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i5â LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES

J'ai dit au Sénat, à M. de Freycinet lui-même, je ne répéterai donc ici que très brièvement quels sont, à mes yeux, les inconvénients propres à sa nouvelle organisation. Sortie tout armée du cerveau d'un ingénieur, elle paridt inspirée par l'idée préconçue d'assimiler de point en point le ministère des affaires étrangères à la direction générale des ponts et chaussées.

La séparation du personnel et de la politique serait, en effet, la chose du monde la plus naturelle, si des négociations à conduire étaient la même chose qu'un pont ou une route à construire. Pour ce genre de travaux, qu'ils aient lieu en Bretagne ou en Gascogne, qu'il s'agisse de traverser le Rhône ou la Loire, le procédé à suivre est toujours à peu près le même. Il faut toujours étudier le terrain, prendre des niveaux, déterminer la formule des courbes à décrire et des hauteurs à atteindre : tout bon élève de l'Ecole polytechnique est apte à faire cela en tout pays. Dès lors, tout agent étant propre à tout, non suivant la nature, mais suivant le degré de son intelligence, il peut être utile de réserver à un ordre d'employés les plans à faire et à un autre le choix des instruments pour les exécuter : c'est une division du travail qui s'explique et peut avoir son avantage.

Mais les nations^ les gouvernements, les hommes, en un mot, ne sont point faits à Tirnage des pierres et des cours d eau. Les peuples, tels que les ont faits la variété de leurs mœurs et les aven-

tures de leur histoire, n'obéissent point aux lois uniformes de la physique. Pour les connaître, pour les comprendre, pour traiter avec eux, il faut des aptitudes diverses, appropriées à cette diversité de leurs intérêts et de leurs caractères. Par suite, pour mener à fin une négociation ou simplement pour entretenir sans trouble des relations internationales, le choix de Tagent qu'on charge d'une telle mission a le même genre d'importance et doit être déterminé par les mêmes raisons que la nature des instructions qu'on lui donne. Tel qui convient à Constantinople serait déplacé à Washington ; c'est à établir ce rapport de convenance entre le poste à pourvoir et celui qui doit le remplir que consiste, à chaque moment, la partie vraiment délicate des attributions ministérielles. Combien de négociations ont réussi ou échoué par le mérite ou par la faute d'un négociateur bien ou mal choisi! En un mot, en ce genre, politique et personnel, c'est tout un. Il faut posséder les deux éléments pour diriger l'un ou l'autre, et leur séparation empruntée à un tout autre ordre d'idées est aussi contraire à la nature du sujet qu'au bien du service.

Quand je présentai cette considération, la seule réponse qui me fut faite est celle-ci : il existe au ministère deux natures de personnel, celui de la division commerciale et celui de la division politique, celui des consulats et celui des ambassades : entre ces deux ordres d'agents, l'usage a établi

une séparation qui commence au début des deux carrières et persiste à tous les degrés, d'où résulte qu'ils se connaissent à peine entre eux, alors même qu'ils résident dans le même pays, communiquent rarement, et se portent réciproquement peu d'appui. C'est une séparation fâcheuse, qui rappelle les distinctions sociales admises par lancienne monarchie entre les diplomates du premier et du second degré. La nouvelle division du personnel a pour but de faire tomber cette barrière, en réunissant sous une même main les apprentis comme les titulaires des deux carrières, en les assujettissant aux mêmes épreuves préparatoires et en les faisant mouvoir ensuite sur le même tableau d'avancement.

L'explication, loin de me satisfaire, m'alarma davantage. Elle repose en effet sur une confusion d'idées qui, à la faveur d'une fausse apparence démocratique, menace de se traduire dans les faits par un désordre non moins fâcheux. La distinction des deux carrières diplomatique et consulaire n'emprunte rien aux préférences de rang et de naissance reconnues dans un régime qui n est plus. Ce sont deux carrières tout à fait égales devant l'estime publique, et pareillement honorableS) qui diffèrent entre elles uniquement par la nature des services qu'elles sont appelées à rendre et des connaissances nécessaires pour y préparer.

Les consuls, chargés uniquement de veiller sur les intérêts privés de leurs nationaux, n'ont à trai-

AVANT ET APRÈS LA RÉVOtUTrON. 155

ter aucune question politique avec les autorités, elles-mêmes inférieures et subordonnées, auprès desquelles leur exequatitr leur donne accès et qui n'auraient aucune qualité pour les suivre sur ce terrain. C'est aux ambassades exclusivement et aux légations que cette partie plus étendue des relations internationales est dévolue. Pour une des missions à remplir, on ne saurait acquérir une connaissance trop approfondie de l'économie politique, du droit civil et maritime de chaque pays, de la statistique industrielle et commerciale des divers États ; l'autre exige des esprits préparés & embrasser d'un point de vue plus général l'histoire des peuples et les lois comme les intérêts qui régissent leur situation respective. Rien de plud diiférent. Ce qui trompe à cet égard, c'est que dans ces derniers temps on a vu, en Orient surtout, des consulats généraux qui étaient devenus de véritables postes politiques : c'était le cas des capitales de certains États détachés de l'empire ottoman, mais conservant envers la Porte un lien de vassalité qui n*aurait pas permis^ sans offenser le suzerain, d'y accréditer des agents diplomatiques proprement dits. Tels étaient Belgrade et Bucarest avant la constitution des royaumes de Serbie et de Roumanie ; tel, Tunis avant notre protectorat; tel sera encore probablement demain Alexandrie. Il est clair que le consul général accrédité auprès du khédive est tout aussi bien un agent politique que le ministre de France au-

près de l'empereur du Maroc. Mais, à part ces circonstances exceptionnelles^ auxquelles on peut toujours pourvoir par des dispositions également exceptionnelles, rien ne serait plus dangereux que d'inspirer à tous les agents consulaires la pensée que, dans chacun des lieux où ils résident, ils ont unrôle politique à prendre et à jouer ; ce serait créer, dans chaque État, autant de petits centres d'action diplomatique qui échapperaient à la direction et à la surveillance de l'ambassade. Se figure-t-on ce que deviendrait un ambassadeur à Londres, si le même jour, à Calcutta, à Melbourne et à Québec, des consuls pouvaient engager des affaires avec les gouverneurs des colonies et lui créer ainsi des embarras à mille lieues de distance et à son insu ? V*e serait un véritable chaos. Je plaidais tout à l'heure, au nom de la nature, des choses pour le maintien de Tunité ; je plaide maintenant, par le même motif, pour le maintien de la séparation. Mais la môme raison n'existait pas pour la création d'une direction indépendante du contentieux. On sait ce qui fait l'objet du bureau du contentieux dans toutes les administrations : c'est l'examen des questions juridiques auxquelles donne lieu, entre les particuliers et l'État, soit l'application des lois et règlements, soit l'exécution des contrats. Sont contentieuses, par exemple, en matière de travaux publics, toutes les contestations qui s'élèvent à propos de l'exécution du cahier des charges, des compagnies de chemins

de fer ou de rapplication aux usines et manufactures de règles qui régissent soit les cours d'eau, soit les précautions imposées pour la salubrité publique. Les relations diplomatiques prêtent, comme toutes les autres, à des difficultés de ce genre ; il en naît à tout instant, et des plus délicates, au sujet de l'interprétation des traités ou de la portée des règles, toujours assez vagues et un peu incertaines du droit des gens. Seulement le contentieux diplomatique présente un caractère tout particulier. En toute autre matière, en efifet, quand une question est posée,* on trouve tout prêt pour la trancher un tribunal administratif ou judiciaire. Les réclamants peuvent porter leur plainte et les plaideurs leur litige, suivant la nature de l'affaire, devant le conseil d'État ou la justice de droit commun. En matière diplomatique, ce tribunal souvent n'existe pas. Quand il s'agit, par exemple, d'une plainte formée par un particulier contre les agents d'un État étranger qu'il accuse d'avoir violé le droit en sa personne, comme on n'a pas, jusqu'à présent, trouvé manière d'établir de juges ou d'arbitres internationaux, la réclamation ne peut être soutenue que d'État à État par voie diplomatique ou militaire. C'est au gouvernement à résoudre la question soulevée, soit au moyen de négociations, soit, à toute extrémité, si le différend en vaut la peine, en recourant à la force des armes. Il suit de là que le contentieux diplomatique est politique par

sa nature, ou du moias peut toujours le devenir, car c'est la politique seule qui peut décider par quel moyen, dans quelle mesure^ un gouvernement doit prendre en main un grief particulier, au risque d'y compromettre l'ensemble de ses relations avec un cabinet étranger et peut-être la paix générale. Combien de conflits «sanglants ont eu lieu entre des nations voisines, par suite de réclamations commerciales ou maritimes imprudemment formées ou trop obstinément soutenues! Quoi de plus conteniieux, par exemple, dans toute la force du terme, que les protestations faites, lors de la dernière expédition d'Egypte, par la compagnie propriétaire du canal de Suez contre les procédés du gouvernement anglais ! Et pourtant si un accommodement équitable n'était promptement intervenu, dira-t-on que la question de savoir s'il convenait au gouvernement français de prendre fait et cause pour M. de Lesseps n'était pas politique au premier cbef ? C'était donc une très sage disposition que celle qui faisait relever, en dernier ressort, toutes les questions contentieuses du jugement de la direction politique. Ce rapport de subordination était fondé sur la connaissance des faits et sur l'expérience, et le ministre qui l'a détruit, n'ayant pas pris le temps d'étudier les conditionsde son servire, ne les avait pas non plus devinées par intuition.

Mais quelque graves que soient ces inconvénients de détail, l'effet le plus fàcbeux encore, suivant moi, de ces divisions arbitraires, c'est encore

d'avoir rompu Tunité intérieure du ministère; une seule direction tenant en main tous les services qui tiennent de près ou de loin à la politique, les inspirant tous d'une même pensée, les faisant converger au même but, imprimait à la conduite des affaires une sûreté, une rectitude, une persistance qui est en maliôre de politique extérieure, encore plus qu'en toute autre, la condition indispensable du succès. Si l'avantage de cette concentration de pouvoirs était àéjk senti sous l'an* cienne monarchie, quand le pouvoir supérieur changeait rarement de main, l'utilité est devenue une nécessité avec les fréquentes mutations ministérielles que le régime parlementaire amène et dont le régime républicain ne parait pas disposé à rendre la succession moins rapide. Quand le moindre coup de vent qui s'élève sur la mer d'une assemblée, quand un ordre du jour, un amendement inattendu, enlèvent un cabinet entier du soir au matin, — si l'on veut préserver de ces incertitudes nos intérêts permanents traditionnels, ceux qui n'ont rien k voir avec nos dissentiments civils et les querelles intestines des partis, ou tout simplement si on ne veut pas qu'une transaction commencée soit brusquement interrompue, il faut que la politique étrangère trouve quelque part un centre d'action stable, que n'atteignent pas les orages de la politique intérieure. La direction politique était ce point fixe, respecté jusqu'ici môme dans les tempêtes révolutionnaires. Survivant au

ministère tombé et suppléant à Tinexpérience de son remplaçant, elle rendait la transition de l'un à Tautre insensible ; les changements causaient moins de secousses et les intermittences n'amenaient pas de temps d'arrêt. Pour les agents, le directeur était un intermédiaire amical qui, les connaissant d'avance, les faisait connaître du ministre. Pour le chef lui-même, c'était un conseiller discret qui, souvent sans l'en avertir, prévenait ses écarts, contenait ses fantaisies, dissipait ses ignorances. Si ce n'était pas le moteur, c'était le régulateur de la machine; une fois ce ressort brisé, les tronçons qui le remplacent, dépourvus de lien et de concert, ne peuvent plus présenter la même résistance. C'est une conséquence qu'avait prévue et presque acceptée M. de Freycinet, car, quand je lui demandai comment se rétablirait l'unité entre les services qu'il avait séparés, il convint que ce serait désormais le ministre seul qui en aurait le soin. Cette pensée, qui supposait la perspective d'une longue vie ministérielle, répondait sans doute à ses espérances mais nullement à mes craintes.

Dans la réalité, ce sont mes craintes qui se sont trouvées justifiées. Deux mois seulement après ce débat, mon interlocuteur quittait cette administration qu'il avait entrepris d'animer tout entière de son souffle. S'il l'a reprise en main depuis lors, c'est après un an d'intervalle et cette fois encore pour quelques mois. Dans l'espace de moins de

deux ans, le portefeuille des affaires étrangères a changé cinq fois de titulaire, et, comme on pou* vait s*y attendre, Finstabilité devenant contagieuse, la direction politique mutilée et la nouvelle direc* tion du personnel ont suivi à peu près autant de renouvellements ; et voici même qu'il passe à peu près en usage que chaque ministre nouveau amène avec lui son directeur comme ses secrétaires particuliers, tous, bien entendu^ aussi étrangers que lui à la carrière : en telle sorte que c'est le ministère entier qui, de haut en bas, fait plusieurs fois, dans Tannée, maison nette, et, si on ose se servir de cette expression vulgaire, peau neuve. C'est une grande classe où chacun fait son apprentissage et où personne ne finit ses études*

Demandez-vous maintenant comment à travers ces mobiles épreuves pourrait subsister, je ne dis pas le moindre respect des traditions, je ne dis pas même la moindre connaissance des précédents (ce sont là des expressions trop ambitieuses), mais la moindre suite d un jour à l'autre et dans le cours d'une même affaire. Étonnez- vous que l'irréflexion, l'incohérence, le décousu, soient visibles, en quelque sorte, à l'œil nu et pour le spectateur le moins inexpérimenté dans la diplomatie nouvelle. Étonnez-vous que, sur les trois ou quatre questions qui se sont élevées dans ces dernières années, en Grèce, à Tunis, en Egypte, la politique française n'ait pu éviter d'être prise, à tout moment, en flagrante contradiction avec elle-même, soit qu'elle

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ait brusquement changé ses interprètes, soit que ces interprètes eux-mêmes aient non moins brusquement changé de conviction et de conduite.

Etonnez-vous que des traités dictés par nous et imposés par nos armes se trouvent à l'usage parfaitement inexécutables, parce qu'ils renferment des clauses dont la moindre connaissance des faits et des lieux aurait démontré l'imprudence et même l'absurdité. Étonnez-vous de voir nos escadres envoyées aujourd'hui sur le théâtre des conflits maritimes avec leurs canons chargés^ et recevant le lendemain l'ordre de ne pas s'en servir et d'amener leur pavillon au premier coup de feu. Plaignez-vous que toutes ces misères, un peu naïvement étalées dans nos Livres Jaunes^ fassent la risée de l'Europe et placent nos agents à l'étranger dans une situation vraiment digne de commisération. C'est le contraire, en vérité, qui serait surprenant. Natt-on en ce monde avec la science infuse ? Comment des hommes de mérite, très bien intentionnés sans doute, mais nullement préparés, l'un par les mathématiques, l'autre par la philosophie, un troisième par le barreau, à la tâche qu'ils avaient inopinément à remplir, et ne trouvant à côté d'eux personne de qui attendre une lumière et recevoir un avis, aient hésité d'abord, puis fait fausse route. Il faut presque savoir gré à ceux d'entre eux qui, reconnaissant ensuite qu'ils s'égaraient, n'ont pas craint de revenir sur leurs pas. Beaucoup des fautes der-

nîèrement commises ont été amèrement reprochées à M. de Freycinet par ses anciens amis. Je suis plus indulgent ; je ne Faccuse que de s'être arrangé de manière à n'être jamais averti avant de les commettre.

Dira-t-on qu'on eut au moins Tavantage de remplacer une diplomatie réactionnaire par une diplomatie vraiment républicaine ? Comme en conscience il n'y à pas lieu de se vanter du résultat, c'est une réponse que je me garderais de prêter aux partisans anciens et zélés de la république. S'ils me la faisaient, cependant, je me permettrais de leur dire que la royauté, dont ils ont tant accusé les étroites préoccupations, avait une autre et plus large manière d'entendre les intérêts de la France.

Je ne leur citerai qu'un seul exemple. Dans le cours de ces pages, le nom de Talleyrand s'est retrouvé à plus d'une reprise à propos des circonstances les plus diverses sous ma plume : c'était naturel ; on ne pouvait présenter même le plus rapide exposé de la diplomatie du xix^ siècle sans rencontrer, à tout moment, sur sa route celui qui y a été constamment mêlé et sous tant d aspects différents. Mais c'est cette persistance et en même temps cette variété du rôle diplomatique de Talleyrand qui nous donnent la meilleure preuye du parti que la royauté savait tiier, dans un intérêt public, de tous les services utiles, sans se laisser arrêter par de mesquins ressentiments de

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parti et même par des préjugés qui auraient pu paraître légilimes.

Rien, en effet, ne dut sembler si singulier aux souverains réunis à Vienne, en 1814, que de voir le même personnage politique, qu'ils avaient connu ministre du directoire et de l'empire, venir repré senter devant eux le souverain dont la restaura-lion avait été de leur part un hommage rendu au principe sûr et absolu de la légitimité tnonarchique. Rien même n'avait dû plus coûter à Louis XVIII que de confier les intérêts de sa couronne à un avocat qui s'était montré si peu dévoué à ses droits héréditaires. Il s'y résigna cependant, parce qu'il trouvait dans cet enfant prodigue de Tancienne monarchie, si longtemps égaré dans la révolution, indépendamment de grands dons naturels, une expérience des hommes et une pratique des affaires, et en particulier une connaissance per^ sonnelle des chefs d'État avec qui il devait avoir à traiter, que n'auraient pas procuré au même degré à des serviteurs plus fidèles des années passées en exil ou dans la retraite. L'intérêt public fit taire, dans l'âme royale, tous les souvenirs du prince offensé. On sait aujourd'hui que ce sacri* fice a été pleinement récompensé.

