LA RÈGLE ET LA LIBERTÉ DANS LA LITTÉRATURE
Discours prononcé par M, le duc de Broglie à la Société générale d'émulation, dans la séance du 24 avril 4S70.
Messieurs,
Quand la bienveillance des directeurs de cette association m'a fourni Foccasion précieuse de m'entretenir avec vous, j'ai hésité longtemps non pas précisément sur Tordre d'idées que j'avais le projet de vous communiquer, mais sur le choix du titre, de l'étiquette, en quelque sorte que je mettrais à ces idées pour les recommander à votre bienveillante attention. Je pouvais choisir entre une phrase un peu obscure, un peu abstraite, presque inintelligible, comme celle dont je me suis servi, et de nature, j'en ai peur, à rebuter bien plus qu'à attirer votre intérêt, ou bien un rapprochement qui eût été piquant, mais plus piquant peut-être que juste, entre deux noms propres et deux grands noms. J'aurais pu
intituler cette conférence : Racine et Lamartine^ car c'est de Racine et de Lamartine, envisagés sous un point de vue commun, que j'ai le dessein de traiter avec vous. Un orateur classique du siècle dernier n'eût pas manqué cette bonne occasion d'établir ici un de ces parallèles, fort de mode dans l'ancienne littérature, qui se recommandaient des grands exemples de Plutarque ; tels que ce grand maître, à la fin de ses fameuses biographies, en a fait lui-même entre Alexandre et César, entre Brutus et Timoléon. Genre de littérature éminemment propre à faire jaillir, comme des étincelles, les antithèses de style de l'opposition des pensées ; très propre aussi à mettre en jeu toutes les ressources de la parole, toutes les gentillesses de l'esprit.
Je ne l'ai pas fait, parce que, si j'avais excité ainsi votre curiosité, j'aurais couru le risque de ne pas la satisfaire. De tous les exercices littéraires, en effet, le parallèle est à mon sens un des plus puérils, des plus vains, des plus fatigants. Il y manque toujours ce qui devrait en faire la matière propre, c'est-à-dire la ressemblance. Les grands génies ne se ressemblent jamais : ce sont des fractions irréductibles qu'on ne peut ramener à un dénominateur commun. Inépuisable dans la variété de ses combinaisons, infinie dans la richesse de ses créations, la nature, depuis que l'humanité existe, n'a pas reproduit une seule fois, parmi tant de millions d'êtres qui se sont succédé.
le même caractère ou le même visage. Elle ne s'amuse pas à se répéter dans ses œuvres de choix et de prédilection, c'est-à-dire dans les hommes de génie. Au contraire, elle marque le génie comme d'un sceau, par une inimitable originalité ; cette originalité même exclut la ressemblance, et par suite la comparaison. Aussi les parallèles entre les grands hommes n'ont-ils, au fond, d'autre but que de faire ressortir les défauts de l'un par les qualités de l'autre. C'est une sorte de consolation que se donne la malignité de notre nature, en mêlant une légère dose de critique à l'admiration. Puérile consolation; car la part est toujours assez vite et assez grandement faite aux impefections humaines, et quand on se trouve devant le génie, on a bien mieux à faire qu'à le regarder de droite ou de gauche, pour mesurer les coudées de sa taille. Le vrai critique se plaît à le contempler en face, pour l'admirer dans toute sa lumière. {Applaudis-' sements.)
Ce n'est donc pas d'un parallèle proprement dit entre ces deux grands génies littéraires, Racine et Lamartine, que je vais vous entretenir; ce sont deux temps, et non deux hommes, et c'est l'effet de deux temps différents sur deux hommes que je vais analyser et mettre en balance devant vous. Voici le petit problème littéraire que je me suis posé à moi-même, pour avoir le plaisir de le traiter, sinon de le résoudre avec vous.
Je trouve deux hommes doués par la nature de
facultés diverses, peut-êlre inégales, mais doués tous deux pourtant de cette flamme intérieure, de ce jet d'imagination et de verve qui constituent le tempérament poétique. L'un de ces hommes est placé par la Providence dans une société où tout est en règle autour de lui, dans une société où règne une règle impérieuse, souvent despotique, un ordre sévère, quelquefois artificiel et gênant: l'autre est jeté dans une société où des révolutions successives ont ébranlé toutes les règles, et laissent par conséquent à son génie une liberté presque sans mesure d'action, de pensée et de parole. De ces deux écoles, de ces deux régimes, je dirais presque de ces deux milieux, si le mot n'était pas d'un français un peu douteux, et n'avait pas reçu de nos auteurs contemporains une acception morale plus douteuse encore, de ces éducations si différentes quels eflets sont sortis? Comment ont agi la règle et ses excès sur l'un? quels effets ont produits sur l'autre la liberté et ses abus? La règle a-t-elle contenu l'un de ces génies en le fortifiant, ou Ta-t-elle énervé en l'asservissant? Et la liberté a-t-elle animé, enflammé l'autre de son souftle, ou l'a-t-elle entraîné à sa suite dans la licence de ses égarements ? Voilà le problème que je me pose avec vous, et, en le posant, je vous avertis d'avance que je n'ai pas dessein de le résoudre : je discuterai le pour et le contre ; je dirai le bien et le mal de l'un et de l'autre régime; je dirai plus de mal que de bien de tous deux, car c'est l'ordinaire
de la condition humaine de prêter plutôt à la critique qu'à l'éloge, et je vous laisserai conclure ; ou bien je tirerai peut-être quelque morale à l'adresse de ceux — s'il y en a ici — qui sont poètes, et s'il n'y en a pas, au moins de ceux qui n'ont pas de génie. {Applaudissements.)
