Bernis, Mémoires, l. l®"", p
manière à en tirer profit. Il laissa patiemment débattre son projet pendant environ six semaines : les négociateurs français demandaient pour la cession des Pays-Bas des garanties plus explicites que celles qui leur étaient offeMes : ils se refusaient à disposer par avance des dépouilles de Frédéric, sauf de la Silésie qu'on trouvait juste de rendre à ses anciens maîtres. Kaunitz accepta la discussion sur tous les points, puis un jour Stahrenberg vint dire à Bernis qu'il fallait en venir à une conclusion quelconque ; que la situation était critique et urgente à Saint-Pétersbourg, où rimpératrice Elisabeth, pressée en sens contraire par les ministres autrichiens et anglais, paraissait incliner pour les ennemis de Frédéric, mais serait à coup sûr déterminée par la vue de la signature de la France. Il proposa en conséquence lui-même de réserver pour une convention ultérieure dont on continuerait la discussion, le plan général de remaniement européen, mais de signer tout de suite, en attendant et provisoirement, un traité purement défensif de neutralité commune et de garantie réciproque. Le cabinet français, toujours charmé des atermoiements et des demi-mesures, crut avoir cause gagnée. Apres un conseil où tous les ministres furent appelés et se trouvèrent unanimes, Bernis et Rouillé reçurent le pouvoir de conclure, le 1" mai suivant, le traité qui, bien que signé à Jouy, dans le château du ministre, a
gardé dans l'histoire le nom de traité de Yer^ sailles ^
On a beaucoup dit que ce fameux traité était essentiellement une œuvre féminine. J'ai déjà montré que rien ù'est plus faux, ou du moins plus exagéré. Dans cette seconde phase de la négociation, pas plus que dans la première, M. d'Arneth n'a trouvé trace d'aucune intervention directe de madame de Pompadour, sauf sa présence à la première entrevue des négociateurs. Et quant à Marie-Thérèse, si elle appuyait assurément Kaunitz de son autorité et de ses vœux, elle laissa cependant ce ministre conduire lui-même toute la transaction ; ce dont il s'acquitta avec la supériorité d'un homme d'État. De la fameuse lettre de Marie-Thérèse à sa chère cousine^ que tous les écrivains rapportent comme une vérité d'Evangile, il n'y a pas le moindre vestige. C'est une pure invention de Frédéric, à laquelle tous nos Prussiens de France ont prêté, suivant leur habitude,
1. 11 y a quelque diiïiculté à faire accorder, au sujet de ces négociations préliminaires, le récit de Bernis et celui de M. d'Arneth. Bernis prétend que l'Autriche se serait contentée, dans cette dernière phase, d'une convention de simple neutralité, sans aucune garantie ni de part ni d'autre, et que ce fut le cabinet français qui s'y refusa. Il n'y a aucune trace de ce fait dans les pièces citées par M. d'Arneth, et il serait vraiment inconcevable. Quel intérêt l'Autriche pouvâit-elle avoir à une simple convention de neutralité, qui ne l'aurait pas défendue contre une agression prussienne? Et pourquoi le cabinet français, dans les dispositions où il était, trouvant là' une sécurité suffisante sans engagement compromettant de sa part, n'auraitil pas accepté avec empressement un tel arrangement? Ce serait un degré dMncapacité qui dépasse celui dont nous l'accusons.
DK LA cuerrf: de sept ans. 67
une foi aveugle. Mais, si je voulais donner ici à mon récit le tour gai et anecdotique que mon docte confrère, M. Henri Martin, n a pas dédaigné de faire prendre au sien, en lappuyant de tout le poids de sa gravité magistrale, je dirais que le seul indice qu on trouve de Taction du beau sexe dans le traité de Versailles, c'est qu'il est rédigé comme les mauvais plaisants disent qu'est tournée habituellement une lettre de femme : c'est dans le post-scriptum qu'il faut chercher la pensée qui Ta fait écrire.
Le traité, en etTet, se composait de deux parties. Tune principale et l'autre accessoire. La principale ne contient que des dispositions inofTcnsives : rengagement de l'Autriche d'observer une neutralité exacte dans la guerre occasionnée par les différends de la France et de l'Angleterre, et en échange la promesse de la France de n'entamer dans ses opérations militaires aucun point du ter* ritoire autrichien. La partie accessoire va plus loin : les deux puissances s'obligent Tune envers l'autre à garantir et à défendre leurs possessions, de quelque nature qu'elles soient, contre toute attaque de quelque part et sous quelque prétexte qu'elle ait lieu, sauf toujours les cas résultant de la guen*e engagée entre l'Angleterre et la France. La nature des secours que les deux puissances se promettent mutuellement estprévue avec précision. C'est un corps de vingt-quatre mille hommes dont dix-huit mille d'infanterie et six mille de cavalerie ;
ledit secours pouvant être fourni soit en nature, soit sous forme d'un subside pécuniaire équivalant à Tentretien des forces ainsi déterminées.