L'envoi de M. de Talleyrand à la conférence de Londres, après les événements de 1830, ne dut pas paraître au premier moment moins surprenant aux contemporains. Pour ceux qui venaient de fonder la monarchie de Juillet, M. de Talleyrand,

parla part même qu^il avait prise à la restauration de la royauté légitime, pouvait présenter l'apparence d'un déserteur de 1789 el d'un renégat des idées libérales. Rien, d'ailleurs, dans sa manière d'être, dans sa tenue aristocratique, dans ses airs de^ prince, dont le titre qu'il affectionnait ne nous donne aujourd'hui qu'une faible idée, ne le mettait en accord avec les sentiments qui dominent au lendemain d'une insurrection triomphante. Le roi Louis-Philippe jugea pourtant que, seul, celui qui avait tenu tête à tous les souverains d'Europe, en 1814, était propre à dissiper les méfiances de ces mêmes potentats contre l'établissement nouveau, et en concluant l'alliance britannique, à assurer le maintien de la paix. Pour imposer ce choix inattendu même à son premier ministère, il dut risquer sa popularité déjà très ébranlée, mais qui était pourtant, dans ce moment critique, en face d'une foule victorieuse et d'une armée suspecte ou dissoute, la seule force de gouvernement. A cette résolution courageuse, la Belgique a dû son indépendance, la France, sa sécurité, l'Europe, vingt années de prospérité et de paix.

Voilà comment se comportait la royauté sous l'empire de ce qu'on a appelé l'égoïsme de ses préoccupations dynastiques. De nos jours, si quelque Talleyrand existait encore, le désintéressement républicain, tel que nous le voyons àl'œuvre, l'aurait depuis longtemps mis de côté comme

réactionnaire, et je vois d'ici ceux qui se seraient offerts pour le remplacer dans les congrès et les conférences. Après quatre-vingts ans de révolution, il serait temps cependant de comprendre que, pour représenter la France à l'étranger, Tessenliel n'est pas d'être dévoué à tell^ ou telle des institutions éphémères qu'il lui plaît de se donner, mais d'être capable de la bien servir. Il devra être superflu, mais il parait qu'il est opportun de le répéter : la capacité est une condition dont aucun dévouement ne peut tenir lieu.

Octobre 1882.

Le livre très intér(?ssani. dont dous citons le litre a été présenté, il y a peu de mois, k i* Académie française, pour le concours i.iii grand prix Gobert, destiné, on le sait, à l'ouvrage le jilus éloquent publié, tkns Tannée courante, snr une des périodes de notre histoire nationale. C'est la haute dislinrtion (]u*ont obtenue, après A nt^iislin Thierry, MM. Henri Martin, de Viel-Castel, Chéruel et de Chanielauze, Nous croyons savoir que rouvrag:e de M. d'Aven el a été mis sérieusement en balance avec le heau traité do M, Lt*on (iautier siïr la r*hevalerie qui, en délinitive, a obtenu lavanttige, et avec la savante étude de M, Luchaire sur les pre* niiers rois capétiens, qu'une récompense pareille

Piijis, PluTi, lË8i.

i68 RICHELIEU ET LA MONARCHIE ABSOLUE.

(mieux appropriée à la nature de son mérite) attend à TAcadémie des inscriptions.

Si M. d'Aven el n'a pas été préféré à ses concurrents, ce n'est pas, nous en sommes sûr, que la commission chargée de préparer le jugement de l'Académie n'ait rendu pleine justice au talent du jeune auteur, à ses recherches aussi patientes qu'intelligentes, à l'habileté qui a présidé à leur mise en œuvre, aux qualités de divers genres qui font de son travail un des plus distingués qu'ait produit le grand mouvement d'études historiques dont nous sommes témoins. Ce n'est pas la manière dont il a traité son sujet, c'est plutôt, je pense, celle dont il Ta compris, qui a fait hésiter la commission. Elle a probablement refusé do suivre M. d'Avenel au point de vue où il s'est placé, et qui lui a paru étroit et exclusif.

Comme cette différence d'appréciation touche à un point capital, à une question décisive qui est, si j'ose ainsi parler, conmie le nœud vital de toute notre histoire, et même de toute notre existence nationale ; comme, suivant qu'on la résout dans un sens ou dans un autre, tout change d'aspect aux yeux de l'historien — le mérite des hommes, la valeur des institutions, le sens même des événements — il ne peut être sans intérêt d'expliquer, en quelques mots, sur quels termes exacts a pu porter le dissentiment de M. d'Avenel et de la commission académique.

Faisons d'abord, sur le livre lui-mê^ie, quelques

observalions de moindre importance, mais qui aideront à bien circonscrire le terrain de la discussion. Il faut remarquer en premier lieu (et M. d*Avenel sera le premier à en convenir) que son ouvrage, encore inachevé, n'est rien moins dans sa forme actuelle qu'un tableau complet du ministère de Richelieu, et n'annonce pas, pour ce qui doit suivre, la prétention de le devenir. De parti pris, l'auteur laisse en dehors tout ce qui fait, en réalité, et d'un commun aveu, la gloire du grand ministre, je veux dire, sa politique extérieure, ses opérations diplomatiques et militaires, le développement qu'il a donné, la prépondérance qu'il a assurée, pour plus d'un siècle, à la situation de la France en Europe. « La politique extérieure du cardinal, dit M. d'Avenel, dans sa préface, est au-dessus de tout éloge. » Aussi, n'ayant rien à ajouter à cet égard à ce que tant d'autres ont célébré, il détourne volontairement les yeux du côté le plus lumineux de la période qu'il étudie. G^est l'administration intérieure seulement de Richelieu qui fixe son attention. 11 veut également tracer le tableau de l'état où cette administration a trouvé et laissé les diverses classes de la société française dans leur vie intime et dans leurs rapports mutuels, mais il s'interdit de jeter les yeux au delà de la frontière.

Serait-on trop difficile de chicaner un peu M. d'Avenel sur la possibilité pratique et sur l'équité d'une division rigoureuse dé cette nature?

Est-il si facile, et est-il bien juste de séparer à un même moment de l'histoire la politique intérieure et la politique extérieure d'un même peuple, et Faction que, dans les deux sens, leur a imprimée le même ministre? Tout n'est-il pas plus ou moins solidaire dans la vie d'une nation? Une collection d'êtres humains peut-elle mieux qu'un individu supporter le jugement de Salomon et laisser couper ses membres par la moitié? Les conditions particulières de l'existence d'un peuple, les précautions qu'exigent les dangers que peut courir son indépendance, ne déterminent-elles pas, en certaine mesure, la nature d'institutions qui peut lui convenir? Un peuple, par exemple, qui n'a pas de voisins (ou du moins pas de voisins puissants) à craindre, qui est solidement protégé par de bonnes frontières naturelles, telles qu'un bras de mer ou de hautes montagnes, ne jouit-il pas, en fait d'organisation militaire et financière, de facilités; ne peut-il pas, pour ainsi dire, se passer des fantaisies qui sont interdites à celui qui a besoin de pouvoir concentrer à tout moment de grandes forces pour résister à des attaques toujours menaçantes? Une politique extérieure fermement et prudemment conduite n'est-elle pas, en bien des cas, la seule garantie de la sécurité intérieure? Soutenir l'honneur du drapeau, n'est-ce pas aussi souvent la seule manière d'ouvrir des débouchés à l'industrie, de frayer les voies au conunerce et d assurer ainsi le développement de la fortune

RICHEtlEU ET LA MONARCHIE ABSOLUE. 171

publique ? Et si Ton veut juger, dans son ensemble, sans faire tort à la vérité, la conduite d'un homme d'État, ne faut-il pas lui tenir compte de tous les éléments qu'il a dû faire entrer dans ses calculs et de tous les genres de nécessités qu'il a dû subir? Pour dresser son bilan devant la postérité, peuton isoler un ou deux chapitres de cette comptabilité en partie double ?

Mais ce n'est pas seulement la politique extérieure de Richelieu que M. d'Avenel a soustraite à son examen : je dirais volontiers que c'est la politique tout entière, au moins la politique pro* prementdite. M. d'Avenel ne se propose en aucune manière de faire ni l'histoire ni la biographie de Richelieu. Ne cherchez donc pas dans son livre le récit si souvent fait déjà, mais qui pourrait l'être de nouveau, avec des incidents inconnus et plus dramatiques encore, des événements qui ont préparé ou contrarié le pouvoir du grand cardinal. N'y cherchez pas ce que Richelieu lui-même avait si bien appelé Histoire de la mère et du filSy c'està-dire la marche de cette habile stratégie par laquelle l'évéque de Luçon, d'abord favori de Marie de Médicis, s'est glissé, on ne sait trop ni quel jour ni comment, dans la confidence de Louis XIII, de manière à se trouver, au moment de la crise suprême, l'instrument des rigueurs du mineur émancipé contre sa tutrice déchue et proscrite. N'attendez de M. d'Avenel aucun détail nouveau sur les rapports délicats, et toujours ora-

172 RICHBLIEa ET LA MONARCHIE ABSOLUE.

geux, qui subsistëreat, pendant toute la durée du règne, entre le débile souverain et le ministre dont il se servait en le détestant. Point de peinture des intrigues de la cour, nul effort pour pénétrer le secret des conspirations, vraies ou prétendues, dont Richelieu ne cessa de se croire ou de se dire menacé, et qui servaient de raison ou de prétexte à ^es sanglantes exécutions. Vous n'entendrez pas même prononcer le nom d'Anne d'Autriche et de Buckingham, de Chalais, de Cinq-Mars et de la duchesse de Chevreuse. En revanche, vous saurez, dans le détail, par quels procédés de fiscalité violente Richelieu répartit et perçut les impôts qui durent pourvoir aux frais de ses grandes guerres. Le prochain volume nous apprendra aussi de quelles attributions il dota ou accrut le pouvoir des intendants et quels rapports il établit entre cette juridiction sommaire, dont il fit le principal instrument de son pouvoir, et celle des cours souveraines et des grands conseils de gouvernement. En un mot, ce n'est ni Richelieu diplomate, ni Richelieu courtisan, ni Richelieu capitaine ou amiral (car il a été tout cela), mais une abstraction de Richelieu considéré sous le seul rapport administratif qu'il soumet à sa rigoureuse critique.

Comme cette analyse aboutit à un jugement des plus sévères, M. d'Avenel s'attend sans doute que les admirateurs, j'ai presque dit les adorateurs de Richelieu (et ils sont nombreux), ne s^accommo-

deront pas sans résistance de cette manière de lui faire son procès. Us allégueront, qu'encore ici, c'est procéder par une voie d'élimination un peu arbitraire. Pour juger, en effet, des institutions mêmes qu'a pu fonder un homme d'État ou au moins delà manière dont il les appliqua, convientil d'oublier sous Tempire de quelles circonstances il a dû les mettre en œuvre ? Des institutions, quelles qu'elles soient, opèrent-elles à ce point, dans l'absolu, que les faits contingents n'y exercent aucune action ? Y en a-t-il jamais eu aucune, au conti*aire, qui n'ait porté l'empreinte du milieu accidentel au sein duquel elle avait pris naissance? Les conditions dans lesquelles on gouverne ne commandent-elles pas quelquefois, d'une manière impérieuse, les moyens de gouvernement dont on use et ceux qu'on cherche à se procurer ? Le pouvoir de Richelieu, par exemple, toujours disputé, toujours contesté, toujours à la merci d'un caprice ou d'une disgrâce, n'avait-il pas besoin, pour se défendre, d'armes plus énergiques que celles qui avaient pu suffire à Henri IV, vainqueur après la Ligue, ou dont aurait pu se contenter Louis XIV dans l'épanouissement d'une omnipotence héréditaire et inviolable? Et si on doit conclure, comme M. d'Avenel, que Richelieu a, plus que tout autre peut-être, faussé et forcé certains ressorts du gouvernement, n'y a-t-il pas à sa décharge, dans le fait qu'il eut toujours besoin de se faire craindre pour se faire respecter, sinon une justification,

sinon une excuse, au moins une explication dont il ne convient pas de priver sa mémoire ?

Je me garderai pourtant d'insister sur cette considération, d'abord, parce qu'il y a tel acte administratif de Richelieu dont je ne voudrais à aucun prix plaider les circonstances atténuantes, et, ensuite, parce que je ne voudrais pas faire un reproche à M. d'Avenel de ce qui constitue, au contraire, à mes yeux, l'un des principaux mérites de son travail ; je veux dire sa conscience et son désintéressement. C est, etî effet, de la part d'un jeune auteur, un sacrifice tout à fait méritoire que de s'être refusé la peinture de tant de scènes émouvantes ou piquantes, romanesques, tragiques ou comiques, qui se rencontrent à chaque pas dans la vie intime ou publique du grand cardinal, pour s enfermer dans l'aridité d'une étude purement administrative et financière ; c'était renoncer à enlever du premier coup un de ces succès populaires si flatteurs pour un talent qui s'essaye. On apprécie encore mieux cet acte d'abnégation quand on voit quel intérêt M. d'Avenel a su répandre même sur une matière qui pouvait paraître ingrate, et, de quoi, en fait de narration dramatique et même amusante, mieux secondé par son sujet, il eût été capable. Ses tableaux de mœurs, bien que ne portant aucun nom propre et ne mettant en scène aucune physionomie particulière, sont pourtant pleins d'animation et de vie : sa description, par exemple, de l'état et de la manière

de vi^Te de la noblesse petite et grande au commencement du XVII* siècle, est un morceau achevé d'une lecture tout à fait attrayante. Le livre qui suit, et qui traite exclusivement des finances, est naturellement moins fait pour plaire à ceux qui ne lisent que pour s'amuser; mais l'exposition a tant de clarté, que les esprits les moins susceptibles d'application peuvent la suivre sans peine, et que ceux qui connaissent les difficultés d'une composition de ce genre, éprouvent un véritable plaisir à reconnaître avec quelle aisance elles sont résolues. L'abondance et la précision des recherches sont véritablement incroyables.

Je serais même tenté de dire qu'il y a eu ici un peu d'excès, et que la quantité par moment fait tort à la qualité; mais c'est chez moi, je le sais, faiblesse d'esprit et vieux préjugé de parler ainsi. J'appartiens, en effet, à une ancienne école littéraire, aujourd'hui fort peu de mode, qui pensait qu'en fait de tableaux de tout genre, description des mœurs comme de la nature, un petit nombre de traits bien choisis mis en relief et en perspective donnent au lecteur une idée plus juste de la réalité qu'un détail minutieux fait en forme de procès- verbal, qui a la prétention d'être complet sans pouvoir jamais l'être. C'est le procédé contraire qui prévaut aujourd'hui, je le sais bien, aussi bien dans les peintures historiques que dans les romans naturalistes. Je ne m'y résigne qu'en

murmuraat et je suis toujours tenté dé dire,' aux faiseurs de ces énumérations interminables qu'on appelle des descriptions, ce que disait le peintre Gros à un de ses élèves : « Mon ami, si tu mets tant de choses dans ton tableau, tu n'en mettras jamais assez, car il y en aura toujours plus dans la nature. » C'est une querelle que je viderai un jour, si Dieu le permet, avec l'un des grands maîtres de cette nouvelle école historique, celui qui en a le mieux assuré le succès et le mieux dissimulé les défauts par l'originalité puissante de ses qua* lités, mon ami et confrère, M. Taine. M. d'Avenel, ici, n'étant qu'un disciple et un des meilleurs, il ne serait pas juste de lui adresser à lui seul les critiques qui portent sur le système tout entier.

Venons maintenant, il en est temps, à la question principale. De l'ensemble des pièces qu'il a recueillies et qu'il met sous les yeux de son lecteur, M. d'Avenel se croit en droit de tirer les deux conclusions suivantes : Avant Richelieu, la France jouissait sinon d'instructions libérales proprement dites, au moins de franchises traditionnelles appuyées soit sur quelques lois fondamentales, soit sur d'anciens usages — libertés souvent violées, jamais complètement méconnues. — C'est Richelieu qui a fait table rase de ces antiques garanties de notre indépendance nationale. Après lui et par lui, la monarchie française de représentative qu'elle était est devenue monarchie absolue.

Pour arriver à cette double conclusion, M. d'Avenel consacre son premier livre h rechercher et à démontrer Texistence de ces libertés publiques qu'il accuse Richelieu d'avoir supprimées. Les suivants sont ou seront destinés à faire Texposé des moyens violents ou insidieux par lesquels s'est accomplie, sous la main de cet impitoyable démolisseur, cette œuvre regrettable de destruction et d'oppression.

Eh bien, franchement, aucune de ces conclusions ne nous paraît justifiée ; aucune preuve à l'appui ne nous paraît ressortir même de l'ensemble des documents, si nombreux et si certains qu'ils puissent être, que produit M. d'Avenel. Ni la monarchie française avant Richelieu ne nous paraît avoir été réellement dotée d'institutions représentatives, ni en admettant que de telles institutions aient jamais existé, soit en fait, soit seulement en puissance et en principe, Richelieu ne serait le seul et encore moins le premier de nos hommes d'État qui eût aidé la royauté soit à en étouffer le germe, soit à en effacer le souvenir.