Vous m'entendez bien, quand je dis que la société oùRacineapris naissance peut passer pour être celle où régnaient par excellence le culte, la superstition de la règle. Je ne crois pas que jamais une société dans le monde ait eu la prétention d'assujettir à une règle aussi sévère, aussi étroite, tous les actes, toutes les passions, tous les sentiments de ceux qui la composaient, d'étendre sa règle sur les plis les plus intimes de leurs âmes comme sur les détails les plus minutieux de leur vie, autant que la société brillante et solide qui a compté Racine parmi ses enfants. De quelque côté de l'horizon moral qu'un Français du temps de Louis XIY tournât ses regards, il le trouvait limité, borné par une règle qui arrêtait sa vue en même temps qu'elle s'imposait à ses actes. En politique, en religion, en littérature, c'était partout le même spectacle: une règle tantôt puérile, frivole, quelquefois même cruelle par sa frivolité même.
Dans l'ordre politique, par exemple, quelle puissance que cette règle de l'unité monarchique qui dominait l'intérieur même des consciences, qui supprimait jusqu'au fond des esprits toute idée d'insubordination et de révolte, qui était le prin-
cipe incontesté de tout Tordre social, et devant laquelle s'arrêtait, dans les commotions populaires, une foule soulevée, mais contenue par l'aspect du berceau de Louis XIV endormi! Quelle force une telle règle donnait à la société dont elle était la base ! Mais en même temps quelle intolérance, quels caprices, et souvent quelle violence dans la volonté toute-puissante en qui cette règle s'incarnait! Quelle puérilité aussi, quelle mesquinerie même, dans cette étiquette royale, toute-puissante autour de Louis XIY, qui mettait le cérémonial de la cour au même niveau et souvent plus haut que les lois les plus fondamentales de l'État!
De même en religion, quelle majesté, quelle sainteté dans cette règle de l'unité catholique, qui était le point de départ de toutes les vérités philosophiques et morales, qui subjuguait toutes les consciences, et qui étouffait dans le fond des esprils tout germe d'incrédulité et de doute! Quelle grandeur, quand cette règle s'exprimait du haut de la chaire chrétienne, quand elle tombait, comme le Décalogue du Sinaï, de la bouche de cet autre Moïse qu'on appelle Bossuet! Mais aussi, comme elle était exagérée et étroite, quand elle venait à être dénaturée par quelques docteurs fanatiques, ou seulement par cette grande mais sèche école de Port-Royal, dont Tinfluence se projette sur tout le christianisme du xvu* siècle! Et comme elle était empreinte d'hypocrisie et de formalisme, quand elle se traduisait dans la
dévotion calculée de courtisans venant recevoir le sacrement de vie dans la chapelle de Versailles, pour être vus de madame de Maintenon et se mettre bien dans Tesprit du maître! Même spectacle dans Tordre littéraire : là aussi régnent à la fois une règle saine et forte, et des préjugés étroits ; c'est ce mélange de bon goût et de pédanterie qui constitue le genre classique; c'est l'alliance des principes les plus élevés de l'art et du goût avec les sottes et systématiques conventions de l'école.
L'horizon moral a donc, comme je le disais, partout les mêmes limites. Partout la règle ; l'unité monarchique, l'unité religieuse, les trois unités dramatiques : Louis XIV, l'Église et Aristote. Il y a une règle pour vivre ; il y en a une pour mourir; une règle pour danser un menuet, une règle pour composer un sonnet, enfin une règle pour faire sa fortune à la cour et son salut dans le paradis. [Applaudissements.)
Notez bien, messieurs, que le moment où Racine est venu au monde élait celui où toutes ces règles étaient portées à la plus extrême rigueur, et où la pression qui en résultait était arrivée à sa plus haute puissance. Les grands génies du même siècle, qui ont brillé dans la poésie. Corneille, La Fontaine, Molière, avaient devancé Racine de quelques années : ils s'étaient formés dans des temps plus agités, sinon plus libres, dans l'enfance de Louis XIV, au milieu des troubles de la
ibH LÀ RÈGLE Et LA LiflëATÉ
Fl'dtldë, âldfâ tJu'Utl peu plus d'air et de jeu étaient donnés atix capfitiëë de la liberté itidiriduellei
Maië Rftdnë arrive âU ttiotaetit où Louis XIV est toUt^puissatit, au tnottietit où il A garrotté la sodété pAt des cliaines de fer qui lempècheut cottiplëtëttient de se ttiottVoir. 81; comme on le dit, le gétiië, ëlirtdUt le génie poétique est, par sa tittture, Utt enfâttt rebelle, mutiiij indépendant, s'il aime h se frayer dëë voies inconnuesi ft soulever toUs lëë Voiles des conventions sociales, oettc société si bien réglée n'était pas celle qui pouvait permettre à un poète de respirer le plus à Taise. Et c'est ce qu'exprimait avec finesse et discrétion un écrivain du tempë^ qui ne brille pas pourtant par la hardiesse, et n'aimait pas h se brouiller avec les puissants, le prudent La Bruyère, quand il disait : « tin homme né Français et chrétien (chrétien à la mode du ivu" ëiècle) est assez gêné pour écrite ! la plupart des grands sujets lui sont interdits. »
A première vuë, j'en conviens^ on ne remarque guère cette gêne danë les écrite de Racine; et a'il a porlé des chainesi, c'e§t avec tant de grâce, tant de force, tant de sdUplesëe^ qu'il semble qu'il u'en ait pas ressenti le poldë^ et qu'elles n'aient meurtri nulle part sëS membres délicats. Eu y regardant de plus près Cependant, en étudiant Béparé>ment les Incidents de sa vlei en recueillant dans Ses muvres des soupirs échappés et des plainte» poussées dlsctètement et dans l'ombre, on s'aper-
hANS LA LlTTÉKAtURE. 339
çoit qu*ii a cotistamment lutté contre les règles excessives de son temps, et que cette lutte, si elle n'a paë éteint son génie, â attristé^ a assombri son existence, et peut-être hftté sA fin. 8a nature, frêle et ardente, a supporté trop de fardeaux, résisté à trop de passions, elle s'est usée datis cette résistance et a fini par succomber.
