EN REMPLACEMENT DE M. DE FALLOUX
(19 janvier 1889)
Monsieur,
Tous ceux qui ont connu, aimé, vénéré M. de Falloux retrouveront sa ressemblance dans le portrait que vous venez de tracer. Ils s'étonneront même, non que vous ayez rendu si pleine justice à ses grandes qualités (un esprit élevé comme le vôtre ne pourrait y rester insensible), mais que vous ayez pu découvrir, je dirais presque deviner tant de traits de sa vie intime pleins d'originalité et de charme que, dans la retraite où il vivait, ses amis seuls croyaient avoir pu apprécier. Je n'éprouve pas cette surprise, car je n'ignorais pas avec quel soin vous aviez étudié votre modèle, et une indiscrétion, que vous excuserez, j'espère, m'a fait connaître quel moyen vous avez heureu-
sèment imaginé pour suppléer à ce que vous n'auriez pu savoir par vous-même.
La description que vous venez de nous faire de la demeure de M. de Falloux au Bourg-d'Iré nous a appris que vous avez voulu visiter ce beau lieu, objet des prédilections de son propriétaire, et où la plus grande partie de sa vie s*est écoulée; mais vous ne nous avez pas mis au fait du détail le plus piquant de cette visite. C est sans prévenir personne, m'a-t-on dit, et sans vous nommer que vous êtes allé, comme un passant inconnu, vous mêler aux habitants de la contré^ où est situé le Bourg-d'Iré, et vous entretenir avec eux afin de surprendre dans leurs propos, sans qu'ils se fussent mis en garde, le souvenir qu'ils conservaient du châtelain de leur voisinage. Vous avez même voulu faire causer dans leur franchise rustique les paysans qui labordaient familièrement tous les jours ; et là, recueillant de toutes les bouches mille preuves touchantes, soit de la bonté de son cœur, soit de la grâce de son esprit ; voyant surtout avec quelle bénédiction était prononcé, jusque dans les plus humbles chaumières, ce nom que vous aviez entendu plus d'une fois maudire parles factions, vous vous êtes plu, m'a-t-on assuré, à convenir que vous appreniez pour la première fois à le bien connaître. Si la malveillance et la calomnie qui n'ont pas épargné M. de Falloux jusqu'à sa dernière heure avaient accrédité quelques préventions dans votre esprit, elles devaient tomber,
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en effet, devant ce témoignage spontané de la voix populaire. J'imagine pourtant que c'est surtout en pénétrant dans Fasile même que M. de Falloux s'était choisi que vous avez achevé de faire pleine connaissance avec sa personne. Là, en effet, tout a été créé par lui et tout porte son empreinte. Ce manoir a une histoire qui est celle même du progrès des idées de son maître. C'était un coin de terre inculte et presque inaccessible, ensanglanté plus d une fois par les combats de la chouannerie : des plans de genêts poussés à hauteur d'homme étaient tout préparés pour servir d*abri aux complots des réfractaires. M. de Falloux en a fait un beau domaine d'un accès ouvert et riant. De vieux arbres enchâssés dans des haies vives et bordant des chemins creux avaient servi de couvert à plus d'une embuscade : on a respecté leur antiquité ; mais ce ne sont plus que les ornements de magnifiques pelouses, où s'étalent au soleil de grands bœufs, lauréats des comices agricoles. Ces pâtres, ces laboureurs, ce sont bien les fils des rudes partisans qui, naguère, à la voix d'un chef, se levaient pour faire le coup de fusil derrière lui : c'est parmi eux que M. de Falloux a trouvé les compagnons dévoués d'une vie de paix et de travail. Voilà comment un gentilhomme vendéen (il aimait à s'appeler ainsi), sans quitter le sol natal ni faillir à la foi de ses pères, était devenu le modèle d'un propriétaire bienfaisant d'aujourd'hui.