Qu'il y ait eu en France, comme dans toute l'Europe chrétienne, d'anciennes traditions de liberté et qu'au commencement du xvii® siècle tout vestige n'en eût pas encore disparu, — ^ que le droit absolu du roi de faire et de modifier les lois à lui seul en dehors de tout consentement populaire, bien qu'habituellement mis en pratique, n'ait jamais été admis tout à fait sans contes-

tation — qu'en matiëre d'impôt à percevoir et surtout d'impôt à créer, lasseutiment des contribuables ait été souvent réclamé par les intéressés, et quelquefois reconnu par la royauté elle-même comme légitime et nécessaire — qu'en matiëre judiciaire, l'indépendance de la magistrature et le respect de certaines règles aient été de bonne heure érigés en maximes et invoqués par les justiciables — que les diverses classes de la société, la noblesse entre autres, aient joui de prérogatives, et certaines provinces, aussi bien que certaines communes, de franchises qui furent souvent défendues même les armes à la main — c'est ce que je n'ai garde de contester, et c'est en ce sens que madame de Staël a pu dire avec justesse qu'en France, c'est la liberté qui était ancienne et le despotisme qui fût nouveau. Mais de cette confusion de droits plus souvent violés que respectés, se heurtant d ailleurs souvent les uns les autres, — et dont les limites n'ont jamais été bien définies, même par ceux qui les faisaient valoir, — peut-on conclure à l'existence d'institutions proprement dites, servant régulièrement de garantie aux libertés individuelles, et de frein au pouvoir souverain? Il y a là une distance quin'a jamais été franchie. A dire vrai, aucun effort pour donner à la France une constitution véritable n'a été sérieusement tenté pendant les huit siècles de l'ancienne monarchie, ce qui explique pourquoi la recherche des hases de cette constitution primitive qui n'aja*

RICHELIEU ET LA MONAllGHlE ABSOLUE, 179

mais existé a toujours fait le désespoir des publicistes. Ceux qui, après reffoadrcment de 1789, en invoquaient le retour n'ont jamais pu dire en quoi elle consistait ; et si une restauration leur eût permis de mettre la main à Tœuvre pour la réla* blir, rien n'eût égalé leur embarras.

Je ne yeux d'autres témoignages de cette absence de toute constitution régulière en France, que ceux qui me sont fournis par M. d'Avenel luimême. La monarchie française, dit-il, était représentative. Apparemment cela suppose qu'il y avait quelque part quelque chose qui présentait la consistance d'une représentation nationale? Où M. d'Avenel peut-il en trouver et nous en présenter le spectacle? Ce n'est pas, je pense, dans le collège des douze pairs de France, bien qu'il incline, comme Saint-Simon, à voir dans l'assistance de ces seigneurs à la cérémonie du sacre royal un souvenir d'une ancienne participation des peuples à l'élection de leurs souverains? Le caractère représentatif serait attribué beaucoup plus raisonnablement aux états généraux. Mais M. d'Avenel est forcé de convenir que, sauf dans des jours d'anarchie et de guerre civile, jamais ces assemblées ne sont venues à bout et n'ont même paru beaucoup se soucier, soit d'établir, soit de défendre leur droit de participer avec le roi au pouvoir législatif. Jamais elles n'ont pu élever leurs déUbérations, dépourvues de toute sanction, au-dessus d'une simple expression de

vœux et de doléances. Jamais même elles n'ont pu obtenir (bien qu'elles l'aient souvent réclamé) le droit d'être convoquées périodiquement à des époques fixes : la royauté a toujours tenu et toujours réussi à pouvoir s'en servir ou s'en passer à son gré.

Peu satisfait de ce côté, M. d'Avenel se retourne vers les parlements, et dans le droit qui appartenait à ces cours souveraines d'enregistrer les édits royaux, il voit l'action d'un véritable veto constitutionnel. De grand cœur je voudrais qu'il eût raison et, dussent en gémir les défenseurs puritains de la séparation des pouvoirs, je crois qu'il eût été heureux pour la France que des magistrats, environnés d'une considération dont ils étaient dignes, eussent trouvé quelque manière d'interposer leur garantie à défaut de toute autre, pour préserver d'atteintes arbitraires la fortune et la liberté de leurs concitoyens. Mais je crains fort que les meilleures têtes du parlement, si elles revenaient au monde, ne trouvassent en M . d'Avenel un défenseur trop passionné et un champion compromettant. A part certaines heures d'égarement toujours suivies d'un prompt repentir, jamais les parlementaires n'ont prétendu donner à leur opposition aux volontés royales une force négative qui dût prévaloir contre des édits de jussion ou des lits de justice. — « J'irai, disait en pleine Fronde l'illustre Mathieu Mole, le héros du courage civil, je parlerai à la reine, mais ensuite il faudra bien

obéir! » — Le droit des parlements, c'était donc de faire des remontrances et rien de plus; et quand, dans les derniers jours de la monarchie, ils ont cherché à appuyer ce droit par Tinterruption concertée de leurs fonctions judiciaires, cet acte vraiment révolutionnaire, ce déni de justice sociale ne leur a pas porté bonheur. C'était un argument tout préparé pour l'Assemblée constituante, le jour où elle voulut les comprendre dans Tanéantissement universel de toutes les institutions de l'ancien régime.

Richelieu ne serait donc pas coupable d'un péché aussi irrémissible que le dit M. d'Avenel, même si c'était lui qui eût porté le premier coup, et un coup mortel à des libertés qui n'existaient avant lui qu'à cet état vague, intermittent et sans consistance réelle. Mais la vérité est qu'il n'eut, dans celte triste opération, ni le mérite ni le tort, soit de l'invention, soit de l'initiative : il ne fit que suivre les exemples et continuer les traditions de cette vieille monarchie qui comptait déjà six siècles d'e2dstence, quand il reçut pour quelques années entre ses mains le dépôt de son pouvoir. L'effort de la royauté, pour détruire toutes les influences rivales qui pouvaient lui tenir tête et lui disputer le terrain et pour absorber en elle-même toutes les forces sociales, commence, à vrai dire, au berceau même de la dynastie capétienne, et s'est continué de règne en règne, presque sans relâche. Cette tendance vers l'autorité absolue s'est trànsmise'de

mâle en mâle, par ordre de primogéniture, prèsqu'à tous les souverains qui se sont succédé sur le trône. Si elle paraît moins visible et moins active chez quelques-uns, c'est ordinairement par des circonstances très indépendantes de leur volonté, c'est qu'une régence orageuse, une minorité débile, ou de cruels désastres ne permettaient pas d'y donner cours. Mais abattre d'abord le» suzerainetés féodales, puis supprimer ou renfermer dans des limites toujours plus étroites les franchises des communes et des provinces, profiter de la division et de la confusion de ces prétentions diverses et toutes mal définies pour les paralyser et leur faire échec, les unes au moyen des autres; ajourner, suspendre, dissoudre les assemblées générales qui auraient pu réunir en un faisceau ces libertés éparses, et leur prêter une force collective : tel est le spectacle que présente, avec des incidents variés sur un fond uniforme, toute l'histoire de monarchie. Richelieu a pu prêter à une œuvre déjà plus qu'à moitié faite, quand il a paru, la vigueur, l'implacable àpreté de ses résolutions, mais il n'a rien à y réclamer en propre, pas plus le but que tant d'autres s'étaient proposé avant lui, que les moyens dont il n'a pas été le premier à user même jusqu'à Tabus.

J'appuie cette justification (si c'en est une) de Richelieu sur les faits mêmes que M. d'Avenel est bien obligé de constater. Richelieu n'était pas ministre lors des états généraux de 1614, convo-

RtCfiKLlËU GT LA ttONAtlGHlE ABSOLUE. 48S

qués après la mort de Henri IV, et où il figura lui* même en qualité d'orateur du clergé ; ce ne fut donc pas lui qui conseilla à Marie deMédicis de renvoyer les députés, après avoir reçu l'expression de leurs vœux sans môme daigner leur répondre. Ministre, il n'eut pas, à la vérité, la pensée de les rappeler, mais il ne faisait que ratifier le congé que leur avait donné la régente. Les vexations," souvent odieuses, que M. d'Avenel signale et réprouve avec tant de raison dans le mode de perception et Tassiette des impôts, ont eu leur source, il en convient, dans ime très fausse distribution des pouvoirs qui est antérieure au ministère de Richelieu. Et quant à cette redoutable puissance des intendants, à ce pouvoir en partie judiciaire, en partie financier, en partie administratif^ dont le caractère mixte contenait en soi le principe et le germe de tous les despotismes, des travaux récents, que M. d'Avenel connaît sans doute, ont démontré très suffisamment, suivant moi, que si Richelieu en fit un puissant et souvent terrible usage, l'institution elle-même existait avant lui, du vivant môme de Henri IV, et qu'il n'en fut pas le créateur.

Après avoir ainsi réparti entre qui de droit et réduit à leur juste mesure la responsabilité d'une œuvre commune à tous les représentants de la royauté française, il resterait, je le sais, à apprécier l'œuvre en elle-même et les résultais qu'elle a produits pour la grandeur et la prospérité de notre patrie. J*ai ici la consolation de me rap-

prêcher beaucoup de M. d'Avenel, et de partager avec lui un sentiment que j'ai autrefois eu l'audace d'exprimer, dans ma jeunesse, malgré l'opposition de mes meilleurs maîtres et que je persiste à maintenir. Je reste, aujourd'hui comme autrefois, incrédule aux doctrines d'une école prétendue libérale dont M. Augustin Thierry et M. Mignet ont été les éloquents soutiens et que M. Guizot, au moins dans ses premiers écrits, n'a pas complètement répudiée ; doctrines nous qu'on enseignait, qu'on enseigne peut-être encore dans les collèges. Je reste convaincu que la concentration de tous les pouvoirs sur la tête et dans les mains de la royauté française, — si elle est le résumé de toute notre histoire avant 1789 ; — si elle en a fait par moment la force et la grandeur, — en définitive, a été funeste, et que c'est la royauté surtout qui en a souffert.

Je sais les bienfaits que la France a dus à cette toute-puissance royale : l'unité nationale constituée, la défense du territoire assurée, l'influence française prépondérante au dehors, la suppression des abus de la féodalité, une juridiction uniforme et régulière élevée au-dessus de toutes les tyrannies locales, la marche constante imprimée à toute la société vers une équitable répartition des droits et des charges entre toutes les classes. Personne n'est plus sensible que moi au souvenir de cette action tutélaire, et plus prêt à la défendre quand elle est, sous nos

yeux, impudemment niée ou sottement calomniée. Mais il m'est impossible de ne pas croire que tous ces biens auraient pu être acquis à meilleur prix et que, retardés peut-être d'un petit nombre d'années — (si la royauté avait eu à compter avec quelque résistance au lieu de les abattre toutes), — ils ne nous en auraient pas moins été dévolus et que nous en aurions aujourd'hui une jouissance plus solide, moins précaire et surtout moins menacée par les secousses révolutionnaires. Car si la royauté, en définitive, a péri tout d'un coup en 1789, nous livrant à toutes les aventures, à tous les périls que nous courons encore, comment, suivant moi, ne pas reconnaître que cette chute subite, cet effondrement sans pareil peutêtre dans l'histoire a été dû en grande partie à l'excès et surtout à l'isolement de son pou^ voir ! 89 et même 93 n'apparaissent-ils pas comme la vérification tardive mais complète de cette prophétie profonde du cardinal de Retz : « 11 n'y a que Dieu qui puisse être seul. » Qui peut dire qu'au moment suprême la royauté elle-même n'ait pas senti le regret de ne pas trouver à côté d'elle une aristocratie populaire, des corps intermédiaires ou des assemblées électives habituées à la pratique des affaires, et faisant cause commune avec elles contre les théories aventureuses et les passions subversives. Mais non, rien de pareil ne subsistait : vainement l'infortuné Louis XVI eût jeté les yeux autour de lui, aux pieds de son trône

ébranlé, ses prédécesseurs avaient fait le vide et laissé le néant. Sur l'aire ainsi nivelée, le grand arbre, quelque profondes que fussent ses racines et vigoureuse sa sève, pouvait-il à lui seul supporter Torage? En un mot, dût cette conviction paraître à certains esprits Timpénitence finale d'un libéral et d'un parlementaire, je reste persuadé que si, le 5 mai 1789^ il n'y avait pas eu cent soixantequinze ans bien comptés qu'aucune Chambre élue ou héréditaire n'avait ni fait une loi ni voté un impôt, nous n'eussions pas eu une Assemblée constituante portant une Convention dans ses flancs.

Mais ce regret une fois exprimé et même cette condamnation portée sur la tradition politique qui a perdu la royauté en exagérant son pouvoir, tout n'est pas encore dit : il reste pour M. d'Avenel, pour moi et pour ceux qui penseraient comme nous, encore une question à se poser et en quelque sortô un scrupule de conscience à éclaircir.

De ce résultat qui nous afflige, est-ce la royauté (je parle cette fois^ remarquez-le bien, de la royauté tout entière et non de tel ou tel de ses représentants) qui est uniquement et principalement responsable ? une part du tort, et peut-être la plus grande, ne doit-elle pas être imputée à la nation, aux diverses classes qui la composaient et avec qui, pendant sa longue existence, la royauté a eu successivement affaire? C'est ici, je dois en convenir, que l'expérience et l'Age ont un

peu modifié mes convictions, en tempérant ce qu'il y a toujours d'un peu trop absolu dans les jugements et d'un peu neuf dans les impressions de la jeunesse.

Parlons sans détour et appelons Jes choses par leur nom : quand on déplore que la monarchie française n'ait pas pris, au sortir du moyen âge, un caractère représentatif ou constitutionnel (comme on voudra), au lieu de tendre de plus en plus et de règne en règne vers l'absolutisme, ou l'on se paye de mots dont on ne connaît pas le sens, ou ce qu'on regrette, c'est qu'en face de la royauté ne se soien t pas élevés ou ne soient pas restés debout d'autres pouvoirs, non pas ses égaux peut-être, mais indépendants dans la sphère de leurs attributions et devant servir au pouvoir royal de limite et de contrepoids. Or ces pouvoirs ne pouvant émaner de la royauté elle-même,' puisque leur tâche était de la contenir, c'est donc du sein de la nation qu'ils devaient sortir. C'était à la nation à les maintenir s'ils existaient, ou à les créer s'ils n'existaient pas : si elle a négligé d'y pourvoir et d y veiller, c'est à elle-même plutôt qu'à la royauté qu'elle a dû s'en preiidre. En ce monde, en fait de droits à obtenir ou à conserver, en général, il ne faut compter que sur soi-même. Il n'est pas toujours nécessaire, Dieu merci, de conquérir ce qu'on est en droit de réclamer, mais il l'est toujours de savoir défendre ce qu'on veut garder. C'est le sens à la fois profond et pratique

de raxiome qu'on apprend sur les bancs de Técole : Jura prosunt vigilantibus.

Quand on parle de gouvernement constitutionnel, l'exemple de l'Angleterre est celui qui se présente le premier et qui vient naturellement à l'esprit. Eh bien, pense-t-on que si ce gouvernement s'est établi en Angleterre d'une façon à la fois si heureuse et si stable, c'est que la royauté anglaise s'y soit prêtée de bon cœur et de bonne grâce ? Croit-on sérieusement que les souverains d'Angleterre aient accepté sans murmure les limites constitutionnelles de leur pouvoir, par désintéressement, par scrupule de conscience, par une appréciation philosophique de la valeur des institutions libérales ? Je crois que plus d'un des aïeux de la reine Victoria seraient très surpris de recevoir ce compliment posthume, Henri VIII me fait tout l'effet de n'avoir pas pensé autrement que François I", son contemporain^ sur la légitimité et les avantages d'un pouvoir sans contrôle. Charles P' n'aurait pas mieux demandé, ce me semble, que de recevoir de Strafford le même genre de service que Louis XIII dut à Richelieu ; et George III, en plein xvni' siècle, exprimait encore à un ambassadeur de France son regret que le bill d'habeas corpus ne lui permît pas de bannir à son gré, comme Louis XV, ou même de mettre aux fers les gens dont l'humeur indocile le contrariait. La querelle entre le parlement et la royauté sur les limites de la pré-

rogative de la CGuronne n'a fini réellement qu'au commencement de ce siècle; à vrai dire, si la nation anglaise s'y était prêtée, il serait advenu de son parlement tout comme de nos états géné^ raux. Mais contre ces velléités d'autorité arbitraire qui n'ont jamais cessé de se manifester de la part de la royauté, une résistance si continue et si ferme s'est élevée de tous les points du sol britannique, qu'en définitive il a bien fallu faire de nécessité vertu. Quand donc nous nous plaignons de ce qu'a fait chez nous la royauté pour confisquer les libertés privées ou publiques, il est à craindre que l'histoire qui nous juge, et qui confond habituellement dans sa sentence les pères, les enfants et toutes les générations d'un même peuple, ne réponde à ces doléances : pourquoi donc la-t-on laissé faire ? Pour que dans un pays qui n'était pas moins bien doté qu'un autre par la nature, et où les hommes n'étaient atteints* d'aucune infériorité exceptionnelle, un seul soit devenu maître de tous, ne faut-il pas que tous par leurs fautes ou au moins par leurs faiblesses y aient contribué ou consenti ?

