PRÉFACE. XXIII
digue des millions pour une entreprise éclatante. C'est affaire de temps et d'arriver au bon moment. Il se peut que le général Boulanger, si bien secondé jusqu'ici par la fortune, n^obtienne pas au prochain tirage le gros lot qu'il s'est promis. Mais si la loterie reste ouverte, quelqu'un, tôt ou tard, y mettra qui sera plus heureux.
Juillet 1889.
Si rabondance des documents que toutes les archives d'Europe livrent de nos jours à la curiosité des lecteurs rend à la vérité historique d'incontestables services, il faut convenir, en revanche, qu'elle ne facilite pas la tâche de Thistorien. Je ne parle pas seulement du surcroît de travail qui résulte pour lui de la quantité chaque jour croissante elle-même, des matériaux qu'il doit recueillir; mais, quelque soin qu'il mette à tout connaître, à ne rien négliger, à vérifier Tauthenticité des documents connus, ou à déterrer lui-même
1. Mémoires et lettres du cardinal de Bernw, , publiés par Frédéric Masson. — Histoire de Marie-Thérèse, par le chevalier d'Arneth, t. fV et V. — Vienne, 1870.
dans les recoins les plus ignorés des pièces inédites, vient pourtant le jour où il faut conclure et livrer au public, dans un tableau d'ensemble, le résultat de ses recherches. Ce jour-là, le guignon veut habituellement que, d'un dépôt dont l'existence lui était inconnue ou dont l'accès lui était interdit, sorte une publication nouvelle qui lui cause à peu près l'impression d'une balle sifflant à ses oreilles. Pour un peu, il croirait que tout son travail est à recommencer. En tout cas, le voilà exposé au dégoût de voir le premier critique venu faire l'entendu à ses dépens et le taxer de légèreté et d'ignorance.
C'est un désagrément de cette nature qui a failli m'arriver à propos de ce Secret du Roi dont un fragment a été honoré l'année dernière de l'hospitalité gracieuse du Correspondant, Racontant les péripéties de la diplomatie secrète de Louis XV, je devaismettre enregard de cette politique cachée les phases diverses de la politique officielle et de l'histoire générale du temps. Je rencontrai donc sur mon chemin l'événement diplomatique le plus considérable du xviii® siècle, le plus curieux peutêtre de nos annales, le fameux traité de 1756, qui parut changer du soir au lendemain en alliance intime la haine invétérée des maisons de France et d'Autriche. Ce n'était pas le sujet propre de mon récit, mais force était bien d'en dire en passant mon sentiment. J'exprimai alors tout simplement le regret qu'on n'eut encore rien trouvé dans nos
Archives nationales qui jetât le moindre jour sur un fait de cette importance, et qu'on fût encore obligé de s'en tenir soit au récit romanesque du philosophe Duclos, soit à la version intéressée des Mémoires du Grand Frédéric. Puis, faute de renseignements précis, je hasardai quelques conjectures personnelles sur les causes qui avaient amené t^e coup de théâtre, en les cherchant surtout dans l'étude du caractère des acteurs ou dans l'analyse des mobiles qui avaient dû influer sur leurs décisions.
J'en étais là, et ces courtes pages de mon travail étaient achevées depuis longtemps, même déjà mises au jour dans une communication anticipée faite à un recueil périodique, lorsque j'eus connaissance de deux publications, l'une française et l'autre allemande, qui contenaient précisément tous les renseignements dont j'avais déploré l'absence, puisés cette fois aux meilleures sources et avec uoe abondance qui ne laissait rien à désirer. C'était, d'une part, des Mémoires inédits, mais parfaitement authentiques, du cardinal dé Bernis^ Fauteur principal du traité de 1756; de l'autre, un tableau du règne de Marie-Thérèse, présenté par le chevalier d'Ameth, l'ingénieux érudit pour lequel les archives de Vienne n'ont aucun secret, et à qui Thistoire du xviii*" siècle est déjà redevable des plus précieuses acquisitions. Je ne perdis pas un moment, comme on le pense bien, pour satisfaire une curiosité que d'infructueuses
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recherches n'avaient fait qu'exciter. Au contentement que j'éprouvai de voir expliquer bien des choses que je n'avais comprises qu'impài'faitement^ se joignit pour moi le plaisir d'amour-propre de trouver la plupart de mes conjectures justifiées par -des faits. Causes des événements ou sentiments des personnes, tout me parut conforme à mes soupçons, et je vis que, tirant au jugé, j'avais eu habituellement le bonheur d'atteindre la vérité. N'ayant par conséquent rien d'essentiel à changer à mes jugements, je crus pouvoir laisser presque sans modification mon texte primitif, et ine dispenser d'imposer à mon éditeur Ténnui d'un remanienient dans une impression déjà assez avancée. Peut-être même (où la vanité ne va-t-elle pas se nicher ?) n'étaîs-je pas fâché de constater par un moàu>ment irrécusable le petit mérite de divination dont je me savais secrètement gré.
Si je fis, sans m'en douter, ce calcul intéressé, je ne le portai pas loin sans en être puni. D'une part, en efi'et, les lecteurs allemands qui ont bien voulu s'occuper de mon livre m'ont fait assez justement le reproche de continuer à me plaindre de ne rien savoir quand leur compatriote m'avait mis en mesure de tout connaître, et de donner comme des hypothèses de ma façon, des réalités déjà tombées dans le domaine commun. D'un autre côté, quelques lecteurs français des Mémoires à^ Bemis m'ont cherché une querelle plus imprévue. On sait combien la réputation de ce prélat, poète
et ministre, a été maltraitée par nos historiens, et je crois être le premier qui ait parlé de lui avec quelque impartialité. Mais la connaissance dé ses Mémoires a suscité à Bernis des admirateurs' posthumes qui, passant d'un extrême à l'autre^ ne souffrent plus que la moindre critique soit désormais mêlée à la louange. Ceux-là, loin de me savoir gré du retour de justice dont j'avais donné le signal en faveur de leur héros, m'ont accusé d'avoir persisté à son égard dans un système de dénigrement, uniquement fondé sur les anecdotes mensongères des conteurs du xvin* siècle. Ils m'ont reproché de n'avoir pas tenu compte, des justifications éclatantes et même des démentis formels que j'aurais pu trouver dans ses Mémoires. Telle est en particulier l'opinion exprimée par un juge habile entre tous, et dont, au Cor^ respondant moins qu'ailleurs, on peut contester la compétence, le charmant causeur des samedis, M. de Pontmartin *.
Je n'ai garde, on le pense bien^ de m'offenser de ces légères chicanes qui sont parfaitement dans le droit de la critique, et d'ailleurs étrangères, comme je lai dit, au sujet même de mon Uvre. Mais l'examen de conscience que j'ai dû faire, pour m'assurer que je ne les méritais pas, m'a amené à étudier d'un peu plus près, avec les lumières nouvelles dont nous sommes en posses-