C'est d'abofd avec la rbgle religieuse de son tctnpë qu'il a eu affaire. Vous m'entendeÉ encore ici. Ce n'est pas de la vraie règle dd l'Église que je parle, de cette autorité maternelle et intelligente qui accueille les penchants les plus légitimes du cœur humain pour les élever et les épurer, qui sourit aux pluë nobles aspirations de l'intelligeiicey et s'en sert comme d'autant d'ailes pouf porter l'homme vers le ciel, qui sait cueillit dans le jar^ din de la poésie les fleurs de l'imagination pout orner l'autel de Dieu et du ChHsti Je ne parle pas de cette religion ëereine qui brille dans les ohar^ mante écrits de saint François de Sales et se mêle che2 Fénelon aux tendres élanë du mysticisme. Non. C'est la règle froide, dure, dont Port-Royal était l'image. C'est celle-là qui étend sa main sur Racine enfant. Il est élevé à] Pdr(»Royal parles Célébrée docteurs de cette grande éedle : oe sont eux qui aussitôt qu'ils aperçoiveUt iin germe de poésie dans son âme, se mettent en tête de l'en extirper. Cela était nattirel. Comme dans leur système ilë damnaient les trois quarts du gëUre humain, il était simple qu'ils voulussent passer
aussi condamnation sur tous les plus beaux dons de rintelligence et de Tâme. Une lutte s'engage alors entre le noble enfant et ses rudes précepteurs. L'enfant défend la poésie qui l'agite et fermente en lui contre la discipline étroite qui veut l'étouffer.
Vous vous rappelez tous une petite anecdote pleine de charmes, qui se trouve dans toutes les biographies de Racine. Vous vous rappelez cet enfant qui dérobe dans la bibliothèque de son maître un roman grec. — Je souhaite que tous les jeunes auditeurs qui m'écoutent n'aient jamais lu de romans qu'en grec ; car j'imagine que le grec est à lui seul un contrepoison suffisant contre le venin de tous les ronians du monde ; — mais ce n'était pas l'avis de Messieurs de Port-Royal. L'imagination de Racine se monte à la lecture de ce livre : le maître le lui enlève et lui défend de le reprendre; le lendemain, le livre a disparu de nouveau de la bibliothèque : nouvelle recherche et nouvelle réprimande. L'enfant rapporte alors le volume à son maître et lui dit : « Vous pouvez maintenant le garder, je le sais par cœur. »
Voilà la première résistance de Racine contre la règle étroite et outrée de la religion du XVII siècle. Ce n'est certes pas à vingt ans qu'une règle ainlsi faite peut apaiser les bouillonnements d'une âme jeune et enthousiaste. La vraie règle de la vraie religion a déjà assez de peine à la maintenir en la captivant, en faisant de la pureté
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virginale la plus belle des poésies, et en lui présentant, pour la soustraire aux appâts trompeurs des beautés humaines, l'attrait supérieur, lumineux et vainqueur de la beauté divine.
Aussi la religion de Port-Royal ne peut garder Racine : il s'échappe et enjambe du même coup et la sacristie de Port-Royal et les murs de Féglise elle-même. Le voilà lancé dans ce monde d'auteurs et d'acteurs dramatiques qui, dans aucun temps, ne se pique de beaucoup de fidélité à l'orthodoxie religieuse et aux convenances sociales. Le voilà en plein dans la bohème de Tépoque, bohème un peu tempérée, il faut en convenir, puisque les productions qui y avaient du succès étaient les Frères ennemis^ Alexandre et Andromaque, Les bohèmes de nos jours nous ont accoutumés à des excursions plus aventureuses en dehors de la morale et des bienséances. Quoi qu'il en soit, le voilà dans ce monde littéraire et léger : il y marche de succès en succès. Mais à chaque succès, à chaque triomphe, s'élève dans son âme un remords ; c'est le souvenir des anathèmes qu'il a laissés derrière lui à Port-Royal ; c'est l'image de ses pieuses tantes, de ses dévotes sœurs, qui, pendant qu'on le couvre de lauriers sur la scène, demandent, du fond de leur cellule, pardon à Dieu de sa gloire. Cette pensée empoisonne tous ses triomphes, et tempère par une secrète amertume rivresse de la renommée. Aussi ne faut-il pas s'étonner si^ lorsque arrivent le retour de F&ge,
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les 4égoftt8 de la vie littéraire, les échees, les eabal^B, et le eh^^pgemeDt d'humeur si naturel à use âme de poète, on le voit tout d'un eoup retaumer sur ses pas et se soumettre, dans un^ecës de péaitenee, au joug mèpue qu'il a seooiié dans sa jeune^l^e. Il revient tout ooptrit à Popt-Royal, et Port- Royal use et abuse de son autorité reconquise : il obtient de Racine, à quarante ans, ce que la verve et la fougue de ses vingt ans avaient refusé, et il condamne Racine, pendant quatorze années, à un silence absolu.