Mais passez le seuil de ce château dont le profil
élégant 'et sévère se détâche à rhôrâon. Là, l'aspect change, tout vous parle du royaliste et du chrétien qui. a voulu vivre et mourir devant les images de la grandeur séculaire de l'Église et de la monarchie ; le culte des traditions du passé, joint à Tintelligence des conditions des temps nouveaux : tout est là. Voilà Thomme. Et c'est dans ce cadre et sous cette lumière dignes d'elle que vous avez vu cette noble figure se dessiner devant vos yeux. C'est bien aussi sous ces traits que vous nous l'avez dépeinte. Vous nous avez montré M. de Falloux recevant à sa naissance, avec le sang qui circule dans ses veines, des opinions toutes faites et héréditaires, monarchiques et catholiques, véritable symbole de dogmes politiques autant que religieux, auquel il adhère avec la pieuse soumission de Tenfance : avant l'âge de la réflexion, il est enrôlé dans la fraction la plus militante d'un parti. Mais dès qu'il a jeté un regard sur la société qui l'environne, ses vues et ses idées s'étendent, et, sans cesser de confesser tout haut et même de défendre à tout venant sa foi traditionnelle, il éprouve le besoin d'en élargir la base et de la transformer par l'étude en une conviction réfléchie. A ce qu'il continue de croire par le sentiment et par le cœur, il veut aussi adhérer par la raison. Ce travail de l'esprit sur lui-même est à peine achevé que survient cette suite d'événements imprévus qui l'appelle, au milieu d'une tempête, à prendre part à la direction de l'État. L'avène-
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ment au pouvoir était un moment critique, car il fallait ou déserter ses principes, ou les faire passer en application. L'épreuve n'étonne pas M. de Falloux : parmi les vœux qu'il a formés pour le triomphe de sa cause et le bien de son pays, il fait choix de celui qu'il lui paraît à la fois possible et urgent de réah'ser, et autant il mettait d'ardeur à eo réclamer, autant il va déployer d'habileté pour en assurer l'accomplissement. La veille il s'attaquait franchement aux idées, il va manier adroitement les hommes, et, tendant la main à ceux qu'il combattait hier, c'est sur le champ de bataille même qu'il leur offre et fait accepter par eux un terrain de conciliation. En six mois de ministère, il a fait un acte dont l'effet va survivre bien des années à son pouvoir.
Le lendemain commencent, pour M. de Falloux, ces longs jours de solitude et de retraite qui ne devaient finir qu'avec sa vie : retraite féconde, car vous nous en avez décrit l'utile emploi, mais traversée, hélas ! par trop de douleur et de souffrances. Dans cette nouvelle phase de son existence, c'est toujours le même homme, la physionomie n'est pas changée : c'est le même tempérament moral, fait d'ardeur et de raison ; le mêmemélange de chaleur d'âme et de largeur d'intelligence et, comme vous l'avez si bien dit, de vaillance et do souplesse. Quand, à de rares intervalles, pour remplir un devoir impérieux, il se fait encore entendre ; quand il prend la plume à défaut de la-
parole, c*est bien toujours pour combattre les adversaires de ses chères convictions et relever leurs attaques ; mais c'est toujours aussi pour leur tenir le langage de Thomme d'État qui a su à quel prix s'achète une victoire, et, dans l'entraînement de la lutte, pense aux conditions de la paix future. D'ailleurs, ce n'est jamais ni aux amis ni aux ennemis seuls qu'il s'adresse, mais à un public plus étendu, à la France entière dont il connsdt les exigences et veut ménager même les préjugés.
Peu lui importe alors si, par les précautions qu'il prend pour ne pas blesser sans profit ceux qu'il veut convaincre, il lui arrive parfois de mécontenter ceux qu'il veut servir. Chacun de ces écrits est tout ensemble une généreuse confession de foi et un modèle de sens politique.