Il y a une classe au moins de l'ancienne société française que personne n'exempte de cette solidarité dans le péché originel de notre histoire : c'est la noblesse, celle-là est abandonnée à peu près par tout le monde, surtout par les plus vifs approbateurs de l'omnipotence royale. C'est même sur les défauts de la noblesse qu'ils se fondent avec

oomplaisanco pour établir que raction prépondérante de la royauté était nécessaire et a été bienfaisante, au moment où elle a prévalu. Si la liberté politique, dit-on communément, a pu s'établir en Angleterre sur des bases que leur antiquité a rendues inébranlables, c'est que la royauté a trouvé là en face d'elle une aristocratie intelligente qui a su confondre la défense de ses prérogatives héréditaires avec celle des droits de la nation dont elle ne s'est jamais séparée, et qui, portant la parole au nom de tous, a plaidé et fini par gagner la cause commune. Bien différente a été la noblesse française, qui n'a jamais ni mérité le nom ni rempli la tâche d'une véritable aristocratie proprement dite. Courageuse à la guerre, élégante et séduisante dans les rapports de société, cette noblesse s'est montrée, toutes les fois qu'elle a touché à la politique, frivole, incapable, la plupart du temps égoïste et toujours impertinente. Loin de confondre sa cause avec celle de la liberté générale, elle n'a songé, ajoute -t-on, qu'à ses propres intérêts, négligeant ceux des autres classes dont elle ne cessait de froisser l'amour-propre. D a donc fallu la main de la royauté pour déblayer le terrain de la résistance de ces privilégiés étourdis qui arrêtaient la marche du progrès social, et niveler ces petits ou grands châteaux qui privaient toute la contrée autour d'eux d'air et de lumière. L'aristocratie anglaise, conclut-on, défendant le droit populaire, a forcé la royauté à la respecter.

Chez nous, tout au rebours : au peuple que Tariatocratie opprimait, la royauté a readu le service de raiïranchir.

Je n'examine pas s'il n'y a pas, dans la complaisance avec laquelle ces reproches sont étalés dans plus d'un écrit de nos jours, un peu d'amertume démocratique exagérée, un oubli, passablement ingrat, de beaucoup de sang versé et d'héroïsme déployé sur les champs de bataille. Il me suffit que ces assertions présentent, malheureusement, un grand fonds de vérité et de justesse pour que je sois en droit d'en conclure qu'il y a au moins un coupable sur qui il convient de reporter une partie des torts qu'on pourrait imputer à la royauté. M. d'AveneJ, moins que tout autre, pourrait s'opposer à ce partage : car il est impossible de faire^ de Tétat vraiment déplorable où était tombée la noblesse à l'entrée du ministère de Richelieu, une peinture plus triste et, disons le mot, une satire plus sanglante que celle qu'il nous présente dans son second livre, lequel est, je l'ai déjà dit, la partie la plus remarquable peut-être de son travail. Quand on a peint, ainsi que M. d'Avenel, la grande noblesse^ le patriciat (comme il l'appelle), faisant consister toute son indépendance à braver le roi, et la petite, perdant sa fortune au jeu, ou prodiguant sa vie dans ses duels, faut-il s'étonner que Richelieu n'ait pas beaucoup respecté ceux qui ne se respectaient pas toujours eux-mômes, et les aient repousses d'une main un peu rude quand ils

barraient le chemin à ses vues de grandeur nationale et à ses desseins patriotiques? Il eût fallu, dit M. d'Avenel, transformer la noblesse guerrière en noblesse civile, contenir l'esprit factieux, discipliner au lieu de détruire. Vœu assurément très raisonnable, mais peut-être plus aisé à mettre après coup sur le papier qu'en pratique au milieu du feu des guerres civiles.

Eh bien, ce plan idéal eût peut-être été, je ne dis pas facile, mais à la rigueur possible à exécuter, si ce que la noblesse française demandait à la royauté, c'eût été le maintien de ses prérogatives héréditaires, celles qu'elle tenait de ses pères et qui étaient sorties pour ainsi dire avec elle du sol qui la portait. Si les possesseurs des anciens fiefs féodaux, demeurant dans leurs provinces, et se barricadant même dans leurs châteaux, eussent demandé qu'on leur laissât chez eux un royaume au petit pied, — où ils auraient continué à rendre la justice, à percevoir les impôts, à lever des hommes d'armes pom* les conduire eux-mêmes au combat, — sans doute, il eût été impossible de maintenir longtemps un pareil morcellement du sol, et il aurait bien fallu toujours finir par faire prévaloir Tunité de la loi sur toutes ces souverainetés particulières. Mais, tout en restreignant ce qu'il y aurait eu d'exorbitant dans de telles prétentions, on aurait pu cependant s'y prendre avec des ménagements qui auraient permis de laisser subsister, à la place d'autonomies factieuses, des influences

indépendantes fondées sur de puissantes richesses et de longs souvenirs, et propres à devenir d'excellents points d'altache pour des institutions de liberté. En cessant d'être de petits potentats, les nobles auraient pu rester de grands seigneurs. Mais tout autre était la tendance de la noblesse française : étudiez seulement avec quelque détail les exigences des grands personnages avec lesquels Marie de Médicis et même Anne d'Autriche ont eu à se débattre pendant leur régence. Ce qu'ils réclament ce n'est jamais qu'on les laisse régner en maîtres chez eux, au berceau de leur race^ et sur le patrimoine de leurs aïeux. Résidant très peu dès lors dans leurs domaines, n'entretenant avec leurs anciens vassaux que des rapports rares et hautains, ne se souciant nullement de s'éloigner du centre des affaires et des intrigues^ ce qu'ils veulent, ce sont de grosses pensions sur la cassette du roi, des charges de cour ou des gouvernements de provinces qu'ils ne pouvaient tenir qu'en vertu de commissions royales. Lisez la liste des gouverneurs que Richelieu, entrant au pouvoir, trouva en possession de toutes les provinces, et veuillez me dire pourquoi c'est un seigneur breton, comme le duc de Montbazon, qui commande à l'Ile-de-France ; des Lorrains, comme Guise et Mayenne, qui régissent la Provence et la Guyenne ; pourquoi le duc de Chevreuse est en Auvergne, et le prince de Guéméné dans le Maine. Us sont là, non en vertu d'un droit aristocratique ou d'une

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tradiUdn héréditaire quelconque, mais parce qu'ils ont su profiter de Tincapacité d'une femme ou de la faiblesse d'un enfant pour leur arracher par la force un lambeau du pouvoir royal. Ils n'en prétendent pas moins garder ce qu'ils ont pris, en faire une propriété à titre incommutable, et même en assurer la survivance à leurs héritiers. De bonne foi, un pareil état de choses pouvait-il être toléré, et est-il même de ceux qu'on peut réformer? La royauté n'était-elle pas en défense légitime en réclamant ce qui était sa chose, son bien propre, sa substance et sa raison d'être, le droit de choisir et de révoquer à son gré ceux qui dirigent en son nom son administration et ses armées ? En un mot, des seigneuries indépendantes peuvent subsister dans un État et devenir même un utile élément de liberté politique ; mais des fonctionnaires indépendants, c'est purement et simplement l'anarchie : on ne peut en conscience reprocher à Richelieu d y avoir mis ordre.

Je m'arrête, car incriminer la conduite de la noblesse française, c'est, par le temps démocratique qui court, enfoncer une porte trop grande ouverte. Je n'y ai insisté un instant que pour avoir le droit de faire à une classe (plus importante que la noblesse, et n'appartenant pas comme elle à un passé qui a disparu sans retour), à la bourgeoisie, au tiers état, à l'élément populaire, en un mot, un procës assez différent en la forme, mais au fond assez analogue. Je viens de dire que

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le plus grand tort de la noblesse avait été, non de réclamer des privilèges, mais de s'approprier des fonctions publiques. Pareillement, à mon sens, le tort de la bourgeoisie, et ce qui caractérise d'une manière fâcheuse son r6le dans Thistoire, c'est d'avoir été beaucoup moins soucieuse de réclamer des droits que de demander des places et de s^en être contentée, quand elle les obtenait.

C'est un lieu commun qui ne vaut presque pas la peine d'être répété que de dire que la France, telle que nous la connaissons, tient beaucoup plus à l'égalité qu'à la liberté. C'est ce que prouve jusqu'à l'évidence la facilité avec laquelle elle a supporté depuis un siècle, à plus d une reprise, la dictature, tandis qu'elle a toujours frémi à l'ombre seulement de la résurrection d'un privilège. Mais ce n'est pas d'hier que date cette préférence. Il y a longtemps qu'elle s'est manifestée, comme un véritable trait du caractère national, dont, dans ses rapports avec le tiers état, la royauté a habilement et après tout assez légitimement profité.

Il n'est assurément, dans les annales d'aucun peuple, de spectacle plus intéressant à étudier que celui du progrès continu de cette bourgeoisie française aussi laborieuse qu'intelligente, qui s'élève lentement, de siècle en siècle, par le travail et par l'étude : marche ascendante d'autant plus digne d'être suivie avec une curiosité admirative que le point de départ est plus bas, et que plus nombreux, plus difficiles à franchir, sont les

obstacles qui barrent le chemin. Depuis les humbles merciers du moyen âge, abritant leur petit trafic au pied d'un castel féodal dont le seigneur tour à tour les protège et les rançonne ; depuis les timides corporations d'artisans groupées, sous la main de l'Église et à l'ombre des cathédrales, jusqu'à cette puissante bourgeoisie du XVIII* siècle, qui était déjà tout (quoi qu'en ait dit Sieyës) dans TÉtat, qui remplissait toutes les fonctions publiques et alimentait tous les canaux de la vie sociale, — inépuisable pépinière de financiers, de commerçants, de savants, de lettrés, de légistes, de magistrats et même de ministres, — quelle incommensurable distance a été parcourue I Mais comment se fait-il que, pendant ce long et merveilleux développement, parmi tant de biens que le tiers état a su acquérir à la sueur de son front, la liberté politique n'ait jamais figuré soit comme le fruit, soit comme l'instrument de tant d'autres conquêtes? Ce n'est pourtant pas qu'à plusieurs reprises, la bourgeoisie, se rendant justice à elle-même et fière de son importance, n'ait réclamé sa part dans le gouvernement des affaires publiques et dans la confection des lois. Ce désir si légitime s'est exprimé souvent avec vivacité, parfois même avec violence. Quelle impétuosité, par exemple, dans ce mouvement d'émancipation communale dont Augustin Thierry a tracé un si vivant tableau ! Quelle audace dans les principes professés 4)ar les états généraux de 1357! Quelle

sage hardiesse dans les réformes réclamées par les cahiers du tiers, au milieu des guerres religieuses, aux états de Blois ou d'Orléans! A entendre certains orateurs du troisième ordre, dans ces assemblées, on dirait parfois qu'on va assister à la proclamation d'un bill des droits, et que la France a trouvé ses Hampden et ses Pym pour revendiquer en son nom toutes les libertés publiques. Et puis, soudain, les esprits se calment, l'effervescence tombe, le bruil s'apaise et non seulement aucune liberté n'est conquise, mais le mouvement prend un tournant inattendu, et c'est la royauté au contraire qui sort de cette épreuve avec une force nouvelle. Et, chose plus singulière encore, la bourgeoisie, qui tout à l'heure criait si fort, est la première à applaudir à cette extension du pouvoir royal, on dirait presque à en triompher.

Que s'est-il donc passé? En y regardant de près, on voit que cet étrange revirement est le résultat d'une manœuvre très habile de la royauté qui se renouvelle périodiquement après chaque crise et qui consiste à offrir à la bourgeoisie, au lieu d^une liberté qu'elle réclame, un progrès dans Tégalité. Au moment où le tiers état déjà soulevé et en armes va conquérir une franchise, la royauté intervient à temps et Tinvite à travailler avec elle à la suppression d'un privilège. Périodiquement aussi le tiers état se laisse séduire et lâche, je ne dirai pas précisément la proie pour l'ombre, mais

la revendication d'un droit pour une satisfaction d'intérêt ou d'amour-propre.

Rien ne serait plus curieux à étudier dans le détail que Tart avec lequel cette substitution s'opère. Le procédé varie suivant Foccasion, le résultat est toujours le même; un jour c'est une juridiction ou une redevance féodale qui a donné lieu à de tels abus, qu'un peu plus elle va être détruite par un mouvement de révolte légitime, et ceux qui en souffrent et l'auront mise à bas acquerront peut-être le droit d'être jugés par leurs pairs ou de s'imposer eux-mêmes. La royauté arrive et leur rend le service de le^ délivrer du vieil héritage du passé qui les gêne. En place elle établit un tribunal régulier ou une imposition mieux assise, mais donnant lieu à la création d'un office de finance ou de judicature, qu'elle rend accessible, sans distinction de naissance, à tous ceux qui sauront le mériter ou qui pourront le payer. Une aulre fois, c'est une réforme de législation si impatiemment réclamée par le tiers état, qu'il serait capable et menace déjà de la prendre de force, si on le fait attendre : la royauté prend les devants, en fait l'objet d'un édit sagement conçu, et pour en assurer l'accomplissement, c'est encore un emploi nouveau qu'elle s'empresse d'établir et auquel elle déclare que tout bourgeois bien famé pourra prétendre. Ainsi au lieu de laisser partager ou réduire son pouvoir, la royauté réussit toujours à Tétendre en y associant la bour-

RICHELIEU ET LA I^ONARCHIE ÀB30LU6« 499

geoisie, et sa recette uniforme est de faire des fonctionnaires pour ne pas laisser naître des citoyens. Le troc étant accepté par les deux partis intéressés, c'est ainsi que s'opère tout naturellement ce phénomène, au premier moment un peu singulier, d'un progrès simultanément acquis, de siècle en siècle, à Fautorité royale et à l'égalité civile. Le simple énoncé de quelques noms propres proclame et explique à la fois ce rapprochement. Qu'est-ce que Nogaret, ce grand justicier des exécutions autoritaires de Philippe le Bel? Un clerc de basoche, élevé à la faculté de droit de Montpellier, petit juge de la sénéchaussée de Nîmes. Et qui voit-on auprès de Charles VII, pour l'aider à panser, par une autorité douce mais souveraine, les plaies de nos guerres civiles? L'argentier Jacques Cœur, fils d'un orfèvre de Bourges. Et auprès de Louis XI^ pour l'aider à en finir, par ruse et par force, avec les petites seigneuries féodales? Un barbier et un médecin. C'est ainsi que la royauté a toujours su, par une habile communication de ses faveurs, se ménager des auxiliaires dans la bourgeoisie pour faciliter chacune des extensions de son pouvoir. Je parlais tout à rheure de cette liste de gouverneurs de province trouvés à l'avènement de Richelieu, et toute composée de princes et de grands seigneurs. Si M. d'Avenel, dans un de ses prochains volumes, peut, grâce à ses habiles recherches, nous fournir une liste exacte des intendants que Richelieu leur

âOÔ RICHELIEU ET LA MONARCHIE ABSOLUE.

substitua (au moins dans la réalité sinon dans le titre de leurs pouvoirs), je gagerais que tous les noms seront, cette fois, tirés de la bourgeoisie ; et si ma supposition est fondée, j'aurai le droit d'en conclure que cette différence de qualité fut précisément une des causes qui rendirent si faciles l'établissement et l'exercice d'un pouvoir exorbitant. La bourgeoisie, sans doute, eut plus d'une fois à se plcdndre des abus d'autorité des intendants et surtout de leurs exactions financières, mais au fond elle n'était pas fâchée, qui sait? Peut-être même était-elle flattée que les instruments de l'oppression même dont elle était victime eussent été choisis dans ses rangs. C'était alors, entre elle et ses nouveaux maîtres, querelle de ménage et de famille. Elle criait, sans doute, et quelquefois même assez haut; mais si quelque noble factieux faisait mine de prendre sa cause, elle eût volontiers dit, comme la. femme de Sganarelle : « Et s'il me plaît d'être battue, moi, que vous importe ? »

M. d'Avenel permettra donc que ces considérations que le temps et Fétu de m'ont suggérées me rendent moins sévère que je ne l'étais autrefois, et qu'il ne Test aujourd'hui, pour l'action de la royauté française dans notre histoire. Après tout, des deux grandes classes avec lesquelles la royauté avait à traiter, l'une s'est mise si fort en faute, qu'elle a rendu sa déchéance légitime; l'autre a accepté un marché qu'apparemment elle trouvait

à son goût. Pour ne pas tirer parti de tels avantages, il eût fallu chez nos rois une constance dans Tesprit de mesure et de désintéressement dont quelques individus, au plus, sont capables, mais qu'il serait chimérique d'attendre d'une série de générations. La royauté a fait son jeu en ne s'arrétant pas devant des résistances ou peu dignes d'égards ou peu solides : tous les pouvoirs humains tiennent de la nature de ces corps élastiques, qui s'étendent indéfiniment quand aucun obstacle du dehors ne vient les comprimer. A la vérité, en s'étendant, leur action s'affaiblit et finit par s'annuler elle-même.