Messieurs, oj\ ei élevé bien des griefs contre Port-Royal : on pourrait former un dossier bien considérable de tous les torts que l0urs célèbres adversaires leur ont imputés contre les dogmes ou centre la morale ; on les a accusés de mauvaise foi et d'orgueil. A mes yeux la pièce la plus grave de ce procès, ce sont précisément les quatorze années de silence auxquelles Port^Royal a condanané Racine : ces dix, ces vingt chefs-d'œuvre peutêtre dont il a privé Tesprit humain. Je ne connais pas de meilleure preuve que PortrRoyal i^'a jamais bien compris l'esprit de l'Évangile. Non, la vraie religion ne peut prendre plaisir h stériliser ainsi le champ où Dieu a répandu les plus précieuses semences et a fait pleuvoir la rosée du ciel. Non, le Dieu de l'Evangile ne peut prendre plaisir à étouffer les plus beaux doQS du Pieu de la nature.
Le silence de Racine est donc un vrai grief contre Port- Royal. Mais peut-on penser que Racine lui-
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mèma n'en ml pas fsouffart ; qup, pendant ca^ qu^ torze Mnéea da silanaa, touA las aonaarU mtérieuri de la poésie qui s'élevaient en Inii-mème n'aient jamais troublé la calma de ses nuits et le recuail^ lemant da ses oraisons? Toute son d^m^ A4^aUa pu sa renfermer entra las rigueurs da la pénitanaa et las doueeurs de la via bourgeoise? ta iiàvre poétique ne Ta-t-ella pas troublé plu» d'une fois dans sa retraite de la rua Saint-^Jaaques? Toute» cas nobles visions qui attendaient de lui la via avec le abarme at la grâce, n'ont-ellas pas hanté son sommeil ? Chassées par la porta, ne rantraîenMla» pas par la fenêtre? Ja crois, quant à moi, qu'auauna mortilication des saints anachorète» du d4sart u'a été plus cruelle que aalla da Haaina aondamna, dans la feu da Tàga at du génie, h quator^a années de pro»a at d'inaction*
Vous voyea, messieurs, quel fut, dans la vie dA Haaine, Taffet da sas luttes contre la rbgla reli» gieuse de son temp» ; alla a troublé sa jeunes»a et condamné au néant aon Age m^r. Mais au moins, pendant ces années d'émancipation si périllausa pour sa foi, et si utiles pour sa gloire, dont il a tiré tant de renommée et fait tant de pénitence, son génie a-t-il joui de toute sa liberté d'allures? A4-il retrouvé, aux dépens de sa conscienae, touta la franchise de sa marche? Non, en vérité; car, h peine échappé des mains d'Arnaud, il était tombé dans des mains tout aussi rigides, dans cellas da Boileau* Jl n'avait pas quitté les savants et sévères
docteurs de Port-Royal, qu'il était déjà sous le joug de son savant et non moins sévère ami, « si prompt à le censurer ». Vous savez ce que Boileau disait de lui-même en faisant allusion à son extrême exigence en fait de correction dans le style poétique : « Je suis un janséniste pour la rime. » Il Tétait encore pour bien d'autres choses. C'était un vrai janséniste littéraire, et il est certain qu'entre la littérature de Boileau et la religion d'Arnaud il y a des affinités, des ressemblances qui expliquent l'affection que ces deux grands hommes ont ressentie toujours l'un pour l'autre. Chez les deux écoles se trouve la même noblesse de sentiments, la même force de pensée, mais aussi la même sobriété dans l'expression de ces pensées et la même contrainte dans l'expansion de ces sentiments, la même raideur dans la doctrine, la même nudité dans la parole ; en un mot, c'est une religion et c'est une littérature qui se refusent tant de choses, qu'un mauvais plaisant pourrait dire qu'elles ne vivent que de mortifications et ne se nourrissent que de pénitence* {Applaudissements.) Telle est la règle littéraire qui succède^ pour Racine, à la règle religieuse de Port-Royal. Sans doute cette règle lui a été utile pour contenir les écarts de pensée naturels aux poètes, pour tempérer sa verve et châtier son style. Boileau s'en vantait; il disait que Racine avait appris de lui <c à faire difficilement ses tragédies ». Difficilement, je le crois sans peine ; car il lui posait un problème
qui ne pouvait être résolu que par un génie de la force et de Tétendue de celui de Racine. Il lui demandait de renfermer tout le développement d'un caractère, tout le cours d'une passion, toutes les péripéties d'une aventure tragique, dans l'enceinte d'un seul lieu, dans l'espace d'une heure ; c'était la règle de l'unité classique. Et cependant il lui demandait de laisser à ce caractère, à cette passion, à ces péripéties leur naturel, leur vérité et leur vraisemblance; puis il lui demandait de faire parler à ses personnages un langage aussi naturel, aussi vrai, aussi vraisemblable, et cependant que ce langage fût toujours noble et soutenu, se refusant non seulement le mot bas ou trivial, mais le mot vif et souvent le mot vrai. Bref, il lui demandait de rester conforme à la nature, tout en manquant à ses conditions essentielles, de danser gracieusement en portant aux pieds des entraves, et de déployer toute la rapidité de sa course dans un préau enfermé entre des murailles. Certes il n'y avait que Racine qui pût résoudre ce problème ; il l'a résolu, si bien qu'il est presque impossible de s'apercevoir de la peine qu'il lui en a coûté. Mais, avec quelque art qu'il se soit tiré de la difficulté, il est difficile de croire que Racine n'ait pas perdu un peu de son génie à chercher la solution de cette équation si compliquée. Il est permis de croire qu'il a soupçonné quelquefois qu'il pouvait y avoir des horizons plus vastes que ceux qui bornaient l'étroite en-
âfIR LA ïitah^ ET LA LIBI^RT^.
