‹ Histoire et diplomatieChapitre 19 sur 60 · Gazette de France, l«f décembre · texte numérisé non relu

Gazette de France, l«f décembre

sion, la révolution diplomatique de 1756, que le Secret du Roi n'avait pu qu'effleurer. Les lecteurs du Correspondant trouveront peut-être quelque intérêt à me suivre dans cette étude, et à s'initier ainsi aux précieuses révélations de M. d'Ameth, peu connues jusqu'ici du public français.

Mais voyons d'abord ce que les Mémoires Ae Bemis nous apprennent sur le personnage qui porte devant l'histoire la grave responsabilité du traité de 1756. Avant l'acte, il convient de bien connaître l'acteur, et ce sera d'ailleurs, chemin faisant, l'occasion de vider notre petit différend avec M. de Pontmartin.

Je viens de dire combien était sévère le jugement porté jusqu'ici sur Bernis par la presque unanimité des historiens. Voltaire, qui excellait à peindre et souvent à perdre un homme d'un seul mot, l'a livré aux railleries de la postérité par le surnom grotesque de Babetla bouquetière ABy^-^ nue cardinal. Marmontel, qui ne s'était pas fait faute de lui faire la cour pendant sa puissance, ne s'est pas gêné davantage pour le persifler dans les souvenirs posthumes où du reste, connme on sait, il semble avoir pris à tftche de médire de tous ceux qu'il a flattés de son vivant. De cet ensemble de témoignages contemporains s'est formée une tradition à laquelle aucun écrivain bien appris n'a jusqu'ici osé se soustraire. Il est admis que Bernis fut un aventurier de bas étage, prêtre galant, versificateur médiocre, réduit, dans sa jeunesse, aux

plus misérables expédients pour vivre, sorte de

CoUetet crotté jusqu'à Téchine Allant chercher son pain de cuisine en cuisine,

et que ce fut dans cette situation plus qu'équivoque qu'un caprice de madame de Pompadour vint le chercher pour le bombarder ministre, afin de détruire, de concert avec lui, tout Théritage de notre politique séculaire. En récompense, la même influence le fit archevêque et prince de l'Église, malgré le libertinage de sa vie et la licence de ses écrits. Tel est le thème stéréotypé que tous les narrateurs se passent de main en main, sans même se donner la peine d'en modifier les termes. C'est contre cette légende que s'inscrivent en faux le savant éditeur des Mémoires^ M. Frédéric Masson, et après lui M. de Pontmartin.

Suivant eux, cette série de contes pèche par la base, attendu qu'il n*est nullement vrai que Bernis fût parti de si bas et qu'on ait été si surpris de le voir monter. Pièces en main, ils démontrent qu'il était bon gentilhomme et même de haut parage. Ce point tient singulièrement à cœur surtout à M. de Pontmartin. La pureté du blason des Bernis lui parait très importante et très facile à établir. C'étaient de vrais grands seigneurs, assure-t-il, tels depuis le moyen âge, plus illustres et plus anciens que beaucoup de ceux qui en parlent légèreioient. Dès son arrivée à Versailles, Bernis, gr&ce à cette haute parenté, eut accès dans le

meilleur inonde, et, s'il fat reçu de^ TAcadémie^ . à trente ans, c'était moins pour récompenser quelques bluettes sans importance , que pour honorer la compagnie de sa présence aristocratique, comme le maréchal de Hiehelieu ou le duc de Nivernais. C'est de même sorte qu'il entra de plain-pied au ministère, destiné qu'il était par son origine aux plus hautes fonctions, et plutôt encore nécessaire qu'agréable à madame de Pompadour. Quant au contraste si souvent relevé entre sa profession ecclésiastique et le caractère badin de ses ■écrits ou la faveur compromettante de madame de* Pompadour, c'est ici surtout qu'on lui fait tort, car on omet de distinguer deux périodes de sa vie très différentes et que lui-même, dans ses Mémoires, n'a garde de confondre: celle où, par le scrupule le plus honorable, il se refusait à prendre les ordres sacrés, bien qu'en portant le costume, et celle, beaucoup plus tardive, où se croyant enfin en état d'en remplir les devoirs, il se décida à s'y engager. Tous les torts de légèreté qu'on lui reproche appartiennent à la première de ces deux époques ; la seconde en est exempte. Dès qu'il fut prêtre il fut édifiant. Ainsi quelques faiblesses du jeune âge, dont une vie chrétienne est rarement préservée, ont été amplement rachetées parla dignité de son âge mûr, et, dans sa vieillesse, par une sainte mort.

De ces deux appréciations si contradictoires, à laquelle devons-nous ajouter foi? La vérité pour-

DE LA fiUERRE DE SEPT ANS. 9

rait bien être entre deux, et il ne me parait pas impossible de trouver un milieu entre la satire et Tenthôusiasme. En premier lieu, que la fanàille de Pierre (dont la branche cadette seulement portait le titre de Bernis) fût de très bonne noblesse et rattachée par des alliances aux plus grandes maisons de France, cela est incontestable, mais qu'importe? Le père de Bernis, simple capitaine, retiré, après vingt ans de service, sans avoir pu être colonel, vivant depuis lors dans le fond des montagnes du Vivarais, n'en appartenait pas moins à cette classe assurément très respectable, mais très injustement dédaignée, qu'on appelait la iioblesse de province, et qui ne jouissait plus depuis longtemps d'aucune espèce d'influence^ Aucun ordre de Français n'avait plus souHert de la révolution sociale qui déposséda Faristocralie au profit de la royauté. Un noble de cour, assidu à Versailles et à l'affût de la faveur, pouvait encore obtenir une ambassade ou un commandement qui le rapprochait des grandes affaires; mais iin pauvre gentilhomme de campagne, au fond de son càstel, était moins compté que l'intendant de sa province ou l'élu de son bailliage. Si tel était le néant de la condition du père, que penser de celle du fils, et surtout d'un fils cadet, comme Bernis, venu à Paris, très léger d'argent, dans l'espoir bientôt trompé d'être protégé par le cardinal de Fleury, et dans l'attente d'un bénéfice, qu'il n'obtint pas! Ce n'est pas lui faire torique

de supposer que son entrée dans le monde ne fut pas brillante et qu'il dut connaître de dures extrémités; en un mot, que, s'il n'avait pas su s'aider lui-même, tous ses parchemins ne l'auraient préservé ni de languir ignoré ni de mourir de faim. Par bonheur il était né avec un art souverain pour quiconque veut faire fortune: celui de s'acquitter de tous les métiers, même ceux qui coûtent aux âmes fières, avec une grâce qui sauve les apparences de la dignité. Il savait solliciter sans intriguer, s'insinuer sans saluer trop bas, plaire sans être complaisant, se pousser sans heurter personne. Quelques lignes de ses Mémoires feraient supposer que cette souplesse heureuse était chez lui une qualité héréditaire. « Mon père, dit-il quelque part, savait écrire noblement et parler misère sans demander Taumône ^ » J'imagine que c'est de ce ton aisé et noble que lui-même racontait son indigence à ses grands amis ou parents, et qu'il arriva à leur inspirer pour cette pauvreté gaiement supportée un mélange de respect et de compassion dont il sut profiter. C'est ainsi (c'est toujours lui qui nous l'apprend) qu'un jour ayant douze mille francs de dettes exigibles sans un sou pour les payer, il trouva chez lui tout à point une botte ficelée qui contenait juste la somme en question '. Évidemment, il n'avait pas bien rigou-

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