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du début : la loi de 1850 a été pendant près de trente ans la charte de Tinstruction publique en France. Elle a naturalisé la liberté d'enseignement dans les lois comme dans les mœurs, à ce point qu'on peut bien encore l'attaquer indirectement, la traiter en suspecte et en ennemie, lui disputer Tair et le jour : on ne nous propose plus d'en supprimer le principe. Grand service rendu aux droits et à la dignité du citoyen, et que vous devez apprécier, monsieur, puisque ce principe est le vôtre. Mais TUniversité, qui vous est justement chère, en a-t-elle souffert autant que vous le dites? Si votre tableau n'était pas chargé de couleurs un peu noires, il nous faudrait donc croire que, pendant plus d'un quart de siècle, ce grand corps a été soumis à un joug pesant, livré sans défense à une concurrence organisée pour le détruire, privé par le découragement de ses maîtres de Téclat de son enseignement, découronné et déchu. De bonne foi, est-ce donc lace qui est advenu? J'hésite à le penser en présence de tant d'illustres confrères qui m'écoutent, qui ont grandi au sein de l'Université, pendant cette période, pour s'élever de degré en degré à la renommée dont ils jouissent, sans que le public ait cessé un instant de se presser autour de leurs chaires. Je le crois encore moins quand je songe aux pas rapides et aux succès mérités qui vous ont élevé vous-même, avant que la loi de 1850 eût disparu, au poste élevé où TAcadémie vient d'aller vous chercher.
Avez-vous donc vu tant d'abaissement autour de vous à chacune des étapes de votre brillante carrière? Pour nous, simples spectateurs ou pères de famille, qui n'avions pas cessé de confier nos enfants à rUniversité, elle s'est toujours montrée à nos yeux telle que vous venez de la dépeindre, milice laborieuse et modeste, entourée de l'estime publique, parce qu*elle est vouée au culte de ces hautes études qui maintiennent dans Tâme de la patrie l'amour du vrai et du beau et auxquelles j'espère que vous n'allez pas laisser porter trop d'atteinte par la multiplicité et la mobilité de programmes. Nous n'avons vu avec d'autres époques qu'une seule diiïérence : c'est qu'elle n'était plus calomniée. Heureux effet de la liberté ! Déchargée du pouvoir exclusif et excessif dont elle était investie, elle a cessé d'être le point de mire d'injustes attaques. Non, elle n'avait rien à envier ou à regretter, quand M. Nisard dirigeait son École normale, et que Jean-Baptiste Dumas présidait les conseils supérieurs d'instruction publique ; et puisque vous avez parlé de ces conseils, vous me persuaderez difficilement que l'Université fût humiliée parce que ses chefs y siégeaient non pas en tutelle, mais en compagnie des premiers dignitaires de l'État, de ceux qui s'étaient placés par leur mérite à la tète de toutes les carrières et qui venaient apporter à l'éducation de la jeunesse le concours de leur expérience de la vie et de leur sens pratique, nécessaire peut-éti*epour
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tempérer ce qu'il y a parfois d*étroit et d'abstrait dans la pédagogie professionnelle.
Et quant aux anciens adversaires de TUniversitéy aux défenseurs victorieux de la liberté d'enseignement, il en est que j'ai connus familièrement, et j'affirme que chez eux aussi Teffet pacificateur de la liberté s'était fait sentir et qu'ils ne songeaient nullement à supprimer une concurrence qu'ils ne redoutaient pas. C'était, par exemple, un étrange prétendant à une domination cléricale que ce grand Père Lacordaire qui, après la proclamation de l'empire, trouva Notre-Dame trop proche des Tuileries, et sa voix trop retentissante dans le silence de la tribune et de la presse, et se réfugia dans la retraite de Sorèze pour y élever sous l'œil de Dieu, en face d'une magnifique nature, une jeunesse chrétienne dans l'amour du droit et de la liberté. C'est là, vous le savez, que l'Académie l'alla prendre pour le faire recevoir dans ses rangs par un homme d'État protestant, et entendre de sa bouche l'éloge de la liberté américaine. Quand il mourut, qui est-ce qui, au nom de l'Académie, lui rendit un complet hommage ? Une des plus pures gloires du corps universitaire : Saint-Marc Girardin. Que nous étions donc loin à cette époque de récriminer contre la loi de 1850 ! Enfin, il est tout naturel que vous ne sachiez pas, mais il m'est permis de rappeler que quand le très indigne successeur que l'Académie avait donné au Père Lacordaire racon-
tant sa vie, à la place même où vous êtes, dat le féliciter d'avoir rouvert Taccès de renseignement aux grands ordres monastiques qui en avaient été autrefois l'honneur, il déclarait hautement ne voir dans cette résurrection que le germe et la promesse d'une liberté d'association de droit commun, accordée à tous les citoyens sans distinction de culte et de profession. Voilà comment sous les yeux, et à côté de M. de Falloux, on commentait l'un des articles les plus critiqués de la loi de 1850.