ceinte du tbé&tra français, eea larges horisonB de rhistpira et de la nature où se joue le génie des Shakespeare et des Mobilier. Lorsque, par exemple, dans ee drame étonnant mais imparfait de Bajà$et, pn le voit, du milieu de la eour polie de Louis %lVy deviner par rinstinct du génie tout ee qui peut se eaeher de sensuftiité féroee et de volupté sanglante dans les mystères d'un haremi deseendre au fond de l'&me effrénée et ardente d^une esclave eouronnée eomme Roiane, il est difficile de croire qu'il n'eût pas aimé h placer ces caractères dans leur cadre l^rge et naturel, h nous faire pénétrer dans ces repaires de brutalité Qt de convoitise, dût-il nous faire passer, pour en arriver là, sous le sabre des spabis et sous les regards fauves des eunuques, au lieu de nous faire rester décemment dans cette antichambre au péristyle grec et au &onton corinthien qui est le décoration uniforme de la scène classique,
Il est difficile de croire qu'il n'eût pa» mieuif aimé prêter h ses personnages, dont il AVMt si bien pénétré la nature et Tesprit, un langage plui» conforme h leurs sentiments, dùtTil être un peu trop coloré et un peu trop cru, au lieu de répandre sur eux comme un voile de gase brillant, cette harmonie délicieuse qui charme toujours l'oreille, mais qui la fatigue quelquefois précisément parce qu'elle ne la choque jamais. [Apphudmmimts,)
Encore, messieurs, s'il ny eût eu pour imposer une règle à Racine d'autre doeteur que le pur, le
DANB LA UTltnAlVfiE. ^67
classique^ l'intelligent Boileau 1 H la. société i^ Louis XIV n'avait eu que co maître littéraire I Mais elle en avait d autres qui avaient encore le ton plus haut. Ceux*>là, Boilefiu lui-môipe s'en est moqué et Molière dans sa Critique de l'École des femmes a ridiculisé pour jamais leurs prétentions. C'étaient les marquis, les vicomtes, les pelits-maîtrès de la cour de Louis XIY, ceux qui venaient s'asseoir surU scène en face du public ^vant même que les acteurs y fussent entrés; qui se lenaianl sur le théâtre même pendant la tragédie^ frôlant de leurs habits dorés la toge du sénateur romain ou la tunique de matrone grecque, et qui s'écriaient: Voilà qui eH bpaul devant que le» chandelles fussent allumées. Ces grands juges qui se piquaient de faire le u Ahl » aux beaux endroits^ ils avaient leur eode de littérature, très impérieux, et pas un poète dramatique n'aur0.it osé manquer de s'y conformer. Au preniier rang parmi oes règles figurait celle-ci: quel que fût le sujet d'une tragédie, fût-elle empruntéi^ aux plus sombres annales de l'histoire, il devait toujours y avoir une partie réservée à la galanterie et auK pays du Tendre. A côté des héros les plus grands et les plus • terribles de l'antiquité, il fallait qu'il y eût toujours un couple d'amoureux à la mode de la cour de Louis XIV, pour roucouler des propos doucereux. Cette loi était sans rémission, et e'est pour s'y conformer que Racine a mis dans chacune de ses pièces ces jeunes cavaliers si bien
élevés, ces Xipharès, ces Bajazet, tous amoureux doux et discrets dont Vollaii*e disait plus tard :
Que l'amour qui marche à leur suite Les croit des courtisans français.
Racine, en subissant ce joug, le déplorait du fond du cœur. Et quand il lui fallait dénaturer par exemple le caractère d'Hippolyte, ce fidèle et chaste serviteur de Diane, ce type de la pudeur virile, ce chrétien anticipé, ce « héros fier et farouche », comme il le dit lui-même, en lui prêtant un fade amour pour une insignifiante Aricie, il soupirait, mais il s'exécutait en disant : « Que diraient nos petits-maîtres? » Ce n'était donc pas assez que Boileau lui eût imposé de ne mettre sur la scène que des statues grecques ou romaines ; il fallait encore qu'il les habillât à la mode de son temps et qu'il consentit à faire porter perruque à Néron et à charger le front désolé de Phèdre de de boucles à la Sévigné. {Hilarité.)
