la France, et lui-même « consulté par plusieurs notables Seigneurs qui lui faisoient l’honneur de le croire. y>
Dans les deux angles des galeries, au fond du parterre, existaient deux pavillons carrés, assez élevés. Philibert de Lorme avait inventé pour ces deux pavillons un genre de toiture assez curieux dont il parle dans son livre :
Je l’ay faict faire au Chasteau d’Annet, pour Madame la Duchesse de Valentinois, aux deux petits pavillons qui sont au parc sur la rivière, où se pouvoyent mettre les joûeurs de cornets et de trompettes, et autres instruments, pour donner plaisir au Roy et Princes, quand ils estoyent dans ledict parc, chose fort à propos pour rendre une grande mélodie dans les allées du dict parc et en tant de divers sortes de Cabinets qu il y a.
Entre ces deux pavillons, existait un très-grand^bâtiment, qui, d’après l’architecte, devait servir de cave. Voici comment il le décrit :
J’ay aussi faict faire une autre couverture sur les caves dudict Chasteau, qui a environ trente huict pieds de large et vingt toises de long dans oeuvre, laquelle on faisoit afin que le lieu, estant sur les dites caves, peust servir de Cellier ou Garnier, comme on eust voulu. Mais, si tost que telle couverture fut faicte , elle fut trouvée si belle et si grande qu’on délibéra faire dudit lieu plustot un lieu de paume, ou place pour faire festins et donner passe-temps, que s’en servir de Cellier, et, quand il faict pluyes ou grandes chaleurs, le lieu est propre pour s’y retirer et jouer, baller ou faire autres choses de plaisir.
LE CHATEAU D’ANET
La partie inférieure, au lieu de continuer à servir de caves, fut employée à des étuves et à des bains. On y remarquait une très-belle salle, décorée d’attributs relatifs aux bains, où l’on descendait par un escalier dérobé-, ce lieu était sans doute réservé à Diane.
Un grand bassin circulaire existait devant ce bâtiment, du côté du Parc où passait la rivière, et servait aux bains froids-, deux marches en marbre, à chaque extrémité du bâtiment, descendaient jusque dans l’eau. La décoration de la façade, au bas de laquelle étaient des gradins s’arrondissant en une demi-circonférence, correspondait au plan du bassin, et la toiture, qui avançait pour couvrir les gradins, donnait à la riche décoration architecturale de cette façade l’aspect d’une loggia; le nom de Loge était du reste celui de ce bâtiment au XVIe siècle.
LE PARC
A la suite de ce Jardin on entrait dans un grand Parc d’une curiosité sans égale. Il était divisé en plusieurs grands compartiments, ou jardins particuliers, comme toutes les dépendances des châteaux de ce temps-là. En face du Jardin se trouvait une grande Place, divisée en deux parties.
Dans celle de gauche, du côté de l'est, Diane avait fait construire un Hôtel-Dieu pour les pauvres et les malades du pays, composé d’une grande salle pour les lits, d’un très-beau logement, et d’une chapelle assez grande.
Cette construction était également l’œuvre de Philibert de Lorme, qui en parle au livre X, chapitre xx de son Traité, à propos de ses nouvelles et élégantes inventions pour la couverture des bâtiments qu’il avait déjà appliquées au Château d’Anet :
Aussi, en l’Hotel-Dieu que Mme la Duchesse faict faire au bout de son parc, près le pont d’Anet, où il y a une salle pour mettre les licts des pauvres, qui est fort large et belle à voir, accompagnée des logis et chapelle qu’il y faut.
Comme on le voit, rien ne manquait à cette charitable annexe, et sa situation au milieu de ce beau Parc ajoutait encore au bienfait de sa création.
Au delà de cette Place se voyaient de nombreux compartiments, séparés par des haies de coudriers, d’aubépines, de buis, et d’antres arbustes de clôture; quelques-uns contenaient des prés coupés de ruisseaux et de viviers poissonneux, d’autres des vergers plantés d’arbres à fruits. Ces genres de jardins avaient alors un aspect curieux et singulier : les arbres s’y présentaient avec des formes maintenant inusitées. Il y en avait de taillés en rond comme des orangers; d’autres avaient la forme d’un parasol plat; quelques-uns étaient taillés en creux par-dessous; d’autres formaient une couronne ronde, évidée à jour dans son milieu; d’autres affectaient la forme d’ifs et celle de pyramides de toutes sortes. Ils étaient en outre plantés chacun sur une petite élévation coupée en gradins; ces élévations n’avaient pas toutes la même forme ; les unes étaient rondes, les autres carrées, et chaque gradin était planté de fleurs dont les couleurs variaient à chaque emmarchement, de sorte que ces rangs de fleurs differentes formaient une vraie mosaïque de couleurs. D’autres compartiments étaient ornés de parquets de fleurs qui se dessinaient dans les prés , au milieu de berceaux de roses musquées et d’autres fleurs grimpantes, formant soit des cabinets de verdure, soit des
LE CHATEAU D’ANET
labyrinthes sans fin. Ailleurs, au milieu de viviers et de canaux remplis de poissons, s’élevaient des îles. Ensuite venaient de plus grands compartiments contenant les garennes, les bois taillis et les grands bois. Toutes ces parties étaient peuplées d’un grand nombre de daims, de chevreuils et de cerfs, la plupart apprivoisés: l’un d’eux portait un collier d’argent, avec l’inscription gravée :
Dianæ me vovit Henricus.