Ces réflexions d'ailleurs, quoique plus complètes aujourd'hui et plus raisonnées qu'autrefois dans mon esprit, n'y datent pourtant pas d'hier. Dans des écrits publiés il y a quelque trente ans^, j.e signalais déjà ce rapport constant qu'on remarque d'époque en époque entre l'accroissement de l'autorité royale en France et le développement de Tégalité civile. Je remarquai à cette occasion que l'un des derniers rois de France, Louis XVIII, essayant, du haut de son trône à peine rétabli, de donner la forme d'un octroi royal à une charte due à la force des événements plutôt qu'à sa bonne volonté, avait cru devoir insérer en tète, non point quelque grand principe de droit libéral, comme ceux-ci : Nul ne peut être arrêté sansjuge-

1. Du caractère de l'histoire civile en France, février 1854. État de V opinion publique sur la Révolution de il 89, février 1855.

âOâ RICHELIEU ET LA MONÂflCHlE ABSOLUE.

ment, ou : Le domicile du citoyen est inviolable, mais bien cet axiome à la fois administratif et égalitaire : « Tous les Français sont égaux devant la loi el également admissibles aux emplois publics. » C'était un dernier écho de la tradition de sa race.

Le moment même où je faisais part de cette remarque au public leur donnait quelque chose d'assez piquant : c'était en 1853 ou 1854, au lendemain de la proclamation du suffrage universel. Il semblait que cet appel de tous les Français sans distinction au droit électoral fût le dernier terme et le couronnement suprême de ce grand développement d'égalité, que tant d'historiens libéraux avaient célébré. Au delà du suffrage universel, on pouvait croire qu'il n'y avait plus rien et qu'on avait véritablement touché cette fois les colonnes d'Hercule. Tout était donc fini et complet, en fait d'égalité, il semblait qu'il était temps de penser à la liberté. Eh bien, était-ce la liberté politique qui sortait cette fois dépouillée de liens et d'entraves de ce grand courant démocratique? Nullement, elle n'avait jamais été si oubliée, si décriée, si compromise. Le suffrage universel par son premier acte faisait don à la France d'un pouvoir, tout entier concentré sur une seule tète, et qui, sans abandonner aucune des prérogatives de la royauté antique, prétendait seulement la marquer d'une nouvelle empreinte, et fourbir à nouveau les vieilles armes en les retrempant dans les

grandes eaux populaires. La dictature impériale et plébiscitaire recueillait résolument la succession de Richelieu et de Louis XIY. Comment donc cette prétention était-elle accueillie, je ne dirai plus par la bourgeoisie (ce serait faire revivre des distinct tions de classes qui n'existent plus), mais par la France politique, industrielle, commerçante, agricole, fille de Tancien tiers état, et légitime héritière de toutes ses conquêtes? Non seulement sans murmure, mais avec acclamations bienveillantes. Et c'étaient souvent C/Cux-là mêmes qui, en demandant la réforme électorale, avaient amené le suffrage universel, qui se montraient le plus accommodants pour le nouveau pouvoir, moyennant qu'ils pussent obtenir, sous forme de fonctions largement rémunérées, le prix de leur adhésion. Tel qui avait invoqué la justice du peuple élait heureux de présider un conseil d'État : tel qui avait réclama le droit au travail devenait un orateur officiel de gouvernement, d'autres se faisaient attribuer des sénatoreries bien rentées. En un mot, c'était le vieux jeu sous de nouveaux masques : c'étaient toujours des aspirants libéraux de la veille, devenus des fon<ttionnaires satisfaits du lendemain : l'égalité et l'autorité marchant encore cette fois de concert, la main dans la main, l'empire sortait de la révolution de 1848 par la même porte que la royauté, des agitations du xv" siècle, de la Ligue et de la Fronde.

Ce résultat, je le sais, n'a duré qu'un jour, et les

partisans du pouvoir absolu qui s'étaient applaudis de le voir renaître rajeuni par la grâce d'un plébiscite n'ont pas eu longtemps à s'en applaudir. Mais sommes-nous bien sûrs de ne pas assister de nouveau à quelque spectacle du même genre ? Le cycle de nos transformations sociales et politiques est-il parcouru tout entier? Il parait difficile, je l'ai dit, de revoir encore une fois ce développement corrélatif de l'égalité et de l'autorité que j'ai assez tristement signalé, puisque l'égalité paraît, par le suffrage universel, avoir, en principe, atteint son dernier complément. Les principes pourtant ne sont pas tout et ne portent pas dès le premier jour toutes leurs conséquences, et il se pourrait que même, après trente ans de suffrage universel, il y ait eu encore, au moins en pratique, un pas à faire en fait d'égalité. C'était apparemment Tavis d'un grand connaisseur en démocratie, qui, le lendemain de la chute de l'empire, annonçait, du haut du balcon de Belleville, que la troisième république appelait au pouvoir de nouvelles couches sociales. Elles n'y étaient donc pas encore arrivées du premier coup en 1848, et on nous invitait à voir en 1870 le point de départ d'un nouveau progrès du mouvement égalitaire.

U est à croire qu'il est accompli aujourd'hui, les amis de M. Gambetta n'ayant pas manqué de réaliser sa prédiction sur sa tombe. De nouvelles couches sociales nous gouvernent donc! Et on peut se demander si elles se montrent si éprises

de la liberté politique^ qu'elles ne puissent se prêter à leur tour^ le cas échéant, à quelque accommodement du même genre que leurs devancières? Je ne sais^ Texpérience seule pourra nous l'apprendre. Mais en attendant, et en les regardant faire, je leur trouve déjà une passion pour les fonctions publiques, une ardeur à s'en emparer depuis qu'elles sont à portée de le faire, une facilité à violer toutes les règles pour y parvenir, qui ne me paraissent pas de très bon augure. Quand on aime tant les places, on n'a guère le temps de songer aux droits. Ne les avons-nous pas déjà vues, pour faire la vacance de quelques sièges de président ou de conseiller, fouler aux pieds, avec l'inamovibilité de la magistrature, la plus précieuse des garanties libérales? Qu'au lendemain de quelque crise, un dictateur surgisse du sein de l'armée ou de la foule (les républiques sont très sujettes à ce genre d'accident) et qu'il leur offre des faveurs pour tenir lieu des libertés sacrifiées, combien sont-ils ceux dont le stoïcisme se refuserait à l'échange? Bien hardi qui oserait répondre ! Je m'arrête, car m'avançant davantage sur le terrain délicat de la politique présente, je m'écarterais trop du sujet qui m'a mis la plume à la main, et M. d'Avenel pourrait me le reprocher. Ce n'est pas la royauté, en effet, il le sait comme moi, qui pourrait courir aujourd'hui une aventure dictatoriale: moins que tout autre elle y serait propre. Elle ne peut renaître, elle ne renaîtra

â06 RIGUCLIEU ET LA MONARCHIE ABSOLUE.

qu'entourée de ces institutions de liberté dignes et régulières, dont elle a déjà fait jouir la France au commencement de ce siècle, et dont M. d'Avenel a raison de regretter qu'elle n'ait pas connu plus tôt l'utile soutien. Quand je l'engage donc à porter un peu moins de sévérité sur cette grande institution dans ses prochaines études, je ne parle que du passé et ne défends l'intérêt que de la vérité des faits et de la justice de l'histoire.

Octobre 4884.

Montrés émînent confrère, M. Duruy, a terminé, il y a peu d'années, la grande Histoire des Romains^ qui est l'œuvre de toute sa vie. Son récit s'arrêtant au moment où, par la séparation des deux empires d'Orient et d'Occident, la seule unité qu'ait connue le monde ancien est pour jamais dissoute, le dernier tableau qu'il a dû peindre est celui de la révolution religieuse qui a précédé et peut-être déterminé cette scission. Le triomphe du christianisme, l'événement sans pareil qui remplit à lui seul tout le iv' siècle de notre ère, ne figure donc, dans ce vaste travail, que comme le dénouement d'une longue histoire.

C'est en me plaçant à un tout autre point de vue que j'avais essayé moi-même, quelques années auparavant, de présenter l'ensemble et la suite des Relatiom de VEmpire romain et de FÉglise

chrétienne pendant ce même iv* siècle. M. Duniy a bien voulu faire à cet ouvrage,, dont je connais toutes les imperfections, l'honneur de le citer plusieurs fois avec éloge. L'approbation d'un tel juge a une autorité que personne ne contestera, et qui s'accroît peut-être dans le cas présent par ce fait que ses appréciations et les miennes, au sujet de la même période historique, diffèrent en plus d'un point. C'est un critique très obligeant pour la personne, nullement partial pour les idées de l'auteur, que j'ai rencontré en lui. Tout ce qui part de M. Duruy ayant à mes yeux une véritable valeur, j'ai dû chercher à m'expliquer à quoi tenaient au fond nos dissentiments, et je ne crois pas sans intérêt de faire connaître le résultat de cet examen aux esprits curieux de voir comment des idées différentes peuvent modifier, chez des auteurs consciencieux, le jugement à porter sur les mêmes faits.

En y regardant de près, en effet, je suis arrivé à constater que la divergence avait surtout ceci pour motif : c'est que ce qui était aux yeux de M. Duruy une fin est pour moi un commencement. M. Duruy s'attache à décrire les causes qui ont amené la décomposition de l'ancienne société romaine : je cherchais surtout à apercevoir et mettre en lumière le travail de fermentation intérieure qui préparait une civilisation nouvelle prête à sortir de ce corps en dissolution. L'empire, à la fin du rv" siècle, n'est plus, aux yeux de

M. Duruy, qu'un cadavre dont la vie s'est lentement retirée et qu'il ne songe qu'à ensevelir avec honneur ; j'y voyais une larve dont va se dégager un être jeune et vivant : c'est donc le même tableau que nous traçons, mais éclairé par de tout autres jeux d'ombre et de lumière ; quoi d'étonnant que rien ne soit pareil, ni l'aspect général ni l'effet produit par chaque objet en particulier?

C'est, dès la première page, dans le récit de la vie du premier empereur qui a fait passer TÉglise chrétienne de l'oppression à la liberté, qu'éclate l'opposition dont j'ai cherché à pénétrer le secret. Nous mettons, M. Duruy et moi, le lecteur dans l'embarras d'avoir à comparer deux portraits de Constantin qui ne se ressemblent pas et qui ne peuvent guère se rapporter à un même original ; et cet écart du début n'est pas sans conséquence pour la suite. Très souvent, en effet, c'est de l'idée qu'on se forme d'un personnage historique, de l'image sous laquelle on se le représente, que dépend le caractère qu'on assigne aux événements où il se trouve mêlé. Cette disposition à incarner toute une époque dans un homme est naturelle et même jusqu'à un certain point légitime. Non que je veuille attribuer aux hommes, même les plus illustres, aux souverains même les plus puissants, ce rôle prépondérant que leur prêtait une ancienne école historique, aujourd'hui surannée. Je suis plus loin encore d'admettre (suivant la théorie contraire, maintenant plus à la mode) que chacun

de nous n'étant que le produit du milieu où il a pris naissance, on puisse juger l'esprit d'une société tout entière d'après un exemplaire éclatant pris pour échantillon. Non ; mais ce qui est vrai, c'est que ceux qui marchent à chaque moment de l'histoire à la tête des peuples sont appelés, tout ensemble, à exercer une action propre et à subir celle du temps oCl ils vivent. Animés des idées et des sentiments de leurs contemporains, ils en déterminent et peuvent en modifier l'expression. L'art de Thistorien consiste à distinguer la nature générale du mouvement qui les pousse en avant et la direction particulière qu'ils ont su y imprimer. Leurs traits gardent l'empreinte très reconnaissable de leur race et de leur origine, mais c*est leur effigie qui reste gravée sur la monnaie courante de toute une génération, et c'est à ce double point de vue que nous avons dû étudier, M. Duruy et moi, la médaille qui nous présentait la figure de Constantin.

Pour M. Duruy, la chose est simple : Constantin n'est qu'un politique et (peu s'en faut même) un philosophe. S'il s'est rallié au christianisme, c'est qu'il s'est aperçu que, par un développement insensible qu'aucune mesure répressive n'avait pu arrêter, la force et l'influence avaient passé, dans l'empire, du côté des chrétiens : avec le coup d'œil d'un habile homme et la résolution d un homme d'État, il s'est associé à temps à un mouvement que rien ne pouvait plus ralentir. Le mobile de sa

conduite est donc à peu près celui que des juges malveillants prêtent à la conversion d'Henri IV. 11 a trouvé commode et prudent de se ranger du côté où se portait la majorité de ses sujets. Seulement, voici la différence qui ne laisse pas d'être considérable. Quand Henri IV se faisait catholique, iU apportait son adhésion à la religion légalement dominante dans TÉtat qu'il avait à gouverner. L'union la plus intime rattachait depuis des siècles le trône français à l'autel catholique. Une fois rentré dans le giron de TÉglise dont il devenait le fils aîné, Henri n'avait plus qu'à régner au même titre et dans les mêmes conditions que ses aïeux. Tout autre est la situation de Constantin : c'est le paganisme, au contraire, qui est le culte officiel de l'empire, et jamais lien plus étroit n'a uni une religion à un État, puisque l'empereur était souverain pontife de son vivant, en attendant qu'il fût fait dieu après sa mort. Toutes les institutions léguées par la république, ou fondées par le régime impérial, portaient l'empreinte de l'antique croyance qui avait couvert de sa protection le berceau de la cité romaine et s'était associée à tous les progrès de sa grandeur. Paix, guerre, lois, tout se faisait en son nom : sénat, armée, magistrature, tout était marqué de son sceau. Pour lui substituer une foi nouvelle, il fallait opérer un bouleversement complet, et renouveler tous les pivots de la vaste machine dont le mouvement régulier assurait, d'une extrémité de l'empire à l'autre, toute

^â DEUX PORTRAITS DE CONSTANTIN.

la vie administrative et sociale. Constantid, suivant M. Duray } n'eut pas même la pensée de tenter une opération de ce genre qu'aucune puissance humaine n'aurait pu accomplir en un jour : il n'eut même jamais le désir de renoncer à Tinstrument de règne qu'une religion d'État, dont il était le chef, mettait à sa disposition. Ce fut donc la liherté seulement et une mesure toujours assez restreinte de faveur qu'il se mit en devoir d'assurer à l'Église chrétienne. Quant à lui transférer la domination, ridée n'en traversa pas son esprit. Tous les récits faits à ce sujet par les écrivains ecclésiastiques sont des rêves d'imaginations exaltées, ou des prétextes inventés après coup pour justifier des prétentions ambitieuses. M. Duruy recherche et énumère avec soin les preuves (effectivement elles sont nombreuses) de ce fait, que le culte ancien ne perdit pendant le règne de Constantin aucune de ses principales prérogatives, et que Constantin lui-même ne renonça jamais à prendre la part qui lui appartenait dans la direction de ses ministres et dans l'éclat de ses cérémonies.

Et le Constantin, ainsi décrit, a dû être aidé, dans cette manière de traiter de haut les choses religieuses avec le sang-froid indifférent de la politique, par Télat d'esprit, produit de son éducation, où il était arrivé lui-même sur ces sortes de matières. C'était une croyance vague à l'unité divine, que M. Duruy définit quelque part en ces termes, un honnête et tranquille déisme : Fauteur de VHis-^

.DBUX PORTRAITS DE CONSTAJ«TIN, 213

taire des Romains nous affirme que toutes les intelligences élevées dans l'empire en étaient là. Il y avait, nous dit-il, un long effort fait par la philosophie depuis des siècles pour supprimer la pluralité des dieux, non pas en la combattant directement et en mettant ces êtres surhumains aux prises les uns avec les autres, mais en les rapprochant, au conlrairo, et en les confondant, en les envisageant comme les formes différentes d une unité suprême, et en formant ainsi, de leur alliage, la statue (Tun Dieu unique déjà visible pour beaucoup. Ce Dieu composite, produit d'un syncrétisme artificiel, prenait divers noms et revêtait diverses formes suivant les temps, les lieux et les pays : c'était, par exemple, tantôt Phœbus, tantôt Mithra, l'un et lautre ayant le soleil pour emblème. A cette double personnification de l'astre qui éclaire le monde, Constantin ne vit point de difficulté, soit à associer, soit à substituer le nom île Jésus-Christ. Sa conversion au christianisme n*alla pas plus loin ; encore aimait-il mieux se servir d'une expression ambiguë [divinitas)^ le divin^ qui pouvait convenir à tout le monde et ne le compromettait avec personne; et c'es», en effet, le lerme qui figure sur l'arc de triomphe qui porte son nom, et qui passe pour avoir été élevé par lui, après que la victoire l'eut rendu maître de Rome. M. Duruy m'excusera si je m'obstine à ne reconnaître dans cette esquisse aucun des traits que Tétude des documents m'a fait apercevoir. Tant

de sagesse, à mon sens, n'a jamais habité l'âme de Constantin. J'ai pris au sérieux, et je ne m^en cache pas, le récit fait par Eusëbe de Césarée de la conversion du souverain dont il fut le confident et l'ami. J'y trouve, à un point de vue purement psychologique, un caractère de réalité vivante, qu'un moraliste, ou même un romancier habitué à sonder les replis de l'âme humaine doit avoir peine à méconnaître.

Voici ce récit, si différent du lableau présenté par M. Duruy.