Tels sont, messieurs, les rapports de Racine avec les règles littéraires de son époque et le mal qu'elles ont fait à son génie. Naturellement, il avait moins affaire avec la règle politique ; car cette règle elle-même l'excluait de toute part dans les affaires de l'Etat. Il ne convenait pas qu un bourgeois et un poète^ qu'un homme de sa condition et de sa profession entrât dans les régions élevées où se jouaient les drames politiques. Tout
historiographe, tout gentilhomme de la chambre qu'était Racine, il n'a jamais pénétré à Versailles que par les portes basses ; il n'était admis auprès de Louis Xiy que quand il était appelé pour faire les panégyriques officiels et rédiger les inscriptions . de médailles commandées par TAcadémie des belles-lettres. On n'est pas poète cependant, on n'a pas du génie, sans s'émouvoir involontairement au récit des maux et de la gloire de sa patrie. Tous les grands événements politiques ont, quelque sourdine que la prudence y mette, leur écho dans ces âmes profondes et sonores. Racine contint habituellement ces sentiments : il ne lui arriva qu'une fois de les exprimer. Ily eut un jour, un seul, où Racine, témoin de la misère écrasante où était réduite la France par le despotisme et la manie belliqueuse de Louis XFV, crut pouvoir, comme Vauban, comme Fénelon et quelques rares esprits de cette époque, faire un plan pour l'allégement des maux de l'État ; puis il crut (pouvoir profiter de l'amitié et de l'influence de madame de Maintenon, pour faire passer son plan sous les yeux de Louis XIV. On sait quel accueil reçut cette incursion du poète dans le domaine de la politique : « — Que me veut Racine, dit brusquement Louis XIV, que ne fait-il des vers, et que ne me laisse-t-il faire des lois? » C'était commode de l'envoyer faire des vers quand Arnaud le lui défendait. Cette réponse de Louis XIV pénétra Racine d'une telle douleur, qu'elle hâta, dit-on, la mort
2?0 LA KÊGLÈ Et La LififatiTÉ
du giatld honltnë; J'tti lu à ce propos quelqtte part deë plaisanteries fort peu fcotivehablesj sul* l'effet de cette disgrâce de Louis XIV trânsperçaut l'âme d'utt poète, comme celle d*Uïi courtisan et d'un afflbilidUi. Poui* moi, je tie croirai jamais que Racine ëoit mort seulement du déplaisir de Louis XIV î sou mal venait de plue loitt ; c'était la CoUséquence de cette longue lutte contre la gétte qui régnait de toute part autour de lui et qui pdëait sur tous seë mouvements; il s'était usé et miné lantj&t à repousser le jougj tantôt à contenir et â comprimer seiS propres élans ; il est mort de trop dd sentiments renfermés, de trop d'itottgititt'tlon rentrée, ;de trop d'ardeur glacée par le froid du dehors et qui a fini par remonter par une atteinte mortelle jusqu'à son cœur» [Applaudisse^ ments,)
Vous voyez, messieurs, que j'ai dit bien du mal de la rfeglë excessive de l'époque de Louis XIV : je prendrai tout à l'heure ma revanche sur l'autre siècle. Cependant, pour être juste, il faut dire de cette rëgle aussi le bien qu'elle mérite; il faut reconnaître que non seulement elle a contenu, purifié le génie dé HaciUe ; mais que peut-être^ par ses eicës même, elle a contribué h faire sortir Comme de ses entrailles le plus beau chef=d'œUVre de son génie et de tous les génies du mondes àluî faire concentrer tout le suc, toute la moelle de son talent dans Timmortelle tragédie à'Alhalie.
Athalie. me semble une revanche glorieuse prise
bAlVS LA LITTÉHATURE. â7i
par Racine contre toutes les taquineries fanatiques, littétaites et politiques qu'il a subies de tous cOtés. Il s^est réfugié dans le sanctuaire du temple de JéhoVâhj comme dans un asile où aucun tyran u'dserdit le suivre. Devenu prophète areo Joad, ÂrtlftUd n'a pu Tempêcher dd répandre sur le cantique du grand prêtre touies les splendeurs de cette imagination^ que dans tout autre emploi^ il traitait de profane et de sacrilège. Â Tabri derrière les textes sacrés^ il a défendu contre Boileau la simplicité et même la rudesse du langage biblique, et Boileau a dû consentir à lui laisëer mettre le tiiot ^him danâ un verd :
Que des thiens Uéirorants se disputaient entre eux^
ce qUe certainement il n'aurait souffert nulle part ailleursi Intimidés par la sainteté du lieu^ les petits-maîtres n'ont pas osé lui demander d'y faire entrer l'amour; enfin^ dans la bouche de Joad) il a pu mettre des vers sur les droits des peuples et les devoirs des rois, que Louis XIV eût traités partout ailleurs de séditieux.
Ainsi la liberté de Racine a pins sa revanche dans Athalie. On dirait une source abondante qui, chassée dans des canaux étroits et ne pouvant s'échapper que par un seul orifice, s'élève par une colonne lumineuse vers le ciel, et vient s'y empreindre de toutes les splendeurs du prisme solaire» {Applaudissements,)
J'ai insisté bien longtemps, messieurs, sur le mal que l'excès de la règle a pu faire au génie de Racine, si longtemps peut-être qu'il me reste bien peu de temps, et à vous sans doute moins d'altenlion encore pour le tableau tout opposé. Je voudrais vous peindre dans cette seconde partie un écrivain tout différent aux prises avec une société toute contraire. Je ne toucherai ici que les points principaux: votre perspicacité suppléera à ce que je pourrai omettre.