Henri nia consacré à Diane.
Cette galante légende indiquait que l’animal privilégié n’avaitplus à craindre les chasseurs, et cette distinction flatteuse lui donnait le droit d’errer en toute sécurité sous les ombrages d’Anet. Chaque partie de ces bois était séparée et formait des avenues, des allées et des sentiers.
Sur le sommet de la côte qui domine le Parc au nord, M. le Comte d’Eu avait fait élever une certaine quantité de constructions en charpentes recouvertes de planches peintes, appelées vulgairement la Ville en bois , qui décorait la crête de cette montagne, dépourvue de tout accident, et y produisait un aspect aussi inattendu que pittoresque; cette immense construction en bois, n’ayant pas été toujours bien entretenue, a fini par tomber en ruines et a été détruite par M. le Duc de Penthièvre.
Au milieu de ce beau Parc coulait la rivière d’Eure.
Comme on vient de le voir, rien ne pouvait être comparé à cette immense variété de dispositions aussi splendides que bien conçues, qui tenaient vraiment de la féerie; c’était un véritable lieu de délices, et ce n’est pas sans raison que les poètes l’appelaient un séjour enchanté.
Nous devons indiquer la part que l’architecte avait prise au dessin du Parc. Voici ce qu’il dit au chapitre ix du second livre de son Traité :
Ainsi que j’ay fait faire par nécessité au parc du Château d’Anet, auquel le lieu estoit si aquatique qu’on n’y pouvoit aller. Ce néantmoins je l’ay rendu si délectable et plaisant que parc ou jardin qu’on puisse voir, et y fesant telles figures et forme qu’on desire pour donner plaisir, pourvu qu’il soit bien entretenu.
A droite, en longeant le jardin et en revenant à l’ouest du Château, se trouvait la Héronnière, assez grand bâtiment, déjà ancien, avec deux tours et plusieurs petits bâtiments où logeaient les Fauconniers; c’était encore le temps des chasses au vol. A côté, plus près de l’Orangerie, se trouvaient les bâtiments où étaient installées les Volières, peuplées des oiseaux les plus rares et les plus beaux. Ces Volières, disposées et décorées d’une manière remarquable et peu ordinaire, n’étaient pas la partie la moins curieuse à voir.
Entre les Volières, la Chapelle de Diane et le vieux Château fort, où le Chenil est installé aujourd’hui, existait encore un jardin.
En dernier lieu ce parterre s’appelait le Jardin de Mademoiselle. On y remarquait une statue assez singulière qui représentait une femme ayant une tête de singe; cette statue, en
LE PARC
marbre blanc, était très-belle et très-finement sculptée. Le bout de ce jardin était orné d’un très-beau bosquet, dessiné et planté par Le Nôtre-, détruit en 1870, il a été changé en potager.
A côté de ce jardin se trouvait une très-grande et belle terrasse, assez élevée, qui était couverte par un immense berceau en bois sculpté; les cintres des deux extrémités étaient ornés de huit pilastres avec frontons et guirlandes. Les deux côtés de ce berceau étaient formés par soixante -deux arcades reposant sur un pilier orné. Ces arcades étaient décorées d’un grand vase à fleurs, posé sur un piédestal; des guirlandes en bois sculpté pendaient du cintre des arcades, au-dessus des fleurs placées dans chaque vase. La vue de cette décoration devait être splendide. Remarquons que ce berceau, qui partait de l’abside de la Chapelle de Diane, allait jusqu’à la rivière qui passe au bout du Parc.
En 1 685 le Parc et les jardins ont été bouleversés. D’immenses canaux ont été creusés, d’une étendue de près de vingt arpents, et de très-grands changements ont eu lieu dans la disposition du Parc et des jardins.
La belle décoration du XVIe siècle, négligée depuis de longues années, était déjà presque anéantie.
La Héronnière a été démolie ; c’est sur son emplacement qu’a été construite la nappe, avec un moulin à tan, aujourd’hui le bélier hydraulique, surmonté d’un réservoir pour donner de l’eau dans tous les jardins supérieurs. C’est l’œuvre de M. René Bonnin d’Évreux, maintenant Agent voyer en chef du Département de l’Eure.
La Volière et tous les bâtiments qui l’environnaient ont été détruits, ainsi que l’Orangerie, ce qui anéantissait la Cour de gauche; c’est alors que la Fontaine de Diane a été mise dans l’hémicycle construit à cette époque.
