D'Arneth, p
tifié par révénement. Encouragé par cet accueil favorable, Bernis se mit à Toeuvrcpour rédiger un traité sur les bases qu'il avait ofTerlcs, c'est-à-dire sur le pied d'une garantie réciproque échangée entre tous les contractants d'Aix-la-Chapelle ; l'Angleterre seule devait demeurer exclue, la guerre déjà allumée ne permettant pas que sa signature et celle de la France figurassent dans le même acte. La négociation, comme on le conçoit, soulevait plus d'une question délicaie, ot était pleine de détails épineux. Si, à Vienne, on ne voulait que prolonger les discussions pour gagner du temps, les prétextes et même les bonnes raisons ne manquèrent pas. D'abord les communications n'étaient pas aussi rapides que de nos jours, surtout par une saison d'hiver ; chaque demande d'ins- ' traction et chaque aller et retour du courrier employaient pour le moins deux semaines. Puis, quand l'affaire parut réellement engagée, Bernis, toujours effrayé de sa responsabilité, demanda et obtint qu'on lui adjoignît pour la négociation finale quatre ministres titulaires ; MM. de Machault, ministre de la marine, de Séchelles, contrôleur des finances, de Rouillé, ministre dos affaires étrangères, et Saint-Florentin, secrétaire d'État pour les affaires intérieures. Ces grands personnages devenaient naturellement les négociateurs officiels ; il fallut le temps de les mettre au courant, de les laisser revenir de leur surprise et de réfuter leurs objections. A Vienne, les délibérations étaient
52 LKS PRÉLIMINAIRES
longues et furent suspendues quelque temps par les couches do l'impératrice. Singulier rapprochement que M. d*Ârneth nous fait justement remar* quer! L'enfant qu'elle mit au monde était cette princesse infortunée qui devait monter sur le trône do France sous le nom de Marie-Antoinette, puis être conduite à Téchafaud sous le sobriquet inju* rieux de rAutrichienne, devenant ainsi d'abord le gage, puis la victime de lalliancc qui se méditait au moment où elle voyait le jour. Ces retards atteignirent la fin de 1755: bref, rien n'était terminé en février de la nouvelle année, lorsqu'une nouvelle de Berlin, qui n'aurait pas dû être imprévue et que Kaunitz attendait peutêtre, vint changer la face des choses et mettre le feu aux poudres.
Voici en etfet ce qui se passait à Berlin.
D'après le conseil de Bernis, conforme, du reste, à une décision déjà prise par le gouvernement français depuis le mois de juillet de l'année précé<dente, un envoyé spécial avait été député à Berlin^ avec la mission officielle de discuter les mesures à prendre à l'expiration du traité qui finissait en 1755, et de renouveler le traité lui-même, s'il était possible. II était chargé, en réalité, de s'entendre avec Frédéric sur toute la politique du jour, afin, comme le dit Bernis lui-même, « de restreindre ou d'étendre les arrangements que nous pourrions prendre avec la cour de Vienne, suivant les sentiments que nous verrions au roi de Prusse ».
Cet envoyé n'était pas un mince personnage, ce n'était rien moins que monseignem* le duc de Nivernais, pair de France, grand d'Espagne de première classe, petit-neveu de Mazarin, allié du maréchal de Belle-Isle, grand ami de madame de Pompadour, de plus membre de TAcadémie française, où il siégeait non seulement en qualité dlUustre amateur, mais comme auteur estimé de quelques œuvres de goût. Un tel choix paraissait fait à dessein pour flatter lorgueil, solliciter la confiance, caresser même les côtés faibles et jusqu'aux prétentions littéraires du fils des margraves de Brandebourg et de l'ami de Voltaire. Le duc, d'une santé délicate et voyageant lentement en hiver, n'arriva à son poste que dans les premiers jours de février. Frédéric a fait, de la première entrevue qu'il donna à ce noble ambassadeur, un récit railleur, suivant sa manière habituelle. Le duc était chargé, dit-il, pour l'amadouer, de lui offrir la cession de l'île déserte de Tabago. Frédéric lui demanda s'il le prenait pour Sancho Pança, et l'engagea à garder pour lui l'île de Baralaria. On ne voit pas trop à quel moment ce dialogue pourrait avoir eu lieu; car, aussitôt après la réception officielle et la remise des lettres de créance, ce fut Frédéric lui-même qui, prenant l'initiative, communiqua à brûle-pourpoint à l'ambassadeur un traité signé le 16 janvier précédent, à Westminster, entre son ministre à Londres et le gouvernement anglais. Ce traité consistait en quatre articles : par
le premier, les deux gouvernements s'engageaient à rester en paix Tun avec l'autre, quelques troubles qui pussent s'élever en Europe ; et par le second à unir leurs forces pour repousser toute invasion de troupes étrangèî'es sur le territoire (T Allemagne, En français, cela voulait dire : Si la France, usant du droit de la guerre, vent attaquer l'Angleterre son ennemie dans ses possessions continentales, elle trouvera en face d'elle les canons et les soldats de la Prusse. Voilà ce que Frédéric signait pendant que Bernis s'escrimait dans l'ombre pour lui faire garantir par Marie-Thérèse son injuste conquête de la Silésie. Séance tenante, presque sous les yeux du duc, Frédéric apposa sa ratification au traité, et Nivernais put croire qu'on n'avait attendu sa présence que pour jouir de sa surprise.