En souscrivant de telles dispositions, il est difficile de croire que Bernis et ses collègues se soient fait illusion sur leur portée. Us ne pouvaient méconnaître que, bien que destinées en apparence à assurer aux deux puissances une garantie commune et réciproque, elles constituaient, en réalité, un avantage exclusif pour TAutriche. Quelle que fût, en effet, Taudacieuse ambition de Frédéric, on ne pouvait le soupçonner de méditer une invasion du territoire français; et, comme d'ailleurs les opérations militaires ou maritimes de l'Angleterre étaient tenues en dehors de la garantie, il ne restait qu'une seule hypothèse sérieusement visée par le traité, c^était le cas d'une agression tentée par la Prusse contre rAulriche. Qu'un tel danger fût en effet à craindre de la part d un voisin de la nature de Frédéric, c'était très possible et même très probable; que l'Autriche eût cherché à profiter de notre alliance pour s'en préserver, c'était naturel. Mais, précisément parce que cette supposition était vraisemblable, précisément parce qu'elle pouvait se réaliser d'un jour à l'autre, était-il prudent à des négociateurs français de s'être mis d'avance dans une telle situation, que, le jour où l'événement prévu arriverait, l'Autriche n'eût qu'un mot à dire pour disposer à son gré, sans condition ,
du sang, de l'argent et de l'honneur de la France? Telle était pourtant, on aurait dû le prévoir, et telle fut dans l'application, comme on va le voir, la portée des dispositions secrètes du traité de Versailles. C'était une sorte de lettre de change signée d'avance, mais sans aucune contre-valeur, et que l'Autriche pouvait tirer à vue sur l'armée et le trésor français, dès qu'elle aurait lieu de se dire ou de se croire menacée d*une agression prussienne.
Par suite de cet imprudent engagement, si Marie-Thérèse et Kaunitz désiraient la guerre (et qui pouvait en douter avec les sentiments connus de la princesse?) ils avaient intérêt à être attaqués par la Prusse et à l'être le plus tôt possible. Du moment, en effet, où un soldat prussien aurait passé la frontière impériale, ils avaient droit à appeler à leur aide dix-huit' mille fantassins et six mille cavaliers français, et à compromettre ainsi du premier coup, dans leur iutérêt, le point d'honneur du petit-fils de Louis XIV, et cela, sans promettre en échange aucun avantage, sans qu'il fût qiiestion ni des Bays-Bas à céder ni des dépouilles prussiennes à partager. Quand une éventualité, en elle-même assez probable, est tellement dans l'intérêt d'un homme et surtout d'un gouvernement, il est bien rare qu'elle se fasse attendre. Je ne pousserai pas le machiavélisme jusqu'à croire qu'à partir du traité de Versailles le cabinet impérial n'eut plus d'autre souci
70 LKS PnÉLTMINAinES
que de provoquer la Prusse, pour se faire attaquer par elle; mais ce qu'il ne provoquait pas, il ne fit au moins rien pour le prévenir, et, en tous cas, j'explique ainsi le peu d'empressement qu'il mit des lors à presser la conclusion de l'alliance offensive dont il paraissait auparavant si désireux. Il espérait désormais avoir mieux à meilleur marché.
Il ne se trompait pas. Voici, en effet, ce qui se passa, et ce qu*il eût été facile de prévoir. Dès que la nouvelle du traité de Versailles fut répandue en Europe, le retentissement en fut immense.