La belle galerie, qui faisait le tour du jardin avec ses pavillons aux angles et le grand bâtiment du centre où étaient les bains, ont été démolis, ainsi que l’Hôtel-Dieu et sa Chapelle. C’est sur son emplacement qu’a été construit un second moulin, à l’endroit où finissent les canaux d’eau courante qui font mouvoir ce moulin. De là, en faisant retour au midi, un canal fut également creusé, ce qui nécessita le déplacement des Écuries. Celles-ci furent reportées dans un bout du pays, de l’autre côté de la Friche, appelé encore le Quartier des Écuries, et l’Hôtel-Dieu a été replacé dans un autre endroit de la ville, qui fut depuis la Maison des Sœurs, du côté de l’ancien Château fort.
Ce dernier canal était destiné aux carpes, dont il porte le nom; tout en faisant partie de la même pièce d’eau, il était divisé en deux compartiments, par un mur à fleur d’eau, pour séparer les poissons.
L’ensemble de ces canaux occupait dix-neuf arpents soixante-cinq perches d’étendue ; ils étaient traversés par sept ponts, dont le principal, placé dans l’axe de l’allée qui allait du Château au Couvent, était décoré par une très-belle grille.
Comme on vient de le voir, la création des canaux a nécessité l’immense destruction de tous les bâtiments considérables que nous venons d’énumérer. C’était vraiment une rage de démolition. En particulier, il est très-regrettable que la Galerie qui encadrait le jardin n’ait pas été conservée; les canaux ayant été creusés bien au delà, elle aurait pu être conservée, ainsi que le jardin qui était au milieu.
LE CHATEAU D’ANET
Les deux bassins ayant été détruits, les vasques ont été démolies et transportées au bas de chaque aile du Château, du côté de la Place; mais, au lieu d’être remontées comme elles étaient dans le jardin du temps de Diane, elles furent réduites au triste rôle d’un bassin, avec jet d’eau au milieu; la sculpture s’en trouvait enterrée et n'avait plus le couronnement en marbre qui les décorait. A la vente du Château, ces bassins ayant été comblés, elles sont restées enfouies et cachées à tous les yeux. Des terrassements, faits à cet endroit en 1842, amenèrent la découverte de l’une de ces vasques; l’autre avait dû être transportée à une autre place, car il a été impossible de la découvrir, et toutes les recherches sont restées infructueuses.
En 1844, le dessus d’une de ces vasques fut retrouvé chez un tonnelier d’Anet, qui s’en servait de billot pour couper et relier des cercles, et cette vasque a été réédifiée en 1872 au bout de l’aile gauche du Château, du côté des jardins. Elle est montée sur un pied, copié sur un de ceux qui portaient autrefois les tables de marbre des autels de la Chapelle, dont les originaux sont actuellement au Louvre; elle est ornée de jets d’eau comme autrefois et produit un très-bel effet.
A la suite du bouleversement général que nous indiquions tout à l’heure, le Parc fut refait en entierparle célèbre Le Nôtre, qui avait conservé la simplicité du plan des jardins de la Renaissance; mais les anciens compartiments, avec leurs clôtures, leurs berceaux, leurs cabinets de verdure et leurs labyrinthes, n’ayant pas été entretenus, étant en partie anéantis, n’ont pas été refaits. Le berceau seul, qui se trouvait sur la terrasse, à côté de la Chapelle de Diane, a été conservé, ainsi qu’une allée en buis qui donnait en face du pont, sur la rivière d’Eure , pour aller à Ezi. Dans les grandes avenues, une triple allée était formée par cinq rangs d’arbres ; il y avait des avenues de marronniers, d’ormes et de peupliers. Aux principaux carrefours, où se croisaient les avenues, se trouvait un bassin d’où jaillissaient des jets d’eau; un des plus remarquables était celui de la Pyramide.
Avant la démolition du Château, tous les grands arbres, et ceux des avenues et des allées, furent abattus; en même temps une partie des bois furent arrachés, et le terrain loué pour la culture du lin et du chanvre.
En 1854, le Parc fut définitivement détruit et les terres mises en culture, avec le Couvent pour ferme. Cette nouvelle disposition ne paraît pas devoir réussir; le sol, un peu glaiseux et se trouvant au-dessous du niveau de l’eau , produit des herbes et des roseaux qui anéantissent les produits de l’agriculture, ce qui nécessitera tôt ou tard une nouvelle plantation de bois, ce qui conviendra beaucoup mieux au sol et ornera un peu plus cette belle propriété.
Quant aux canaux, dont on a vu l'importance, ils étaient bordés en pierre de taille, mais ces bordures de pierre n’ont pas existé bien longtemps; elles nécessitaient un entretien incessant et trop coûteux; elles ont été détruites et remplacées par des talus gazonnés. De larges prairies, plantées d’avenues d’arbres, encadraient de chaque côté ces grandes pièces d’eau. A l’ouest, l’une de ces pièces d’eau, dont le dessin se retrouve dans tous les parcs dessinés par Le Nôtre, est en forme de poêle, nom assez vulgaire, mais employé dans ce temps-là. En tête de ce grand canal on trouve l’île d’ Amour, et, en face, les grands moulins auxquels on arrive de l’île d’Amour par la Porte de fer.
C’est dans ces grands moulins qu’en 1754 le Prince de Dombes avait fait construire une
CHATEAU DAN ET
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