Je ne crois pas faire tort à la société où nous vivons en disant, qu'en fait de principes et de règles, elle a pris le contre-pied de la société de Louis XIV. Tandis que la société de Louis XIV prétendait tout régler, tout assujettir, sentiments, actes, idées, opinions, mœurs, à une loi unique et sévère, notre société paraît avoir pour principe de n'en professer et surtout de n'en imposer aucun, et pour règle de ne prêter à aucune une force impérative. C'est là son caractère distinctif, c'est là son danger ; mais c'est aussi le titre de gloire dont elle se vante ; car elle y voit les fruits de liberté d'examen et de conscience à laquelle elle ne veut pas renoncer. Étant bien décidée à n'imposer par la force ses convictions à personne, elle a fini par prendre elle-même le parti de n'avoir pas plus dans ses lois que dans ses mœurs aucune conviction ni aucune doctrine arrêtée.
Veuillez, en effet, me dire quelle est la règle politique d'une nation qui a fait dix révolutions
successives suivies chacune d'une constitution nouvelle {Hrlarit^, et faisant partir chaque constitution des points de départ les plus opposés, et les déduisant tantôt de la légitimité monarchique et tantôt de la souveraineté populaire, et tantôt de la dictature militaire? qui, lorsqu'elle inscrit la monarchie dans ses lois, change trois ou quatre fois de dynastie, et qui, lorsqu'elle grave les mots de république sur ses monuments, laisse chasser par des soldats ses assemblées souveraines, et veuillez me dire quelle est la règle religieuse d'une société qui consacre légalement trois ou quatre cultes, et reconnaît à tous ses membres le droit légal aussi de n'en professer aucun.
Enfin, dans le naufrage des anciennes règles classiques détruites par de hardis novateurs, peut-on trouver une règle littéraire qui ait surnagé? et quelque mattre s'est-il placé sur le trône vacant d'Aristote et de Boileau? Si on peut trouver une règle d art et de goût dans la littérature contemporaine, ceux qui l'auront découverte rendront service à la critique de lui en indiquer l'adresse ou les éléments.
C'est donc l'absence de principe et de règle en toute matière qui est le trait dominant de notre époque. Il suit de là que si le bonheur d'une telle société fait naître un homme de génie dans son sein, il ne trouve devant lui ni les entraves, ni les soutiens, ni les gènes, ni les guides, que rencontraient ses pareils dans la société précédente. Rien
ne Tappuie, rien ne le soutient, la carrière est ouverte devant lui sans obstacles pour arrêter ses pas, sans barrière pour contenir ses écarts. Tel a été le sort, en particulier, du grand poète dont j'ai opposé le nom à celui de Racine, qui est certainement Tun des plus rares génies de ce siècle, de M. de Lamartine. Celui-là ne peut pas se plaindre d'une destinée qui Tait mis aux prises avec aucun préjugé ni aucune convention systématique ; il n'a rencontré rien sur sa route pour arrêter sa marche triomphante. Toutes ces grandes puissances, si difficiles pour Racine, qui lui avaient montré un visage sévère, fait sentir une fénile souvent si rude, la politique, la religion, la littérature, ont été, pour Lamartine, d'humeur facile, complaisante, presque adulatrice.
Point de Louis XIV pour lui interdire l'entrée de la politique, et pour refuser à son génie de traiter ces grands sujets si bien faits pour l'enflammer. Des trois gouvernements qui se sont succédé devant lui, chacun s'est disputé l'honneur de l'avoir pour serviteur, pour défenseur et pour fondateur. La monarchie légitime comble sa jeunesse, le gouvernement de Juillet courtise son âge mûr; la République le prend dans ses bras et le porte sur le pavois. Point d'Arnaud pour excommunier ses premiers vers, la religion du xix* siècle, devenue plus douce et plus tolérante par l'épreuve du malheur, n'a eu pour le jeune poète que des encouragements et des bénédictions ; elle
lui a SU gré d'avoir mêlé à ses premiers vers les noms du Christ et du crucifix , sans regarder si ce nom et ce symbole sacrés n'étaient pas bien rapprochés des souvenirs brûlants et des tendres repentirs de Tamour ; elle lui a su gré d'élever ses méditations vers Tauteur de la nature, sans demander si le Dieu qu'il célébrait, dans son infinité nuageuse et dans son mysticisme brillant, ne ressemblait pas plus au Dieu-tout, au Dieu-nature de Spinoza et de Gœtbe, qu'au Dieu vivant de la Bible et de TÉvangile. Quant à la critique littéraire, vous savez vous-mêmes si elle a eu des rigueurs pour lui, et sll a rencontré des Boileau, des amis dont la censure lui ait rendu la vie incommode. Vous savez si ses amis ont été prompts à ravertir que sa versification^ un peu lâche dès l'origine, se relâchait chaque jour, et que sa prose avait trop de rythme et de couleur, pour convenir tout à fait à l'histoire et à la politique. Ces avertissements ont été bien tardifs, et donnés bien à voix basse. Je ne sais même s'il les a jamais entendus. H s'est avancé dès le premier jour et presque jusqu'au dernier, au milieu d'une foule enthousiaste qui saluait de ses acclamations ses moindres fautes et ses moindres gestes.