Ce caractère général qui fait l'unité de la vie de M. de Falloux, vous avez voulu en retrouver l'expression dans chacun de ses actes ou de ses discours publics dont plusieurs vous ont semblé, non sans raison, assez importants pour mériter un examen particulier. Vous vous êtes acquitté de cette t&che de manière à laisser bien peu de chose à faire après vous. Je me garderais bien, par exemple, de rien ajouter à ce que vous avez dit de l'éloquence de H. de Falloux, du charme de sa parole toujours vivement improvisée, de cette élégance de la forme qui, loin d'atténuer, relevait encore la vivacité des saillies et accroissait la portée du trait, de même que plus le fer est finement
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aiguisé, plus le dard pénètre avant dans les chairs* Certaines de ses répliques, dites-vous, appartient nent à Thistoire. Vous dites vrai. Elles durent, parce que, sous une forme lapidaire, ce sont des maximes gi'avées pour l'instruction de tous les pays : celle-ci, par exemple, que vous auriez pu citer, si bien faite pour élever Tàme des hommes d'État au-dessus de la bassesse de certaines calomnies : « L'injure suit la loi des corps physiques et n^acquiert de gravité qu'en proportion de la hauteur dont elle tombe, » et cette autre, expression d'un vœu qui n'a pas toujours été exaucé : « La France ne veut ni des gens qui ne sont capables de rien, ni de ceux qui sont capables de tout. »
Je n'ai qu'un regret, vous me permettrez de l'exprimer, c'est que vous ne nous ayez pas rappelé dans quelle circonstance (pourtant très fameuse) cette éloquence, qui visait si haut et frappait si juste, s'est révélée pour la première fois à l'Assemblée qui n'attendait rien de pareil de la jeunesse encore inconnue de M. de Falloux. Il y avait là un contraste qui dut en accroître l'efTet et que vous auriez pu heureusement relever. C'était au lendemain d'une de ces secousses révolutionnaires qui, en portant quelques chefs au pavois, retombent si durement par l'arrêt subit de l'activité sociale sur ceux qui vivent de leur travail. Le gouvernement issu de la révolution de février 1848 avait dû pourvoir à des misères pressantes par des
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fessources factices, auxquelles son trésor épuisé ne pouvait plus suffire ; les ateliers nationaux où Ton ne travaillait guère étaient (Revenus une sorte de camp retranché où se fortifiait, derrière des barricades, une foule qu'on avait eu l'imprudence de bercer de fausses espérances, et Timprudence plus grande encore de laisser armée tout entière. Leur dissolution était devenue nécessaire, tout le monde en convenait sur les bancs de FAssemblée constituante : chacun le disait tout bas, un seul eut le courage de venir le dire tout haut à la tribune : avec quelle mesure, avec quels égards vraiment fraternels pour le malheur, avec quel soin de rechercher tous les tempéraments possibles d'une si pénible transition, le texte conservé du rapport de M. de Falloux est là pour l'attester. Hais pendant qu'il parlait, un sourd frémissement parcourait tous les rangs: on savait que dans les quartiers éloignés l'appel aux armes avait déjà retenti ; le flot montait ; on Tentendait mugir et la première vague, le lendemain, faillit emporter l'Assemblée tout entière.
Quelle scène, monsieur, et comme vous auriez su la peindre I Pour trouver une situation pareille où la parole ait eu le caractère d'un grand acte, il faut remonter jusqu'à Cicéron haranguant le Sénat jromain pendant que Gatilina est aux portes. Le cardinal de Retz, après avoir dépeint le sang-froid du président Mole descendant lescalier de la grand'chambre au milieu d'une multitude ameutée
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contre lui, s'écrie dans un transport d adiùiration : « S'il n'y avait pas quelque chose de singulier à dire qu'il y a eu de notre temps un homme plus courageux que M. le Prince et que le grand Gustave, je dirais que c'est M. Premier. » De M. de Falloux aussi rhistoire pourra dire que le courage civil s'éleva chez lui, ce jour-là, à une hauteur que ne dépasse pas l'intrépidité du guerrier sur le champ de bataille. Grand exemple et utile leçon pour celte jeunesse dont l'éducation morale vous tient si justement à cœur, et qui, réservée peut-être à plus d'une épreuve, a besoin qu'on lui enseigne avant tout la fermeté d'âme. Vous avez placé rimage de M. de Falloux à la tribune dans un médaillon achevé : pourquoi nous avoir refusé le plaisir d'en faire le centre et le personnage principal d'un tableau d'histoire ?
L'éloquence de M. de Falloux, vous nous l'avez fait remarquer, malgré la passion contenue qui lui donnait tant de force et de flamme, restait toujours maîtresse d'elle-même. Ce trait distinctif de son talent oratoire n'a jamais été plus visible que dans un autre de ses discours dont vous avez rappelé l'occasion. C'est quand il eut à défendre cette expédition de l'armée française à Rome, préparée par le général Cavaignac pour sauver une tête sacrée du poignard des assassins : résolue par les ordres d'une assemblée républicaine, mais dénoncée ensuite comme une trahison par beaucoup de ceux qui l'avaient votée, quand le hasard d'une élection
leur eut enlevé le pouvoir avec la majorité.