L'empire, depuis la révolution administrative opérée par Dioclétien, est divisé en quatre régions gouvernées par des souverains différents portant le nom, soit d'Auguste, soit de César. Constantin vient d'hériter de son père le gouvernement des Gaules; une querelle s'est élevée entre lui et Maxence, celui de ses parents et collègues impériaux qui réside à Rome, et il s'avance, à la tète de ses troupes, pour vider par les armes ce différend. Il est jeune, ardent, tout semble lui sourire; il a franchi sans peine les passages des Alpes et n'a plus, pour arriver sur les rives du Tibre, que des plaines tout ouvertes et sans défense à parcourir. Mais là une dernière épreuve l'attend, plus à craindre que toutes les autres : il faut pénétrer le fer à la main dans Rome, la ville éternelle, la ville sacrée. C'est là que son rival siège encore, au pied du Capitole, entouré de tout le prestige des souvenirs. De mémoire d'homme et d'empe-

reur — depuis le Rubicoi^ passé par César, — jamais pareille tentative n'a été faite. Sans doute pendant les deux derniers siëclei bien des Augustes et bien des Césars ont été proclamés loin de Rome, portés sur le pavois par quelques légions ; mais à peine avertie par un écho lointain, Rome s'est soumise sans murmure: sénat at peuple sont venus au-devant du nouvel élu pour l'accueillir par de serviles acclamations. Cette fois, Maxence tient bon, il faut combattre. Victorieux, Constantin tient entre ses mains la capitale du monde; vaincu, il n'est plus qu'un rebelle et un sacrilège qui attente à la majesté romaine. A cet instant suprême, le besoin de conjurer le sort par une protection surnaturelle, — sentiment que chacun de nous a dû éprouver au moins une fois dans sa vie au jour des crises décisives, — s'empare de Tâme de Constantin : il lève les yeux vers le ciel pour implorer ce souverain et mystérieux auxiliaire.

Mais qui est-ce donc qui réside au ciel? et quel nom faut-il invoquer? C'est la question même qui se débat, à ce moment, d'un bout à l'autre du monde connu. Ces dieux que Rome révère et dont Constantin va visiter le sanctuaire, il y a, à l'heure présente, dans toutes les villes, dans toutes les bourgades de Tempire, des hommes, des femmes, des enfants qui nient à la fois leur bonté et leur puissance, qui leur jettent le mépris à la face. Pour défendre l'honneur de ces dieux aussi publi-

216 DEUX .P0RTRA1T5 D^ CQNSTANTJN..

quemerit outragés, on déploie vainement, depuis deux cents ans déjà, toute la sévérité des lois et toute la rigueur des supplices. Rien n*y fait, les contempteurs de la majesté divine se multiplient chaque jour, et' pour un qui sort de la vie avec un chant de triomphe, mille viennent se dénoncer eux-mêmes. Ces dieux sont donc impuissants à venger leurs injures, puisque la marée qui bat leurs temples et leurs autels monte toujours ! En face d eux se dresse un autre Dieu qui porte un nom nouveau, mais que ses adorateurs appellent le tout-puissant et le maître du monde. Celui-là sait châtier ses ennemis, car de quatre empereurs qui régnaient quand a été publié le dernier édit de proscription contre ses disciples, trois ont déjà péri de mort violente; un seul, celui qui avait laissé ces menaces sans exécution. Constance, bienveillant pour les chrétiens (comme on les çippèlle), est mort paisiblement entouré de Taffection de ses sujets; et c'est celui-là même dont Constantin vient de recueillir la bénédiction paternelle. De ce côté donc est la force et avec elle la fortune. Constantin invoque le Dieu des chrétiens, son appel est entendu, il prie, il est vainqueur et il adore.

Où est la difficulté d'admettre la vraisemblance d'une telle narration? Où est le droit absolu d'en contester la véracité? Est-ce que ce n'est pas la nature humaine prise sur Je fait? Et remarquez que du récit d'Eusèbe (dont je reproduis fidèlement

DEUX rORTRAITS DE CONSTANTIN. 217

le caractère moral), je retranche à dessein tout ce qui se rapporte à la vision miraculeuse dont rÉglise a gardé le souvenir. Non, à Dieu ne plaise, que je veuille en contester la réalité et engager les auteurs chrétiens à cesser de s'en prévaloir; car si on trouve quelques difficultés à faire accorder dans le détail sur la nature du prodige le récit de Lactance et celui d'Eusèbe, M. Duruy en trouve bien plus encore à expliquer lapparition du fameux labarum sur la plupart des monnaies, des inscriptions et des insignes impériaux à partir de cette époque. Mais il est admis, dans un certain monde critique, qu'en vertu d'un axiome a priori^ on doit écarter de l'histoire, sans examen, tout incident présentant un caractère surnaturel ; je crois donc utile de me conformer pour un moment à cette injonction, tout en me permettant de la trouver, pour mon compte, parfaitement arbitraire et constituant un véritable préjugé contraire aux saines règles de toute science expérimentale; et cette concession accordée, je ne m'en crois que plus en droit d'affirmer que le fait de la conversion de Constantin telle que la raconte Ëusèbe n'en reçoit aucune atteinte. In hoc signo vinces. En supposant que Constantin n'ait pas vu ces mots écrits en lettres de feu dans un nuage lumineux, il pouvait les lire avec une évidence presque aussi convaincante dans le spectacle de la toute-puissance impériale tenue en échec par quelques victimes désarmées mourant avec le signe de la croix.

Et qu'on veuille bien faire attention aussi que, quelle que soit la pieuse admiration d*£usèbe pour ce grand effet de la puissance divine, le molif pourtant qu'il prête au travail opéré dans l'esprit de Constantin reste trop mélangé d ambition et d'intérêt humain pour qu'on puisse y voir un de ces miracles extérieurs de la grâce qui transforment subitement un homme. Constantin, au pont Milvius, n'est pas saint Paul sur le chemin de Damas; il ne se relève point transfiguré, et de persécuteur devenu un saint ni même un chrétien accompli. C'est tout simplement un homme qui a fait un vœu et qui est reconnaissant de l'avoir vu exaucé. Je comparais tout à l'heure le personnage défini par M. Duruy à Henri IV entendant sa première messe. Mon héros ressemble beaucoup plus à Clovis après la bataille de Tolbiac, et la suite des faits pourrait encore s'expliquer sans en demander davantage.

La question maintenant qui se présente est de savoir laquelle des deux dispositions morales que nous prêtons, M. Duruy et moi, à Constantin s'accorde le mieux avec l'état général des esprits, tel qu'il régnait dans l'empire à cette heure décisive ; laquelle des deux images, en un mot, figure le plus naturellement dans le cadre où il s'agit de la placer. Est-il vrai d'abord, comme M. Duruy l'affirme, que, par suite d^un progrès latent de la réflexion philosophique, l'idée de l'unité divine, substituée à la multiplicité des dieux, fût devenue

une croyance familière, qui déjà, admise tacitement au fond des cœurs, ne demandât pour paraître au dehors que Tencouragement d'une circonstance favorable, comme Tappel soit de la puissance, soit du génie politique? Avait-on donc pu s'avancer si fort par le travail seul de la raison sur elle-même, dans le chemin du monothéisme? Ce n'est pas l'avis d'un connaisseur (dont le nom n'effrayera pas M. Duruy), et qui doit avoir beaucoup réfléchi, car il a beaucoup disserté, sur le développement des idées religieuses chez les divers peuples, sans parti pris assurément en faveur d'une intervention miraculeuse quelconque ? « Un fait capital (dit pourtant M. Renan) et stir lequel nous ne nous lasserons pas d'appeler ratte?ition des critiques, c'est qu'il n'y a aucun exemple d'une nation polythéiste qui soit arrivée d'elle-même au monothéisme. » Ce qui n'est jamais arrivé, suivant M. Renan, à aucune nation, était-il donc le fait de la société romaine, au moment où elle les accueillait à peu près toutes dans son sein ?

J'avoue que j'en doute fort, et sur ce point (bien que ce ne soit pas mon habitude), je serais volontiers, sans restriction, de l'avis de M. Renan. En tout cas, si l'aspiration vers la croyance en un Dieu unique existait quelque part dans la société impériale, ce ne pouvait être que dans les rangs les plus élevés, comme un résultat de l'étude, et le fruit dune culture intellectuelle raffinée et délicate. Mais dans les rangs inférieurs et populaires

non seulement ce progrès n'était nullement visible, c'est le mouvement, c'est rabaissement contraire qui se manifestait de toutes parts. Jamais la superstition polythéiste n'a exercé un empire plus brutal que sur la plèbe des villes impériales : jamais elle n'a revêtu des formes à la fois plus variées et plus basses, ni paru sous des aspects tour à tour plus hideux ou plus grotesques. J'accorde que les rudes génies de la vieille Rome, ou les aimables déités de la Grèce, ne comptaient plus parmi les philosophes ou les penseurs que peu de sectateurs fidèles ou fervents : mais, précisément, parce qu'un scepticisme discret avait répandu comme un nuage sur ces régions relativement élevées de la pensée religieuse, dans la foule, l'instinct religieux lui-même, loin d'être étouffé, semblait s'être accru en déviant. C'était un besoin aveugle de s'incliner n'importe devant quelle idole ; une soif de croire, prête à s'ctancher aux sources les plus impures avec toute la fureur d'un appétit sensuel. Il se peut qu'on dissertât savamment dans les écoles sur la nature divine, . à la suite d'Aristote et de Platon ; mais, dans les rues, le plus éhonté charlatan et le plus vil thaumaturge trouvaient des auditeurs et des disciples. Je veux bien que le nom de la divinité abstraite se rencontre parfois dans les jeux d'esprit de Sénèque, dans les confessions d'une belle âme comme Marc- Aurèle, dans les hyperboles chagrines d'un Perse ou d'un Tacite : mais on chercherait vainement

DEUX PORTRAITS DE CONSTANTIN. 22i

cette statue d'un Dieu unique j dont M. Duruy nous parle, dans les orgies grossières toujours mêlées de sorcelleries et d'invocations magiques, dont les tableaux de Pétrone et d'Apulée souillent nos regards. Infidèle à la gravité du culte comme des mœurs de ses pères, la Rome des empereurs se prêtait, en fait de caprices religieux, comme de tout autre, àtoutes les débauches de Timagination orientale :

Tous les monstres d'eigypte ont leur temple dans Rome,

dit Corneille, et jamais peinture ne fut plus vraie. La ville éternelle était devenue lasentinede toutes les superstitions du monde.

Je sais bien que Constantin, né dans -une famille déjà souveraine, n'appartenait pas à cette tourbe vulgaire si prompte à se précipiter aux pieds de tous les autels. Mais ce serait pourtant une grande erreur de penser que le milieu où dut se passer sa jeunesse et où s'est éveillée son intelligence eût rien qui ressemblât à un centre littéraire ou philosophique. Si on a pu dire, avec quelque apparence, que la philosophie était montée sur le trône avec les sages empereurs de la famille Flavienne, il y avait, à la naissance de Constantin, deux siècles pour le moins qu'elle en était descendue. La dure condition que les dangers croissants de l'empire imposaient désormais à ses maîtres, la nécessité

de guerroyer sans relâche sur quelque frontière reculée contre les Perses et les Goths ne leur laissaient guère le loisir de s'adonner aux travaux de Tesprit : et ce n'était pas parmi les maîtres dans l'art de bien penser et de bien dire qu'une élection habituellement improvisée dans les camps, sous le coup d'un péril pressant, avait pris la 'coutume d'aller les chercher. Un trait éclatant de bravoure, Ténergie (fût-elle un peu rude) du caractère, étaient de meilleurs titres pour aspirer au commandement que des lauriers académiques remportés dans les écoles d'Athènes, de Rome ou d'Alexandrie. Les lettrés faisaient les panégyriques de tous les empereurs, mais ne prétendaient guère à le devenir. L'histoire ne nous dit pas quels furent les précepteurs qui s'occupèrent de l'éducation de Constantin ; mais, élevé à la cour de Dioctétien et de Galère, — l'un fils d'un greffier et l'autre d'un pâtre, — tous deux simples soldats avant d'être couronnés, j'imagine que l'atmosphère qu'il y respira lui apportait plus d'inspirations martiales que philosophiques. Un acte de foi, qu'on peut, si l'on veut, à ce premier moment de sa vie, qualifier de superstition, • — état d'âme assez fréquent, même de nos jours, chez ceux qui vivent en face de la mort, dans le hasard des combats, — n'avait donc rien qui différât de ses habitudes. Lactance ne nous raconte-t-il pas que le vieux Galère luimême, persécuteur acharné des chrétiens, au moment d'expirer dans d'atroces souffrances,

venait, par un tardif édit de tolérance, de rendre à ses victimes le droit de vivre, à la condition qu'elles prieraient leur Dieu de le soulager de ses maux? Ce mourant qui implore d'un Dieu inconnu quelques jours de vie, et ce jeune ambitieux qui attend de lui la victoire, ne sont-ils pas du même temps, de la même société et de la même famille? . Sortons maintenant des camps où vivait Constantin, pour entrer dans ces écoles où peut-être il n'a jamais mis le pied. En quoi le déisme de bonne compagnie, professé à mots couverts dans des cénacles de beaux esprits, ressemblait-il au Dieu adoré sur la croix dans les catacombes? Rien ne fut jamais, au fond comme dans la forme, et en réalité comme en apparence, plus différent. Le Dieu philosophique, — s'il était reconnu quelque part — était une divinité accommodante et prudente qui fuyait le scandale et craignait, sur toutes choses, de froisser les habitudes, de désobéir à la loi et de déplaire à la police. Pour ne choquer personne et ne causer aucun conflit, elle consentait volontiers à se déguiser, suivant les lieux, sous les traits de Jupiter, d'Apollon ou d'Osiris. Peu délicate en fait de société, elle se rencontrait sans scrupule, dans les temples et dans les lieux publics, avec les idoles ramassées de tous les bouts de la terre : elle marchait en tête des armées en commun avec les images de tous les tyi'ans gorgés de sang ou souillés de débauches qui, après avoir fait gémir le monde pendant leur vie, étaient, régu-

lièrement après leur mort, l'objet de serviles apothéoses. L'exemple de cette facilité d'humeur avait été donné, dès l'origine, par le premier et le plus sage de ceux qui, peut-être au fond de l'âme, se sont inclinés devant la pensée du Dieu unique. Le maître de Platon et d'Alcibiade n'avait-il pas toujours recommandé à ses disciples de se conformer au culte établi? Condamné comme impie pour avoir laissé périr sa croyance dans son enseignement, n'avait-il pas demandé qu'on sacrifiât, en mémoire de lui, un coq à Esculape?

Puis, était-ce bien l'unité divine dans la stricte et rigoureuse acception qu'on apprenait aux initiés à apercevoir dans l'ombre d'une pensée muette et solitaire? Les écoles les plus avancées dans les arcanes de la métaphysique n'admettaient-elles pas elles-mêmes un partage de la nature divine ? Le néoplatonisme alexandrin, par exemple, le suprême effort de la philosophie païenne, n'était-il pas arrivé à reconnaître, en dehors de l'Être absolu, renfermé dans une impassibilité silencieuse, toute une série d'êtres intermédiaires, formant comme une chaîne de transmission qui communiquait le mouvement aux révolutions du monde sensible?

Ne parlons donc plus d'unité, c'était de primauté seulement qu'il était question. C'est encore Tavis de M. Renan, auquel je suis heureux une fois de plus d'adhérer : « On arriva bien, dit-il (en parlant du progrès desidéesreligieusesàcette époque), à opérer une classification, une hiérarchie des

dieux dont il. n'y a point de traces dans Tétat primitif de la religion arienne : on créa une sorte de président ou de monarque du sénat, auquel on prêta la plupart des attributs du Dieu unique, mais le choix se porta tantôt sur un dieu, tantôt sur un autre : le dieu primus inter pares ne fit point disp£u*aître ses rivaux. »

Aucun tableau n'est plus exact et rien ne peint mieux l'impossibilité où- était la raison humaine d'arriver par elle seule à la conception parfaite de l'unité divine, ou, si elle s'y élevait par instants et par éclairs, de s'y tenir. C'était sous l'image du soleil, nous dit-on, qu'on se représentait volontiers cette unité suprême : la comparaison faite par l'instinct populaire était juste : c'était bien, en effet, l'astre dont l'œil humain ne peut regarder fixement plus d'une seconde la lumière éblouissante.

Ce fut la merveille, le véritable miracle moral opéré par le christianisme d'avoir rendu familière aux plus humbles, aux déshérités de l'intelligence comme de la fortune, cette conception majestueuse dont la sagesse humaine elle-même se détournait avec une sorte d^effroi. Mais si l'abord en avait été rendu plus facile depuis la venue du Christ, ce n'était au prix d'aucune concession faite, d'aucun mélange adultère emprunté, au souvenir et au contact de l'idolâtrie. Loin de là, le Dieu des chrétiens, bien différent du Dieu si tolérant des philosophes, c'était toujours Jéhovah, le Dieu

jaloux, celui dont la voix retentissante avait ébranlé le Sinaï par cette menace répétée depuis lors d'âge en âge : « Tu ne feras point d'autre dieu devant ma face. » A la vérité, Tordre divin ne retentissait plus comme un anathëme au milieu des foudres et des éclairs. Pour se rendre supportable aux regards de Thomme, Dieu lui-même s'élait montré à la terre dans Péclat voilé de la perfection humaine. Mais cette condescendance miséricordieuse ne rendait que plus impérieux pour la conscience des chrétiens le devoir de ne laisser subsister dans leur pensée aucune image à côté du type incomparable de la pureté sans tache. Adorer Dieu sous un autre nom que celui du Christ, c'était désormais la faute irrémissible, le blasphème indigne de pardon. Le moindre enfant chrétien, en quelque lieu qu'il fût né, dès qu'il avait reçu le baptême, apprenait à répondre à tout païen qui l'interrogeait comme Éliacin à Athalie :

Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.