Ce qui a produit un régime si différent de celui auquel Racine avait été soumis, un contraste tout matériel suffit pour le faire saisir. Posez les quarante volumes in-quarto dont les œuvres de Lamartine chargent les rayons des bibliothèques, à côté
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des cinq maigres voluiîiés qui contiennent toutes les confidences que Racine a faites à la postérité; dans cette différence matérielle, on saisit déjà toutes les différences des deux existences. Au lieu de cette existence humble, pénible, tourmentée de Racine, passée entre des déceptions et des dégoûts, travaillée par les scrupules, el les pénitences, et les remords de la poésie, entre la nudité d'un couvent et les murs d'une petite maison du quartier Latin, quelle splendeur, quel éclat, quelle lumière quel souffle, quels orages, dans la vie de Lamartine ! quel aiguillon le stimule l Quel vent puissant enfle toutes les voiles de sa pensée! Aujourd'hui poète, demainil est historien, puis polémiste ardent, puis maître de la tribune, de la foule, et enfin dictateur de la populace. Tour h tour, il charme, calme et soulève un peuple; aussi puissant pour plaire aux intelligences raffinées que pour soulever les passions populaires, aussi habile à faire un poème qu'une révolution. Voilà l'existence ardente, brillante, aventui*euse de Lamartine. Aussi si Ton ne s'en tenait qu'au nombre des œuvres et à l'intensité de l'action produite, tout l'avantage serait pour la liberté sans limite; car cette liberté sans limites a autant fécondé et développé le génie de Lamartine que la règle excessive avait attristé et appauvri celui de Racine. La règle avait rendu Racine avare de ses richesses, la liberté, messieurs, a rendu Lamartine prodigue de ses trésors. {Applaudissements.)
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- Mais voilà la compensation des avantages; voici Tombre sur le tableau. H est trop vrai que si Lamartine a usé de la liberté de notre âge dans toute son étendue, il en a aussi abusé dans tous ses excès. Parce que la société dont il était la gloire n'avait en rien ni principe ni règle aiTêtés, il a cru que Tindividu^ le poète, Thomme de génie, pouvait aussi lui-même n'avoir, pour son compte, ni principe ni doctrine ; il à cru qu'il pouvait successivement passer à travers tous les principes, toutes les doctrines, à travers tous les partis et tous les genres de littératures ; qu'il pouvait faire tour à tour de la prose, de l'histoire, de l'éloquence ; il a cru qu'il pouvait 5e promener, vaguer, voler partout sans jamais s'arrêter, comme un météore qui laisse derrière lui une trace fugitive, jamais comme un astre dont la lumière éclaire et féconde. Trouvez donc un principe et, hélas ! même une conviction dans les œuvres de Lamartine. Il a détruit une monarchie et fondé une république, et ceux qui lisent ses œuvres ne peuvent dire s'il était royaliste ou républicain. Tour à tour croyant et philosophe, une moitié de ses œuvres réfute l'autre. En fait d'œuvres littéraires, où s'est-il concentré tout enlier? Sur laquelle de ses conceptions a-t-il imprimé ce cachet de la maturité de la pensée et de la perfection qui fait les chefs-d'œuvre ? Laquelle de ses improvisations, qui se jouaient du temps, par la rapidité de leur apparition, défiera. plus tard ses atteintes et s'élé-
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yera aux yeux de la prospérilé, comme un monument de Tart, d'autant plus visible que la perspective s'éloigne, et qu'autour d'eux, tous les autres objets s*abaissent et s'efTacent? [Applaudissements,) Où est en un mot VAthalie de M. de Lamartine, devant laquelle toutes les générations s'inclineront et que tous les hommes mettront au nombre des trésors de leur mémoire? Ne pourrait-on pas dire que si j'ai comparé le génie de Racine à une source poussée vers le ciel par un jet étroit et puissant, celui de Lamartine ressemble souvent à une nappe d'eau qui, épanchée sur un sol trop uni, finit par perdre à la fois son courant, sa pureté et sa profondeur.
Avais-je raison de dire, messieurs, que tout compte fait, et le mal comme le bien mis en balance, nous aurions peine à choisir entre les deux époques et les deux systèmes. Aussi j'aime mieux ne pas tirer la conclusion : peut-être si je devais en tirer une serait-ce en faveur de la règle et contre la liberté. Car enfin Racine a fait Athalie et n'a pas fait les Girondins, [Applaudissements,)
Mais j'aime trop la liberté pour m'accommoder de cette conclusion-là. La seule morale donc que je voudrais faire sortir de cet entretien, ce sera celleci : c'est que si la règle sans la liberté opprime et étouffe le génie, la liberté aussi se perd sans la règle. C'est que, en littérature comme en toute chose, la règle véritable est celle qui s'impose librement à l'homme, et la liberté sérieuse, celle
qui subit spontanément la règle; cest la règle acceptée par la liberté, et la liberté tempérée volontairement par la règle. C'est la seule conclusion aussi qui convienne à notre génération ; car elle ne reverra plus la règle imposée par la contrainte ou par lopinion; elle ne reverra plus les temps où la règle se faisait respecter, soit par la force, sQit par le préjugé. Elle ne reverra plus les règles politiques à Tabri des contestations révolutionnaires ; elle ne reverra plus les règles religieuses si puissamment ancrées dans les mœurs qu'elles ne soient pas troublées par le doute et le scepticisme ; elle ne reverra plus la règle venue de la sorte, pour ainsi dire du dehors. Si elle ne veut pas rester sans règle, elle n a qu une ressource, c'est de la retrouver et de la puiser en elle-même par la réflexion courageuse, par l'étude, et par la raison.
C'est sur cette pensée que je voudrais laisser les jeunes auditeurs qui m'écoutent; je leur souhaite à tous d'être des Lamartines et des Racines, mais des Lamartines qui n'abusent pas de la liberté; je suis tranquille : ils ne seront pas des Racines opprimés par l'excès de la règle. [Applaii" dissemmts prolongés.)