Collègue de notre illustre conErëre M. de Tocqueville, qui gérait à côté de lui le ministère des affaires étrangères, il eut à descendre dansTarène pour le préserver d'injustes attaques. Cette fois aussi, Témeute, bien que vaincue, restait toujours menaçante, et à la vivacité des débats, tels que nous les représente le compté rendu officiel du temps, auK interruptions, aux murmures qui couvrent à tout moment la voix de Torateur, on voit qu'il s'agit encore ici d'un combat plutôt que d'une discussion. Et cependant, malgré cette lutte ardente, M. de Falloux conserve assez de calme pour décrire, dans des termes d'une majestueuse beauté, le rôle incomparable assigné par la Providence à cette cité romaine, deux fois qualifiée par l'histoire de Ville éternelle, deux fois capitale, non pas d'un État, mais d'un monde. Puis, suivant le fil de sa déduction comme s'il n'entendait même pas le trouble qui se fait autour de lui, il s^élève à de hautes considérations sur les conditions nécessaires à rindépendance de l'Église dont la pleine liberté de son chef était à ses yeux la seule garantie. Question toujours renaissante qui émeut si vivement toutes les consciences chrétiennes, et que la courageuse résignation de Pie IX comme la sagesse consommée de Léon XIII maintiennent toujours présente à la pensée de tous les esprits réfléchis et politiques de l'Europe.
11 est aussi difficile que méritoire de bien com«
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prendre les sentiments qu^on ne peut pas partager, On ne pouvait vous demander de vous associer à la vivacité, à la ferveur des opinions monarchiques qui respirent dans tous les écrits de M. de Falloux ; mais vous leur avez rendu justice quand vous affirmez qu'il ne croyait pas que la royauté pût se faire accepter de la France sans se régler sur l'esprit du temps, et qu*i] y avait pour maxime que le passé, par cela seul qu'il est le passé, ne suffit pas au présent. M. de Falloux n'aurait pas exprimé sa pensée en meilleurs termes. Mais vous nous avez raconté un trait de sa jeunesse qui a dû vous expliquer, comme à moi, comment il était arrivé à se faire une idée si intelligente et si large du rôle assigné à la royauté, dont il appelait le rétablissement de ses vœux.
Avant de se mettre au travail pour écrire Y Histoire de Louis XVI, cette œuvre de jeunesse, où respire déjà toute la beauté de son âme, il s'était imposé la tâche délire méthodiquement, la plume à la main, tous les Mémoires de l'histoire de France depuis Yillehardouia jusqu'à Mirabeau. Et qu'avait-il dû voir dans celte patiente étude ? Quel spectacle lui avait présenté ce que vous appelez si bien le travail de la monarchie à travers les siècles! Une même institution, une même maison royale, non seulement associée pendant huit cents ans, mais présidant à tousles développements civils, politiques et sociaux d'une nation . Je ne m'étonne pas de l'impression profonde que dut lui
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faire un pareil spectacle. Rien n^était plus propre à frapper un esprit curieux et réfléchi que ce rôle vraiment sans pareil de la royauté française, toujours prêle, à toutes lesépoques, à s'accommoder de tous les changements (ce n'est pas assez dire), à s'approprier tous les progrès qui se font autour d'elle, à tel point qu'à chaque pas que fait notre patrie vers son unité et vers sa grandeur, l'historien se demande si c'est la royauté qui mené la France, ou la France qui fait sa royauté à son image. Je n'ai pas de peine, en vérité, à me représenter celte suite de tableaux et de portraits qui, passant devant les yeux de M. de Falloux, durent ravir son imagination juvénile.