Si l'on se demande maintenant ce qui put décider Frédéric à pousser à bout, par la brutalité d*un tel procédé, une grande monarchie qui passait encore pour redoutable et un roi, dont, après tout, il n'avait pas à se plaindre, on est a,ssez embarrassé de la réponse. Je ne vois gubre d'autre motif à lui supposer que l'impatience d'être toujours compté parmi les souverains de second ordre dont Louis XIV avait fait des clients dociles, et le désir de montrer à tout prix qu'il était sorti de tutelle ; peut-être aussi quelque instinct vague et prophétique, comme l'ambition en suggère parfois au génie ; peut-être l'idée confuse que le jour pourrait venir où la Prusse, atteignant une force pré-
DE LA GUERRE DE SEPT ANS. oo
pondérante en Allemagne, hériterait à la fois de la situation dominante de rAutriche et de la jalouse rivalité de la France. En tous cas, qu'on admette ou non ces explications hypothétiques, ce qui est impossible, c'est d'attacher la moindre valeur aux apologies présentées publiquement^ soit alors, soit plus tard, par Frédéric lui-même, et auxquelles pourtant tous les écrivains (y compris et au premier rang des historiens français) ont apporté l'écho de leurs serviles approbations.
Suivant Frédéric, c'est le bruit des pourparlers menaçants engagés entre la France et l'Autriche arrivé jusqu'à ses oreilles, qui le força de prendre les devants et de se mettre en défense contre un rapprochement visiblement destiné à lui faire tort. Il n'aurait pas mieux demandé que de s'expliquer k temps avec le gouvernement français ; mais le duc de Nivernais, après s'être annoncé, s'était fait attendre, et ce retard même avait paru un symptôme inquiétant des dispositions delà cour do Versailles. Après tout, ajoutait-il, que pourrait-on lui reprocher? Il n'avait signé qu'une convention dé neutralité qui garantissait, dans l'intérêt com> mun, la tranquillité du continent, sans nuire à la France dans ses opérations maritimes. Puis, il savait de source certaine que l'Angleterre, maîtresse du terrain à Saint-Pétersbourg, allait déterminer l'impératrice Elisabeth à envahir le territoire prussien avec cent mille hommes, au premier signe qu'il aurait donné à la France de concours et
même de sympathie, et il avait eu le droit et même le devoir de faire passer, avant tout autre intérêt, celui de la sécurilé de ses États.
De ces divers modes de justification que j'abrège, car on les trouvera partout, il en est deux qui, même avant les publications récentes étaient déjà sans valeur réelle, mais que les nouveaux documents réduisent à néant. On sait maintenant où en étaient et ce que contenaient ces fameuses négociations de Babiole, dont Frédéric faisait mine d'être effrayé. Eussent-elles abouti, elles ne comportaient rien dont il pût sérieusement prendre ombrage ; mais on était encore loin de compte, et un mot de lui, un mot de cordiale et franche amitié aurait tout fait rompre. Ce mot, si le duc de Nivernais n'était pas arrivé à temps pour l'entendre et y répondre, Frédéric ne manquait pas d^autres moyens de communication' pour le faire parvenir aux oreilles de Louis XV. Il y avait d'abord son ambassadeur, le baron de Knyphausen, par qui il avait trouvé bon de transmettre des paroles bien autrement compromettantes, et qui, averti lui-même tardivement de ce qui se passait à Londres, avait supplié en vain son souverain de ne rien conclure sans l'assentiment de la France. Il y avait ensuite tous les correspondants parisiens qui tenaient Potsdam au courant des caquets de la ville et de la cour, en tête Voltaire en personne, qui avait déjà plusieurs fois servi d'intermédiaire entre les deux gouvernements, et
qui élait toujours flatlé d'être mêlé aune conversation diplomatique, quelle qu'elle fût. Enfin Frédéric pouvait écrire lui-même soit à Louis XV, soit à madame de Pompadour, comme il l'avait déjà fait, dans d'autres temps, sans la moindre pruderie, à la duchesse de Châteauroux. Quant à la prétention que la disposition concernant le Hanovre n'avait rien d'hostile contre la France, il faut que Frédéric ait eu une idée bien grande, mais malheureusement trop juste, de la crédulité de ses lecteurs, pour les payer d'une pareille monnaie. Garantir à l'Angleterre la libre disposition de ses forces et de son argent, en la préservant de toute inquiétude sur le continent^ n'était-ce pas lui prêter le plus utile des concours? N'était-ce pas diriger contre la France une attaque d'autant plus dangereuse qu'elle était déguisée ? Un seul des motifs allégués pouvait soutenir l'examen: c'était la crainte dune invasion russe qui aurait pu mettre en péril la sécurité du territoire prussien. Mais si, pour prévenir une telle éventualité, Frédéric avait eu le droit de manquer à toutes les conditions de sa vieille alliance avec la France, la réciproque devenait juste ; il fallait la prévoir et ne pas s'en plaindre. Le droit dont la Prusse usait de pourvoir, comme il lui convenait, à ses intérêts, la France allait être libre de s'en prévaloir à son tour. En un mot, l'antique amitié des deux États était rompue^ et c'était Frédéric qui y avait mis un terme. Au premier moment, il parut lui-même