Cette profession exclusive d'un seul culte, ce mépris affiché pour tout autre, c'était là le signe distinctif qui avait, dès le premier jour, signalé les chrétiens à l'attention et à l'hostilité des populations. Saint Paul en avait fait la première épreuve le jour où, traversant une des plus brillantes cités de TAsie Mineure, il avait voulu planter la croix en face du temple de la grande Diane des Ëphé-

siens : la foule faillit Tégorger, et, depuis lors, une clameur, une huée populaire ne cessa pas de s'attacher aux pas de la prédication chrétienne, partout où la portaient les apôtres ou leurs disciples. On s'est demandé parfois d'où venait cette passion sanguinaire au sein de mœurs habituellement plus accommodantes. C'est bien simple : en quelque lieu que se présentât le missionnaire du Christ, il était l'ennemi de la superstition locale, et quand la multitude s'ameutait aux cris : « Les chrétiens aux lions », c'est qu'elle croyait avoir contre eux l'honneur de son dieu national à défendre et un grief personnel à venger. Ainsi s'explique cette haine du genre humain, odium geiieris hiimani, qui, nous dit Tacite, leur était imputée.

Et ce n'était pas seulement la foule : non moins sévères dans leur appréciation des chrétiens, non moins prompts à les condamner étaient ces sages, ces hommes prudents, ces esprits d'élite, en qui M. Duruy se plaît à voir les sectateurs secrets du Dieu unique, maîtres et modèles de Constantin. Ceux-là, précisément parce qu'ils n'attachaient plus qu'une très médiocre importance aux diverses formes du culte populaire, n'en étaient que plus portés à juger dédaigneusement, du haut de leur science ou de leur doute philosophique, la ferveur exaltée de ces hommes étranges qui se laissaient traîner au supplice plutôt que de rendre à des idoles sans vie un hommage sans conséquence. Ce vain scrupule leur paraissait une

démence digne, peut-être, de pitié, mais qui avait à leurs yeux le grand inconvénient de troubler la régularité d'un ordre établi. Ah! si les chrétiens s'étaient contentés de demander à élever une église ou un temple dans quelque coin de Rome, on leur eût fait sans difficulté leur part dans la tolérance commune. On les aurait volontiers fait bénéficier, comme d'autres, de la règle politique sagement suivie par Rome dans l'organisation de ses conquêtes, et qui consistait à ménager tous les préjugés populaires et nationaux, en tâchant de les faire vivre en paix les uns à côté des autres.

Ne dit-on pas que le doux Alexandre Sévère avait placé rimage du Christ dans un des oratoires de son palais? Que les chrétiens l'y eussent laissé figurer paisiblement, tout était dit, la persécution s'arrêtait d'elle-même et, dussent les officiers chrétiens aller faire leurs dévotions en cachette au Dieu de leur préférence, il n'était point de dignité, pas même l'empire, à laquelle chacun d'eux ne pût aspirer. Mais c'était justement celte promiscuité dont les chrétiens ne voulaient entendre parler à aucun prix : un esprit de prosélytisme et de propagande souvent agressive les animait : ils n'étaient pas plutôt établis quelque part que, par des polémiques serrées et par des provocations piquantes, ils attaquaient la religion de leurs voisins et appelaient à eux, au grand ennui et au grand émoi des familles, les femmes, les jeunes gens, tous les cœurs et les esprits ardents. Il n'y

avait pas moyen de vivre en repos avec de pareils trouble- fête s, et les gouvernants, on le sait, ont de tout temps pris en mauvaise part ce qui les dérange. Puis, à certains jours, les pratiques du culte national de Rome faisaient partie des cérémonies légales et étaient réglées par la consigne militaire; y manquer, c'était aux yeux d'un bon administrateur une irrévérence touchant à la rébellion et que l'obstination rendait intolérable.

Je me suis, je l'avoue» fait quelquefois un plaisir, en étudiant les actes des martyrs (ces drames vivants et passionnés où tout est relaté avec un soin exact : questions du juge, réponses de Taccusé^ interruptions de la foule), à me représenter quel était l'état d'esprit du magistrat romain au moment où il allait prononcer la sentence falale. La plupart du temps, il me semble voir en face de moi quelqu'un de ces penseurs discrets dont M. Duruy nous décrit la disposition morale. En tout cas, ce juge est très peu dévot aux dieux qu'il sert et qu'il va venger; on voit assez clairement, à certains traits, qu'il est, pour son propre compte, indifférent à toute superstition, voire même à toute croyance. C'est le cas en particulier du plus fameux de tous ces proscripteurs, de Pilate lui-même, qui demande en souriant ce que c'est que la vérité, au moment où il va, pour une cause religieuse, envoyer un innocent à la mort. Le regret de la condamnation qu'ils doivent prononcer est, comme chez Pilate, souvent visible chez ces interprètes

éclairés d'une loi barbare. Ils ne partagent aucune des fureurs homicides de Tassistance qui les environne. Mais ils n'arrivent pas à comprendre comment des êtres doués de sens, plutôt que de verser un peu de vin dans une coupe ou de brûler un peu d'encens, poussent la rage jusqu'à sacrifier leur vie et à désobéir à l'empereur. Ce n'est pas l'impiété, c'est la déraison qui les choque, c'est l'indocilité et l'illégalité qu'ils châtient.

Oserai-je le dire ? je trouvais d'autant plus de facilité à entrer pour un moment dans leurs sentiments, qu'il me semblait avoir assisté parfois, dans ma vie, et surtout dans ma jeunesse, à un spectacle qui présentait avec celui-là une lointaine analogie? Par moments (tenant compte, bien entendu, de la différence des temps et de l'adoucissement des mœurs), je croyais saluer au passage quelque fonctionnaire public de ma connaissance. Combien n'étaient-ils pas nombreux, en effet, surtout au commencement de ce siècle, ces administrateurs nourris à la fois dans les doctrines du xYiii** siècle et dans les traditions de la centralisation impériale, disciples dévots de Voltaire et du code Napoléon., témoignant à la religion, sous des égards extérieurs, un mépris mal déguisé, mais inquiets de tout développement inusité de zèle, qu'une croix de mission plantée quelque part, ou un ordre monastique introduit dans leur département, empêchait de dormir, et qui étaient tout prêts à appliquer (non assurément

les supplices et la morl), mais toutes les rigueurs de la police correctionnelle pour la moindre violation d'un règlement de police, faite par une procession sur son passage! Aux yeux de ces amis de la paix à tout prix, qui mettaient le culte de la loi civile au-dessus de tout autre, une importance exagérée attachée aux idées et aux pratiques religieuses était sottise ou fanatisme, et dès qull pouvait en résulter un trouble dans, les esprits ou un embarras administratif, leur impatience passait toute mesure. Ils étaient prêts à appeler à leur aide, pour y mettre ordre, toutes les sévérités légales ; ils ne s'en regardaient pas moins euxmêmes et n'en étaient pas moins réputés comme des amis des lumières, et des hommes véritablement éclairés.

Si Constantin n'eût été qu'un des hommes éclairés de son temps, il aurait été élevé comme eux dans une prévention contre les chrétiens dont il aurait eu peine à se défaire. L'intolérance dogmatique de ces illuminés, qui gênait, dans l'application, une des règles séculaires de la politique impériale, — leur refus de s'associer, même par une adhésion muette, à l'étiquette des cérémonies officielles, — lui auraient paru autant d'indices d'une faiblesse intellectuelle et d'un esprit d'indiscipline qui ne permettaient pas de compter sur la fidélité de sujets si peu dociles, et encore moins de leur confier des fonctions publiques. Il aurait pu trouver prudent, au lendemain d'une

victoire contestée, de donner quelque facilité à Texercice de leur culte et quelque sécurité à leurs personnes, afin de ne pas se créer des ennemisdans une secte qui venait de faire preuve de sa force : mais il n'en aurait pas moins conservé à leur égard un fonds de mépris et de méfiance dont tous les hommes d'affaires et d'expérience dont il était entouré lui auraient conseillé de ne pas se départir. A des gens si incommodes, qu'il fallait tout à la fois ménager et contenir, il n'aurait accordé qu'une bienveillance tempérée par beaucoup de réserve, une tolérance limitée par des précautions suffisantes pour ne pas leur permettre de gagner à la main, d'empiéter sur les droits de TÉtat et de troubler le repos public. Il se serait surtout donné de garde de les admettre dans ses faveurs et de laisser entrer dans le cœur de la cité politique des novateurs qui, sans le vouloir peut-être et sans le savoir, en ébranlaient les fondements.

Est-ce donc là l'altitude prise par Constantin en face du cliristianisme? Où trouve-t-on, chez lui, la moindre trace de cette réserve et de ce calcul ? A combien de signes n'aperçoit-on pas, au contraire, même dans le récit de M. Duruy, un élan et une effusion qui, dès le premier jour, attirent le néophyte vers tout ce qui porte le nom de chrétien, avec une confiance qui se trompe parfois d'adresse et paraît à plus d une reprise dénuée de clairvoyance ? Sans doute, le premier édit de tolérance, publié à Milan après la victoire du pont Milvius,

ne fait qu'établir, en principe général, la liberté de tous les cultes, et les chrétiens n'y sont compris que pour être appelés à participer au bienfait de cette liberté commune. Mais que conclure de là? Avec la meilleure volonté du monde, pouvait-on ce jour-là aller au delà? et voudrait-on que, à peine maître du pouvoir, Constantin eût conçu la pensée de se faire du soir au lendemain le proscripteur de la religion quïl professait la veille, et qui était, de temps immémorial, le culte officiel de Tempire ? Quelle folie ! quelle chimère ! Une chute immédiate, suivie d'une réaction violente, eût été le châtiment d'une témérité aussi insensée. Cependant, dans cet édit lui-môme, toutes les fois que le nom des chrétiens est prononcé, comme la bienveillance du législateur est déjà sensible ! Comme son langage, dont le ton est jusque-là hautain, semble s'adoucir et presque s'attendrir ! Quel empressement à effacer les traces et à panser les plaies de la persécution ! Quelle largeur dans les dispositions qui rendent, non seulement aux simples fidèles, 'mais aux communauté chrétiennes elles-mêmes {corpori christianorum), jusqu'à la moindre parcelle des biens qui leur ont été enlevés ! Quand on a vécu comme nous au lendemain de confiscations révolutionnaires, et qu'on sait combien il est difficile en ce genre de revenir sur les faits accomplis et de restituer à des possesseurs spoliés des Valeurs déjà entrées dans la circulation générale, ne voit-on pas qu'un acte de réparation

rétroactive aussi étendu était, sans autre commentaire, un hommage et un aveu assez significatif?

Cette prédilection pour les chréliens est bien plus visible encore dans le second édit, publié en Orient, après que la chute du dernier de ses collègues, Licinius, eut rendu Constantin maître de tout l'empire. Cette fois le document législatif est accompagné d*un préambule qui est une véritable confession de foi, et où M. Duruy reconnaît lui-même la trace de la main d'un évêque. C'est que, en effet, des évéques entourent désormais la personne et remplissent la cour de Constantin : ils sont ses conseillers, ses commensaux, ses confidents : il ne voit plus que par leurs yeux et ne parle plus que par leur bouche. C'est le tableau que nous présente lun d'entre eux, Eusèbe de Césarée, dans une biographie dont certains traits, j'en conviens, peuvent être taxés d'exagération, car le vaniteux prélat se complaît trop visiblement dans la peinture d'une intimité royale dont il a beaucoup joui avant de finir par en abuser. Eusèbe, pourtant, écrivant pour des contemporains, n'a pu altérer le caractère général des faits dont tant de témoins survivaient. Il y a d'ailleurs un indice plus certain encore de l'ascendant exercé sur l'esprit de Constantin par les chrétiens ministres ou fidèles : c'est à eux qu'appartiennent désormais les grandes dignités publiques, et les ambitieux qui y aspirent, voyant d'où souffle le vent de la

fortune, s'empressent de se ranger sous la loi nouvelle. L'Église voit affluer dans son sein (à son grand dommage) des conversions intéressées :

c'est là en tout temps un des plus tristes, mais l'un des plus sûrs symptômes de la puissance. Nul doute, par conséquent, que, dès le commencement du règne de Constantin, et jusqu'à la fin, les chréliens n'aient eu en partage la faveur, sinon la domination; et dans un régime de pouvoir absolu, les deux choses se touchent et Tune mène promptement à l'autre. Nul doule, non plus, qu'en s'abandonnant ainsi à Tinfluonce chrétienne, Constantin n'ait obéi à un sentiment de conviction intime et personnelle, puisque, soit do la philosophie, soit de la politique, il ne pouvait recevoir que des conseils opposés.

Mais, comment expliquer, va-t-on dire, que .

Constantin, devenu ainsi chrétien de cœur et même de profession extérieure, ait gardé les insignes et exercé l'autorité qui ne devaient appartenir qu'au chef de la religion païenne? que le titre de souverain pontife lui soit attribué encore sur toutes les médailles qui portent son effigie, — enfin qu'on le voie, à plus d'une reprise, dans le Code, légiférer en cette qualité? L'anomalie, j'en conviens, est étrange, et ce n'est pas la première fois qu'elle est relevée. La question a mis à l'épreuve et, en quelque sorte, au supplice les ressources d'esprit et d'imagination des éruditsdetousles temps. C'est en particulier l'objet de la surprise, presque

du scandale des savants du xvn* siècle, élevés dans un état de chose régulier, en face d'une Église paisiblement dominante, au sein d'une société assise sur des institutions dont personne ne contestait le principe. Le bon Tillemont, par exemple, reste tout interdit et se confesse naïvement hors d'état de trouver le mot de l'énigme.

D semble que, ici encore, l'expérience des révolutions doive nous rendre l'intelligence plus facile. Le xix' siècle, en effet, est (si j'ose m'exprimer ainsi) payé pour savoir que les âges de transition donnent le spectacle de toutes les incohérences et de toutes les inconséquences. Au moment où de grands changements sociaux ou religieux s'opèrent, les vieilles institutions ne se laissent pas en un jour déposséder ou transformer par Tesprit nouveau : un instinct de conservation fait, aux sociétés comme à ceux qui les dirigent, une loi de se prêter, entre le passé et le présent, à d'étranges compromis, à des mélanges hybrides et contre nature. Le souverain pontificat était l'une des attributions les plus précieuses de ce pouvoir composite et toujours précaire qui constituait d'autorité impériale. C'était à ce titre qu'un maître tout-puissant, mais toujours menacé, tenait sous sa main une corporation importante, ayant des représentants dans toutes les provinces, toutes les cités et même toutes les bourgades de son empire. Y renoncer, c'eût été pour Constantin ébranler lui-même son pouvoir, au moment où il

avait plus que jamais besoin de raffermir, et fournir à l'opposition païenne, que sa défection personnelle ne pouvait manquer de susciter, un redoutable moyen d'action. A la place de Tempereur, qui eût été souverain pontife? Un rival sans doute, qui, faisant parler les augures et présentant les aigles sacrées aux légions, serait devenu le plus formidable des adversaires. Constantin devait rester souverain pontife, quand ce n'eût été que pour empêcher qu'un autre le fût. C'était peu logique, direz-vous, oui, mais c'était prudent, et il y a longtemps que la logique, quand elle est aux prises avec l'intérêt, est accoutumée à avoir tort.

L'histoire, en réah'té, est pleine de ces arrangements bizarres destinés à faire vivre en paix, pendant un jour, des tendances qui se heurtent, des partis qui se combattent, des principes qui devraient s'exclure réciproquement. Je ne vois pas, par exemple, que quand Jacques II se fit catholique, il ait renoncé à exercer les droits de chef de l'Église anglicane et que les évêques de cette Eglise aient refusé de recevoir de lui l'investiture. El quoi de plus singulier que les règlements éta blis après la paix de Westphalie pour maintenir l'équilibre entre les confessions rivales qui se partageaient l'empire germanique? Il y eut alors des principautés ecclésiastiques qu'on continuait d'appeler des évêchés et qui passaient alternativement d'un titulaire catholique à un protestant, en sorte

que, quand le prélat de TÉglise romaine venait à mourir, Thérétique arrivait avec femme et enfants pour prendre possession de la dignité, de la demeure et des revenus de la mense épiscopale.