Ceux qu'il rencontre d'abord, ce sontles premiers Capétiens, chevaliers bardés de fer et seigneurs suzerains de quelques principautés féodales ; mais déjàau pied et àl'abri des remparts deleurs châteaux se groupent d'humbles corporations d'artisans, de modestes communes, de villes : premier germe de ce tiers état qui sera un jour la nation tout entière. L'instinct de la royauté lui fait tendre la main à CCS acteurs obscurs, ignorants eux-mêmes des grandeurs de leur destinée future. Voilà déjà Philippe-Auguste à Bouvines, coniiantroriflamme royale aux milices communales de la ville de Paris. Puis voilà saintLouisel scsfils, premiers justiciers de leur royaume, entourés de ces conseillers et de ces légistes qui, réunis en parlement, doteront la France d'une magistrature indépendante et sauront
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élever la loi au-dessus de la force et du privilège. Bientôt c'est Charles YII conduit à Reinïs au pied des autels par la main dune fille du peuple. A la première aurore des temps modernes, c'est François !•' entouré de toutes les splendeurs de la Renaissance et donnant, parla fondatiotidu Collëg-e de France, la parole à la liberté de la science ; c'est Henri IV inscrivant dans la loi lés garanties de la tolérance ; c'est Louis XIV s'arrachant un instant à l'éclat incomparable des lettres et des armes qui l'environne pour écouter Colbert, et imprimer avec lui l'essor à cette richesse commerciale et industrielle qui doit changer la face économique de la société tout entière. Enfin, c'est Louis XVI, le héros préféré de M. de Falloux, qui, avant de livrer lui-même sa tête aux bourreaux, a encore le temps d'eifacer du code la honte de la torture et de faire cesser les derniers vestiges de la persécution religieuse. Quelle histoire et quelle famille ! quelle moisson de grands hommes et de rois! quelle souplesse dans l'institution! quelle fécondité dans la race ! Quand une branche cesse de fleurir, une autre la remplace pleine d'une sève rajeunie et renouvelée. C'est sous la vive impression, je dirai presque sous la dictée de ces souvenirs, que M. de Falloux s'était tracé à lui-même le modèle des relations qu'il croyait possible, facile même, d'établir entre la royauté de ses affections et la démocratie de nos jours. Il ne lui demandait après tout d'avoir pour les droits et les exigences
de la génération présente qae les égards tant de fois témoignés aux vœux , plus timidement exprimés, des générations passées. Vous dites que quelques esprits étroits lui ont reproché d'être royaliste autrement que le roi. Je ne sais qui s'est cru en droit de lui faire ce reproche, mais je sais qu'il aurait répondu qu'il était au moins royaliste comme la royauté française Ta été pendant huit siècles.
Vous aviez le désir, je n'en doute pas, de n'être pas moins équitable en appréciant les actes de M. de Falloux qu'on a pu croire plus particulièrement dictés par ses convictions religieuses; mais ici la suite des faits vous amenait naturellement à traiter de la loi fameuse qui porte son nom, qui demeure Tacte principal de sa vie, et que personne ne s'attendait à vous voir approuver dans son ensemble. Avant de motiver les critiques que vous aviez à faire, vous avez cru nécessaire de demander à l'Académie la permission de parler avec franchise en faisant la promesse de n'user de ce droit qu'avec réserve : cette précaution était superflue, la franchise est toujours bienvenue à l'Académie, et la réserve comme la politesse vous sont trop naturelles pour que personne pût craindre de vous y voir manquer. D'ailleurs, on peut critiquer librement la loi de 18S0, qui a cessé d'être. C'est plutôt moi, monsieur, obligé pour vous suivre sur ce terrain de prendre la cause des morts et des vaincus, qui ai le droit de réclamer toutes les libertés de la défense.