le reconnaître, car, se sentant vivement pressé par les reproches de Tagent français, il lui échappa de s'écrier : « Eh bien, faites avec T Autriche ce que je viens de faire avec TAngleterre ; je ne le trouverai pas mauvais. »
Cette exclamation, que Frédéric plus tard aurait bien voulu retirer, mettait le doigt sur la véritable situation des choses. Le traité de la Prusse et de l'Angleterre jetait la France dans les bras de T Autriche. Si cotte union des deux puissances protestantes exposait déjà TAutriche, comme j'ai essayé de le faire comprendre, à un sérieux péril, la conséquence était bien plus grave encore pour la France. Car TAutriche, en paix nominalement au moins avec les deux parties contractantes, pouvait encore demander à être admise entiers dans leurs arrangements et acheter ainsi, au prix de quelques sacrifices de dignité, une sécurité relative et momentanée. L'Angleterre Vy aurait aidée, et son ministre à Vienne l'en pressait vivement. La même ressource n'existait pas pour la France, déjà en guerre avec l'Angleterre. Si elle n'avait pas cherché une alliance à Vienne, elle n'en pouvait trouver d'autre nulle part : avec une lutte des plus périlleuses à soutenir, c'était aujourd'hui l'isolement complet; demain peut-être, si TAu-
triche, repoussée dans ses avances, s'éloignait irritée, la plus redoutable des coalitions. Frédéric avait fait de lalliance autrichienne pour Louis XV la carte forcée. Nul ne peut être accusé de faire usage du seul jeu qu'on lui laisse entre les mains. Voltaire lui-même, si partial pour Frédéric, n'a pu s'empêcher de ie reconnaître, et, avec la précision heureuse et sensée qui caractérise ses jugements quand la passion ne l'égaré pas, il a pu dire : « On a appelé cette alliance monstrueuse ; mais, comme elle était nécessaire, elle était sans doute naturelle. »
Malheureusement, à partir de ce moment, la scène change, et autant, jusqu'ici, l'impartiale histoire doit, à mon sens, absoudre de tout reproche Louis XV et ses serviteurs, autant, à partir de cet incident décisif, le récit même de Bernis ne me présente plus qu'une série de défaillances et d'erreurs, d'autant plus tristes qu'une double comparaison les rend plus saillantes, et que, à chaque faute commise il y a à Vienne une habileté consommée, à Berlin une audace heureuse pour en tirer, à des points de vue différents, un profit égal.
Il était naturel que Kaunitz, sentant à l'instant tout l'avantage que lui donnait dans la négociation pendante, la provocation prussienne, qu'il avait su attendre, cherchât tout de suite à s'en prévaloir. L'événement, écrivait-il à Stahrenberg dès le 22 février, est décisif pour le bonheur de
db'la guerre de sept ans. 61
la maison d'Autriche ; et il lui recommandait de mettre sans délai, sous les yeux du gouvernement français, le véritable caractère de la situation nouvelle, en faisant même sentir une pointe de menace : « Si, disait-il, l'idée du danger immense pour la France dans Texécution de la ligue entre l'Angleterre, les cours de Vienne et de SairU^ Pétersbourff, et plusieurs autres puissances pour laquelle la cour de Londres se donne actuellement du mouvementy et qu'elle poussera avec son impétuosité accoutumée n'ouvre pas les yeux à la cour où vous êtes et ne lui fait pas sentir que, pour faire échouer ce projet^ il n'y a pas de temps à perdre^ il semble qu'il faudra renoncer à lui voir prendre un parti conforme à son intérêt d'État et & la gloire d'une si grande monarchie ^ » La conséquence devait être la reprise immédiate du projet primitif, c'est-à-dire de la ligue offensive contre la Prusse, à laquelle le gouvernement français ne devait plus avoir cette fois ni les mêmes motifs, ni peut-être la même liberté de se soustraire.
Cette fois, je n'ai plus aucune hésitation à affirmer que si Bernis, au lieu d'une habileté moyenne et terre à terre, eût été doué de cette prudence supérieure inséparable de la hardiesse qui constitue le génie politique, il n'eût pas hésité à saisir la main qui lui était tendue, et à entrer dans les vues du gouvernement autrichien. Le temps des