Et de nos jours, est-ce que les réformateurs les plus ardents à réclamer la séparation de TËglise et de rËtat ne sont pas les plus empressés, dès qu'ils arrivent au ministère, à exercer toutes les prérogatives accordées, par le concordat de 1801, aux souverains catholiques de la France, et les plus prompts à se formaliser si on leur en dispute la moindre parcelle ? Le matin ils proclament que le cléricalisme est Tennemi public, et le même jour ils nomment des évèques, ordonnent des Te Detim, et trouveraient très mauvais qu'un cardinal se coiffât de la barette rouge sans l'avoir reçue de leurs mains. Nous comprenons, nous peut-être, et encore à grand'peine, comment de telles prétentions peuvent s'accorder. Mais un jour, quand le commentaire vivant donné par les faits aura disparu, nos descendants pourront-ils s'expliquer cette bizarrerie, et les contradictions qui s'étalent tout au long dan^ notre Journal officiel ne semblent-elles pas faites tout exprès pour

Aux Saumaises futurs préparer ilos tortures

En tout cas^ si cette difficulté, plus apparente que réelle, arrête quelques esprits, il est bon qu'ils sachent qu'elle n'est pas propre au règne ni au

caractère de Constantin: elle s'étend beaucoup plus loin, car on compte jusqu'à six de ses successeurs, incontestablement baptisés et très publiquement chrétiens, qui ont continué à se prévaloir dans leurs actes publics de cette qualité de souverain pontife du culte païen : ce n'est que le septième , le jeune Gratien, qui, après un demi-siècle écoulé, en refusa les insignes, à la grande surprise et au grand regret des sénateurs encore païens, lesquels ne lui demandaient nullement ce sacrifice. C'est qu'à ce moment la transition était faite, le paganisme discrédité, vaincu, disparaissant des campagnes comme des villes, pouvait être traité sans ménagement : la démonstration de son impuissance avait été faite par Téchec de la tentative réactionnaire de Julien: Téquivoque, devenue choquante sans être utile, pouvait cesser sans inconvénient. Mais si la participation extérieure de Constantin à la direction du culte païen est un fait insignifiant dont on ne peut tirer aucune conséquence pour juger de l'état de son esprit, il n'en est pas de même de la part active, ardente, passionnée qu'on le voit prendre aux luttes intestines qui viennent déchirer l'Église chrétienne. C'est, en effet, très peu de temps après le triomphe de Constantin qu'éclate en Orient le fameux schisme d'Arius, qui va rester pendant un siècle la grande épreuve de la foi et l'un des principaux événements de l'histoire. Par une dispensation mystérieuse de la Providence, aux épreuves de la persécution succéda

pour l'Église Tépreuve presque plus douloureuse de l'hérésie. Si Constantin n'eût été que le politique qu'on nous représente, assez indifférent en matière religieuse et prudemment libéral en fait de culte, on ne voit pas trop pourquoi ce dissentiment survenu entre chrétiens l'aurait préoccupé: il semble même qu'il n'y eût rien là qui fût pour lui déplaire. S'il ne faisait bon accueil à la secte nouvelle que pour ménager sa force, une division, l'obligeant à moins d'égards, lui rendait, dans ses rapports avec elle, la vie plus facile et une plus grande liberté d'allure. S'il n'eût songé qu'à mettre en pratique un principe général de tolérance, que lui importait qu'il y eût deux Églises, au lieu d'une, se recommandant du nom du Christ? Il y avait déjà tant de cultes en présence : un de plus ou de moins, pourquoi en aurait-il pris souci? A Alexandrie, où le schisme prenait naissance, le Sérapéion restait debout et on ne songeait pas encore à le détruire. Quand, en face de ce vieux témoin de la piété égyptienne, deux sanctuaires chrétiens se seraient ouverts, l'un présidé par Athanase et l'autre par Arius, où était le grand mal? Il ne s'agissait que d'empêcher les gens qui les fréquentaient de se battre et de s'injurier dans les rues ; à quoi un peu de police aurait suffi. Et quant à la difficulté dogmatique qui faisait le fond du débat, — la question de savoir s'il y a identité ou pluralité de substances au sein de la Trinité chrétienne, — c'était, à coup sûr, aux yeux d'un

homme politique, une subtilité d'école dont son jugement sommaire n'aurait pas daigné s*inquiéter. Combien diffère de cette impartialité hautaine, le sentiment exprimé par Constantin ^ à la première nouvelle du trouble survenu dans Féglise d'Alexandrie? Dès la première heure, son émotion est extrême : il accourt en toute hâte comme pour mettre le pied sur une étincelle qui peut allumer un incendie, et quand il voit la flamme gagner, malgré ses efforts pour l'éteindre , un cri de douleur et d'effroi s'échappe de sa poitrine. Il faut lire sa première proclamation adressée à la fois à Tévêque catholique et au fauteur de l'hérésie pour les inviter à mettre un terme h leurs dissentiments. M. Duruy ne conteste pas l'authenticité du document dont il ne cite pas les expressions les plus significatives: « Puisque, par le bienfait de Dieu, y est-il dit, les rayons de la vraie lumière et la règle de la véritable religion sont sorties comme du sein de l'Orient, pour éclairer l'univers entier, Je pensais, non sans motif, que vous deviez demeurer les guides du salut de toutes les nations... Mais, 6 bonté divine ! quelle nouvelle a frappé mes oreilles, ou plutôt blessé mon âme!... Retournez donc à votre mutuelle charité, rendez au peuple ses embrassements fraternels... rendez-moi à moimême mes nuits tranquilles et m'en laissez jouir sans inquiétude : que je puisse jouir comme un autre de la pure lumière et de la vie paisible! Si je n'obtiens pas ce résultat, il faut que je gémisse,

que je fonde en larmes, et que je n'aie plus un moment de paix sur la terre. Car comment aurais-je l'esprit en repos, tant que le peuple de Dieu, le peuple de mes frères dans le sei^vice de Dieu, est divisé par un injuste et profond dissentiment? »

Quel langage! Est-ce celui d'un indifférent qui invite des importuns à vivre en paix pour le laisser lui-qième en repos et ne pas fatiguer ses oreilles du bruit de leurs querelles? N'est-ce pas, au contraire, l'accent d'un croyant troublé au fond de l'âme dans l'intimité d'une conviction encore récente, mais profonde, et voyant avec terreur vaciller la lumière qui éclairait sa voie?

Ce désir ardent de rétablir l'unité au sein de l'Église chrétienne devient, à partir de ce moment, Tunique préoccupation de Constantin : c'est le sentiment qui dicte tous ses actes, sans toujours les bien inspirer, ni les rendre tous également judicieux. Entre les conseillers, désormais divisés, qui se disputent sa confiance, il cherche avec anxiété à qui il doit la donner tout entière, sans parvenir ni à fixer son choix ni à le bien placer. Loin de ménager, il prodigue un peu à l'aveugle son intervention. Le voilà d'abord qui vient assister en personne au concile de Nicée, pour prêter force légale aux décrets de la sainte assemblée, sans s'inquiéter du scandale que peut causer, à un public étonné, la présence impériale dans une réunion composée des proscrits de la veille. Puis, sous l'empire d*habiles et perfides

influences; le doute se glisse et des nuages s'élèvent dans son esprit : après avoir sévi contre Ârius, il finit par exiler Athanase. Mais j'ai dit, et je persiste à croire, que cette incertitude même est l'indice d'un effort réfléchi fait pour découvrir où est, en fait de religion, l'autorité qu'il doit reconnaître, et conformer ainsi sa conduite, sur ce point qui lui tient au cœur, à une règle plus haute que celle que lui aurait dictée son intérêt. L'indécision et la faihlesse ne sont, en effet, nullement des traits habituels de caractère chez le dernier empereur à qui la postérité ait décerné le nom de Grand. On n'en trouve aucune trace dans sa conduite là où la politique seule est engagée : tout y révèle, au contraire, à la fois cette promptitude et cette persistance de résolution qui sont le propre de l'esprit de gouvernement. C'est seulement quand la religion est en cause qu'on voit apparaître chez lui une agitation fiévreuse, signe du trouhle et, par là même, de la sincérité de la conscience^ et je ne vois aucune raison pour ne pas conclure, comme je l'ai fait autrefois, que, « chez un monarque doué d'un caractère très ferme et maître d'une force toute-puissante, l'hésitation qui ne peut naître que du scrupule est la preuve de la bonne foi ».

On dira, je le sais, qu'en fait de scrupules il en est de plus importants que Constantin aurait mieux fait d'éprouver, et que plus d'un acte coupable dont ses panégyristes n'ont pu le défendre, — entre

autres rhorrible tragédie domestique dont Rome a été le théâtre, — n'atteste pas une conscience parvenue à un bien grand degré de délicatesse. L'objection qui peut faire beau jeu à la raillerie et à la déclamation ne paraîtra pas sérieuse à ceux qiri ont étudié quelque peu soit l'histoire, soit la théologie. Ceux-là savent en effet, sans qu'on leur rappelle, que rien n'est plus différent que la croyance, même sincère, à un ordre de vérités surnaturelles, et cette foi efficace et justifiante, qui, sous l'influence d'une grâce divine, épure les sentiments et réforme les mœurs. On peut être croyant et même dévot envers une religion quelconque (hélas I la chrétienne comme toute autre), et, sous lempire des passions ou par la contagion des exemples contemporains, se laisser entraîner à en violer, à plus d*une reprise, les préceptes. Si Ton n'admettait pas que cette inconséquence est possible et même fréquente, toute l'histoire du moyen âge serait incompréhensible : car, assurément, tous ceux qui, à l'approche de l'an 1000, léguaient leurs biens à l'Église pour assurer le repos de leur âme n'étaient pas de mœurs irréprochables et même douces : et tous les criminels que Dante range si complaisamment dans l'enfer n'étaient ni des sceptiques ni des athées. On conviendra, d'ailleurs, qu'en comparant tout à l'heure la conversion de Constantin à celle de Clovîs, je ne m'en suis pas fait accroire et que je n'ai pas attribué, à un acte de foi dicté sur un champ de

bataille à rambition reconnaissante, une grande efficacité morale.

Mais si les sentiments chrétiens de Constantin ont eu si peud'intluence sur la moralité de sa conduite, pourquoi mettre tant de prix à en établir la sincérité? Par une raison bien simple : TimportaiM^e peut être nulle au point de vue du salut de Tâme de Constantin (point sur lequel personne ici-bas n'est chargé de se prononcer) et demeurer très grande pour l'histoire, quand il s'agit de déterminer le caractère qu'on doit attribuer à ses actes et Tappréciation qu'on doit faire des résultats de son règne. Si Constantin n'a été qu'un politique ordinaire occupé à réparer les brèches que le temps et la corruption des mœurs avaient faites dans l'édifice dégradé de la constitution impériale ; si c'est seulement pour concourir à cette œuvre ingrate de restauration, qu'il a appelé le christianisme à son aide, jamais tentative ne fut plus vaine et jamais expérience ne fut plus tôt déçue par l'événement : car le règne de Constantin marque à peine un temps d'arrêt dans la décadence, et M. Duruy a pleinement raison de dire que l'empire païen avait duré trois siècles tandis que l'empire chrétien n'en a duré qu'un. Le personnage lui-même perd beaucoup de l'intérêt qu'on peut mettre à l'étudier, car il n'occupe plus qu'une place qui n'est pas même la première parmi le petit nombre des empereurs qui, dans ces temps malheureux, n'ont pas déshonoré la grandeur suprême ;

il faut le ranger à côté de Septime Sévère, de Décius, d'Aurélien et au-dessous de Dioclétîen.

Mais si Constantin, obéissant k une conviction et non à un calcul, a bien eu l'intention d'appeler en participation de son pouvoir une doctrine qu'il croyait véritable et une autorité qu'il reconnaissait pour légitime, tout change alors : sa figure ressort d'abord avec un relief d'originalité tout particulier, car il est le premier qui ait porté sur le trône des Césars des mobiles de cet ordre ; puis, en définitive, le but qu'il poursuivait a été atteint, car l'Église, qu'il appelait à régner avec lui, n'est plus descendue pendant des siècles de la place où il Ta fait monter.

Peu importe ensuite que cette prise de possession de la société par l'Église se soit opérée et complétée dans des conditions qu'aucun des contemporains de Constantin n'aurait ni conçues ni soupçonnées ; peu importe qu'au lieu de se placer dans les cadres delà constitution impériale, la domination nouvelle se soit élevée sur ses ruines : il n'en reste pas moins certain que c'est à partir de ce règne resté justement fameux dans la mémoire des peuples, que le christianisme a commencé de marquer son empreinte sur les institutions politiques et sur toute cette partie des mœurs publiques qui ne peut se passer des règlements d'un ordre extérieur: et si cette influence, comme on ne songe plus guère à le contester, a été souverainement bienfaisante; si, en sauvant tout ce

qui pouvait être conservé des biens de la civilisation antique, elle a préparé l'enfantement de la civilisation moderne, celui qui le premier a imprimé ce mouvement salutaire mérite d'être compté, non parmi les défenseurs impuissants et bientôt oubliés du passé, mais parmi ces ouvriers de l'avenir qui ont travaillé sous l'œil de Dieu à l'accomplissement de ses desseins.

J'irais même plus loin et j'accorderais sans trop de peine à M. Duruy ce qu'il ne dit pas, quoique parfois il le laisse entendre. Je conviendrais peutêtre qu'essayer d'unir la religion chrétienne à la constitution impériale, c'était tenter un mariage impossible par incompatibilité d'humeur et qui devait hâter la fin d'un des conjoints si mal assortis. Je ne serais pas loin de penser qu'en changeant Taxe de l'antique machine, on affaiblissait ses ressorts déjà usés, et qu'ainsi l'œuvre de Constantin, loin de retarder, a hâté la chute de son empire ; mais je n'en serais encore que médiocrement ému et n'en ferais pas de reproche à sa mémoire. Un peu plus tôt, un peu plus tard, l'empire devait périr; l'essentiel était qu'il ne périt pas tout entier, emportant avec lui tout le travail de l'esprit humain pendant des siècles, comme ces dynasties d'Egypte ou d'Assyrie que leur grandeur colossale et la stature gigantesque de leurs monuments n'ont sauvé ni de la ruine ni de l'oubli ; qui ont disparu, englouties pour jamais, entassées les unes sur les autres, et dont on retrouve la trace

enfouie avec leur mémoire sous une couche épaisse du sol qui les a portées et qui ne les connaît plus. Il ne s'agit pas de savoir si on a préservé ce qui devait succomber ; mais si on a jeté à pleines mains la semence de ce qui allait renaître. Il se peut que, suivant la parabole éternellement juste de TÉvangile, le bouillonnement d'une liqueur nouvelle ait fait éclater les vieux vaisseaux, mais qu'importe si, en se répandant sur des sillons épuisés, elle y a déposé un principe de vie et des germes de fécondité ?

Je reviens ainsi à ce que je disais au début de ces pages, c'est qu'il y a des différences de point de vue qui expliquent la diversité des jugements portés sur les mêmes faits par des narrateurs exactement soucieux de les rapporter avec exactitude, mais qui ne les envisagent pas du même œil : lun regardant en avant et l'autre en arrière, l'un tourné vers l'avenir et l'autre vers le passé ! Cette différence éclate surtout dans les dernières lignes par lesquelles M. Duruy termine le tableau qu'il a tracé du iv® siècle. Après avoir cons-* taté l'attitude d'abord indépendante et puis bientôt supérieure qu'a prise l'Église en face de l'État, dans la période qui va de Constantin à Théodose, il s'écrie avec émotion : « C'est une société nouvelle qui se forme et elle aura deux âmes, Tune civile, l'autre religieuse, qui souvent se combattront. L'ancien monde, où cette division ayait été inconnue, est donc bien mort, il ne reste

plus à son historien attristé qu'à coucher le génie de Rome au sépulcre où le moyen âge le tiendra des siècles renfermé. »

L'expression de cette tristesse est noble et touchante : il est naturel qu'après s'être attaché avec amour à suivre le développement de la grandeur romaine, l'historien éprouve une douleur presque personnelle à en constater le déclin fatal et la ruine consommée. Mais c*est un regret qu'il aura peine à faire partager à ceux qui ne sont pas devenus comme lui, en quelque sorte, citoyen romain par l'étude et l'imagination.

Il est un point cependant qu'ils se garderont de contester. Oui, il est certain que le jour où un souverain, maître comme Tétait Constantin de toutes les forces matérielles d'un grand empire, a salué avec respect une autorité désarmée et lui a reconnu un droit de commander égal au sien propre, bien qu'essentiellement différent, ce jourlà une grande révolution morale a été accomplie. Les sociétés ont eu, à partir de cette date mémorable, je ne dirai pas deux âmes — comme M. Duruy, — mais une âme distincte de leur corps, ce qui n'est pas la même chose : ou, pour parler tout à fait exactement, il y a eu dans toute âme humaine une part, et la plus noble, soustraite au droit de la force et à la souveraineté du magistrat politique. La distinction des deux domaines temporel et spirituel a bien eu cette origine et garde cette signification. Aucune société antique ne l'avait connue, et la

répugnance qu'éprouvaient même des princes chrétiens à renoncer au titre de souverain ponlife atteste combien, à cet égard, la confusion était complète et difficile à dissiper. Si cette union du sacerdoce et de l'empiré était un des traits caractéristiques de ce génie de Rome, que M. Diiruy s'afflige de voir couché au sépulcre, félicitons-nous qu'il y soit descendu et que le moyen âge l'y ait tenu renfermé : et, malgré plus d'un efifort fait tantôt par les rois, tantôt par les peuples pour le ressusciter, Dieu préserve les nations modernes deTen laisser sortir. Sans doute, dès qu'une dualité existe, les conflits sont possibles, et l'accord de deux pouvoirs, malaisé à rétablir, est souvent troublé ; mais c'est le mouvement de la liberté et de la vie, bien préférable à la paix de la servitude et de la tombe: et c'est de cet aifranchissement de la conscience qu'on peut dire avec Montesquieu, que, quel que soit le prix de cette noble liberté, il faut bien le payer aux dieux.

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