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J'en userai, si vous le voulez bien, pour contester l'opinion que vous paraissez vous être faite de l'état des esprits au moment où M. de Falloux présenta la loi de 1850. L'avantage très peu flatteur de mon âge peut donner sur ce point à mes souvenirs plus de précision qu'aux vôtres. Vous semblez croire qu'à ce moment, la liberté d'enseignement était accordée de plein gré par tout le monde, qu'on n'avait qu à tendre la main pour la recevoir et que l'État qui, jusque-là, avait eu le monopole de l'instruction publique, était tout prêt à y renoncer. La liberté était ofi'erte, dites-vous, mais c'est la domination qu'on voulait. Vous ne tenez vraiment pas assez de compte de la trace qu'avaient laissée les débats engagés, pendant les dix dernières années de la monarchie de 1830, débats éclatants et passionnés, dont la presse et la tribune avaient retenti et où les défenseurs officiels de l'enseignement de l'État n'avaient jamais mis la bonne grâce que vous leur prêtez à se laisser dépouiller de leur privilège. Vous avez pourtant rappelé plusieurs de ces discussions en y mêlant des noms dont le souvenir m'est bien cher. Ëh bien, j'ai assisté, en effet, à l'une d'entre elles avec un intérêt filial : j'ai entendu le rapporteur de la Chambre des pairs exposer sur les droits réciproques de l'État et des citoyens, en matière d'enseignement, ces maximes de droit public que vous rappelez et auxquelles il resterait à démontrer q^ue la loi de 1850 ne s'est pas conformée;
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mais, à peine cet exposé fini, j'ai vu aussi (comment l'oublierais-je? je croîs le voir encore) le représentant le plus accrédité et le plus éloquent de renseignement de TÉtat, l'illustre Victor Cousin, se lever tout debout dans la fière attitude que beaucoup de ceux quim'écoutenlont connue, pour proclamer que le prétendu droit à la liberté d'enseigner était une chimère^ que renseignement était par essence un pouvoir public conféré par la loi, dont l'État pouvait peut-être partager gracieusement l'exercice^ mais jamais se laisser contester le principe. Vous voyez que la discussion ne se maintenait pas, comne vous le pensez, dans des régions sereines et que tout le monde ne disait pas comme vous que ce que TÉtat fait, tout Français doit pouvoir le faire, s'il en est digne et capable.
Je sais bien que, depuis lors, la constitution de 1848 avait établi dans l'un de ses articles le principe de la liberté d'enseignement; mais comme la charte de 1830 en avait fait autant, et que l'exécution n^avait pas suivi la promesse, — comme il y a d'ailleurs plus d'une manière d'éluder un principe en prétendant l'appliquer, — on était excusable de ne pas placer une confiance absolue dans trois lignes écrites sur une feuille de papier qu'une pointe de sabre, vous le savez, ne devait pas tarder à déchirer.
Non, monsieur, il faut rester dans la vérité : la liberté d'enseignement en 1850 n'était pas une liberté offerte, c'était une liberté conquise, con-
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quise par les armes de la justice, par les efforts éloquents des généreux amis de M. de Falloux que vous avez nommés, les Montalembert, les Ravignan, les Dupanloup, après une de ces luttes de la parole qui sont Thonnéur des pays libres. La conquête peut avoir ses excès, mais elle a toujours ses exigences. Quand on est entré péniblement en possession d'un bien longtemps disputé; on est inquiet de le perdre et on cherche avec un soin jaloux les moyens de le garder. Quand on à obtenu de Henri IV, à Nantes, la promesse de la toléraace, on demande les Chambres de Tédil el les places de sûreté pour fa garantir, et Thistoire prouve que même ces précautions ne sont pas toujours suffisantes. Beaucoup des dispositions de la loi de 1850, que vous critiquez, ont eu ce caractère défensif et n'ont malheureusement pas été plus efficaces.