Quelles que fussent les conditions encore ignorées de ce rapprochement, le seul fait que la petiteuiëce de Charles-Quint donnait la main au petit** fils de Henri IV, était un spectacle inattendu, dont, depuis deux siècles, aucun exemple n'avait été donné, dont aucun souvenir n'existait dans aucune mémoire et qui plongea tous les politiques d'Europe dans une stupéfaction, je dirais volontiers dans un désarroi sans pareil. Tous les liens de la société européenne parurent rompus, la balance tant vantée de son équilibre sembla devenue folle. Chacun regarda son voisin avec inquiétude, ne sachant ni par qui il était trahi ni de quoi il était menacé. Les puissances secondaires alliées de la France surtout, qui n'avaient pas été prévenues et qu'on ne prit pas la peine de rassurer, furent frappées de consternation. Mais^ dans cette incertitude universelle, une chose ne
DK LA GUERRE DR SEI»T ANS. 7i
fit doute dans Tesprit do personne : c*est qu'un grand conflit allait éclater et que le choc était inévitable entre ces masses puissantes jetées toutes hors de leur assiette. On en douta encore moins quand on vit la Russie, décidée, comme Kaunitz 1 avait bien annoncé, par Tadhésion de la France, renvoyer assez brutalement le ministre britannique, TAutriche masser des troupes en Bohême, et la Prusse répondre h cette menace par des armements pareils. Les agents français dans toute l'Allemagne et en particulier, comme je Tai fait voir, le ministre de France k Dresde, le comte de Broglie, placé à moitié chemin entre Vienne et Berlin, c'est-à-dire entre l'enclume et le marteau, n'avaient garde de laisser ignorer à leur cour ce pressentiment si général. J'ai cité à cet égard des dépèches du comte de Broglie qui dépeignent vivement l'agitation dont il était entouré ; et si les idées qu'il mettait en avant pour sortir de ce trouble et en tirer profit étaient contestables, le fait au moins ne Tétait pas.
Au milieu de ce branle-bas général qu'il avait dû provoquer et qu'il devait prévoir, que faisait legouvemement français? Rien, absolument rien, hélas I et les aveux de Bernis à cet égard sont sincères jusqu'à la naïveté. Personne à Versailles non plus ne doutait de la guerre; on y était même résolu, puisque les arrangements du 1*' mai n'avaient été signés qu'à titre d'expectative et de provisoire, et qu'un traité oiïensif devait les
suivre. Bernis lui-même était chargé d*en continuer la discussion et rédigeait à tète reposée, pour être mieux en état de la soutenir, un long rapport au roi sur Tensemble de la politique européenne. Mais, en attendant la guerre, on ne faisait rien pour se mettre en mesure de la soutenir. D'une part, le roi, par le plus étrange des scrupules, ne voulait non seulement rien conclure, mais même rien préparer qui eût un caractère agressif avant la date sacramentelle du 1" juillet, dernière échéance de son traité avec la Prusse ; puis Bernis n'était toujours pas ministre, et sa qualité de négociateur officieux ne lui donnait aucun droit de veiller auî préparatifs que la prudence aurait commandés en vue d'éventualités belliqueuses imminentes. Il nous dit bien, qu'inquiet d'un coup de tête de Frédéric, il aurait voulu qu'on mit le roi-électeur de Saxe en mesure d'y faire face; mais il ne nous dit pas comment il s'y serait pris pour qu'une telle précaution ne parût pas à Berlin, et ne fût pas, en effet, un acte d'hostilité. Quant aux ministres proprement dits qui composaient encore le conseil où Bernis ne siégeait pas, leur inertie, leur béatitude, étaient incroyables; une seule chose semblait les préoccuper: c'était leur jalousie contre Bernis lui-même, qu'à tout prix ils voulaient éloigner de Versailles. Le 15 juillet, Rouillé écrivait encore au comte de Broglie, qui lui dénonçait l'attitude menaçante prise par les troupes prussiennes à la frontière de Saxe : « J'ai
peine à croire que ce roi veuille s'engager dans la guerre. » A la vérité, le lendemain la réflexion portait conseil et il engageait le ministre de France à Berlin à faire savoir au roi de Prusse que, s'il faisait mine d'attaquer l'Autriche, la France serait obligée de la défendre. Mais, quand l'envoyé se présenta pour remplir sa mission, Frédéric l'écouta à peine et, sans le laisser achever : « Voilà qui est bien, monsieur, dit-il en lui tournant le dos, mon ministre vous transmettra ma réponse. » Il y avait huit jours déjà qu'une sommation menaçante était envoyée à Marie-Thérèse, lui enjoignant d'avoir à cesser ses mouvements de troupes en Bohème.
Je ne crois pas faire tort à la noble princesse, en supposant que la communication ne la prit pas absolument par surprise, et que l'émotion qu'elle en éprouva ne fut pas exempte d'une joie secrète. La guerre arrivait enfin, la guerre qui allait venger ses injures, et elle arrivait dans les conditions mêmes qu'elle avait désirées. Elle se domina pourtant assez pour faire une réponse habile, mêlée de hauteur et de réserve, telle que, sans rassurer ni contenter Frédéric, elle ne lui fournit pourtant aucun prétexte pour rejeter [sur elle le tort de l'agression. Elle se hâta de communiquer cette réponse elle-même par une lettre de sa main à Stahrenberg, en lui faisant remarquer que chaque mot avait été pesé de manière à ne laisser aucune excuse à l'agresseur ni aucun doute à