J'ajouterai que pour faire cette conquête, qu'ils n'auraient peut-être jamais obtenue à eux tout seuls, les défenseurs de la liberté d'enseignement avaient eu besoin de chercher hors de leurs rangs des auxiliaires, et qu'ils en avaient trouvé même de très imprévus. Ceux-là, j'en conviens, n'apportaient pas leur concours et même leur collaboration à la loi nouvelle par un amour pur et pleinement désintéressé pour La liberté, car ils l'avaient combattue jusqu^à la veille encore avec une extrême ardeur, et la comniolion de 1848 né les avait qu'à moitié convertis ; mais ils venaient offrir d'accorder
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cette liberté, non pas à tous les Français, comme vous, monsieur, — non, — à TÉglise catholique seulement et à ses ministres pour obtenir d'elle en récompense son appui contre des théories subversives que la révolution récente avait fait éclore et dont ils voulaient préserver renseignement populaire. Et, dans cet échange, dans cette concentration de forces, pour parler le langage d'aujourd'hui, qu'ils avaient hâte d'opérer afin de tenir tète à l'esprit révolutionnaire, ils ne se montraient pas difficiles sur les conditions du contrat Ils proposaient, par exemple, de livrer d'un seul coup toute l'instruction primaire aux congrégations religieuses. Vous rappelez que cette proposition fut faite dans la commission où H. de Falloux, pour préparer sa loi, avait eu l'art de réunir et de faire vivre en paix les vieilles troupes de la cause qui lui était chëre et ses nouvelles recrues, et que les procès-verbaux de cette petite assemblée en font foi. C'est très exact, mais vous ne nous dites pas de qui partit la proposition, et cependant les mêmes procès-verbaux le nomment, et c'est un nom qu'il n'est pas permis d'oublier. Ce fut M. Thiers, vous le savez bien (pourquoi me forcez-vous à le dire?), qui en prit l'initiative dans des termes pleins d'une vivacité charmante, comme ceux dont il savait habituellement revêtir sa pensée. « Ahl s'écriail-il, si l'école devait toujours être tenue, comme autrefois, par le curé et son sacristain^ je serais loin de m'opposer au développement des écoles pour les
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entants du peuple ! » Des témoins très dignes de foi (car ce sont ceux qui tenaient la plume) m'ont souvent raconté que le procès-verbal (genre de document réservé de sa nature et qui n'a pas le mot pour rire) n'a même pas osé aller jusqu'au bout de cette piquante saillie et que parmi les maîtres, objets de ses préférences et de ses regrets, M. Thiers ajoutait au curé et à son sacristain, même le sonneur de cloches, fût-il un peu ivrogne. C'était une plaisanterie à coup sûr, mais M. de Falloux qui était homme à l'entendre n'y est pourtant jamais entré, et je ne la rapporte que pour faire voir que, s'il eût en effet, comme vous le dites, à réprimer quelques excès de zèle, ce fut de la part de ses alliés, non de celle de ses amis.
Je n'ai pas l'intention, vous le comprenez, de m'eugager à voire suite dans la discussion des détails de la loi de 1850. Je ne suis pas assez sûr de le faire d'une main aussi légère que la vôtre pour imposer au brillant auditoire qui m'écoute l'aridité et l'ennui d un examen rétrospectif de ce genre. Je me garderais même de discuter et surtout de justifier les mesures de rigueur prises à ce moment contre des maîtres, objets de l'admiration de votre jeunesse, si, dans Témotion que ce souvenir vous cause encore après tant d'années, vous n^aviez négligé de faire une distinction pourtant essentielle. Vous n'avez pas fait la différence de la loi de 1850 elle-même, et de l'application qu'elle reçut, comme des modifications graves qu'elle subit après
le coup d*Élat da 2 Décembre, par suite d'une réaction politique à laquelle M. de Falloux ni aucun de ses amis ne se sont jamais associés. C'est alors surtout, il eût peut-être été bon de s'en souvenir, que le silence fut imposé à des voix éloquentes, et que TUniversité, dont les membres se trouvèrent privés, par un décret, de toutes les garanties que la loi leur assurait, resta livrée au bon plaisir ministériel. Je ne mentionne ce point qu'en passant, afin que chacun soit traité suivant ses œuvres. D'ailleurs, même avec cette réserve, peut-être ferions-nous mieux, dans les jours agités où nous vivons, d'être sobres de récriminations de ce genre. Au milieu des vicissitudes politiques qui font si rapidement passer sous nos yeux le pouvoir de main en main, quel est celui de nous qui n'ait vu, malgré les droits acquis et les garanties légales, frapper des têtes vénérées, blanchies au service de la France et briser la carrière d'hommes éminents dont le seul tort était de déplaire à une opinion dominante ? Et si aucune époque n'est exempte de péché à cet égard, ce n'est plus qu'affaire de comparaison et il n'est pas sûr que ISSOnela soutienne pas mieux que d'au* très dates.
Laissons donc de côté ces orages qu'apportent et qu'emportent tour à tour les souffles mobiles de la politique : quand une loi a duré et subi l'épreuve du temps et de l'application, c'est par ses effets généraux qu'il la faut juger, non par les incidents