Ce langage, pourrait-on le tenir aujourd'hui? Aurait-il chance d'être écouté? Et le Père Lacordaire, si Dieu n'avait pas abrégé se3 jours, auraitil pu les finir en paix dans sa chère solitude de Sorëze? N'aurait-il pas dû s'en bannir lui-même, si mieux il n'eût aimé en être enlevé par la force? Et cette liberté d'association nous est-elle donnée? nous est-elle même promise? Ceux qui en parlent encore ne nous avertissent-ils pas d'avance que le bienfait en sera refusé à toutes les sociétés religieuses, même à celles qui se consacrent au service des pauvres et des mourants? Ah! monsieur, est-ce donc en 1850 que vous avez vu des hommes de parti ne demander la liberté que pour exercer la domination ?
Encore un mot, car il en est un, dans la critique si pleine d'égards que vous avez faite de l'œuvre de M. de Falloux, que je dois arrêter au passage, parce que je sais l'impression pénible qu'il en aurait ressentie ; c'est celui par lequel vous indi-
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quez plutôt que vous ne dites que la loi de 18S0, en mettant en ct^ncurrence deux sortes d'établisse* ments d'éducation animés d'esprit différent, a couru le risque d'établir un antagonisme de partis dans les jeunes générations, de diviser ainsi la société en deux camps, et compromis, comme on l'a dit souvent, Tunité nationale. Aucun des reproches qui lui furent adressés n'a été plus sensible à M. de Falloux, et lui, si indifférent à la calomnie, je l'ai vu tressaillir à la moindre insinuation de ce genre comme s'il avait été touché tout près du cœur; car il professait pour l'unité nationale de la France, cette œuvre de la royauté, un dévouement qui, surtout depuis le déchirement qu'avait souffert la robe sans couture, était devenu un véritable culte, douloureux autant que passionné.
Il a consacré à relever cette imputation un de ses derniers écrits intitulé : Unité nationale, dont vous n'avez pu, j'en suis sûr, vous défendre d admirer comme moi l'émotion et l'éloquence. Il y établit, avec tous les exemples de l'histoire, que rien ne sert moins, rien ne compromet, au contraire, autant l'unité d'une nation que la prétention d'imposer aux enfants, malgré la famille et les pères, une uniformité mécanique de sentiments et d'habitudes, et que jamais la patrie n'e^t plus sûre d'être aimée que quand elle sait respecter, dès le premier âge, la liberté des cœurs et surtout celle des consciences. Il n'y a point, suivant lui, de crime de lèse-nation pareil à celui de mettre un
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jjour, un seul jour, en lutte les deux senlimenls les plus élevés de Tâme humaine : le patriotisme et la foi.
Tel est le langage que tenait M» de Falloux ; mais, à mon sens, il prenait trop de soin, et les faits B*étaient chargés de sa défense par une réponse anticipée, plus décisive qu'aucune de celles qu'il aurait pu faire. Vingt années, n'est-ce pas le temps nécessaire pour élever une génération nouvelle et faire ainsi le premier essai des effets d'un système d'éducation? Eh bien, le vingtième anniversaire de la loi de 1850, à quelle épreuve n'a-t-il pas mis la jeunesse formée et enseignée sous le régime de la liberté? Quand le tocsin d'alarme a retenti, ces adolescents encore imberbes qui sortaient, les uns des lycées de rÉtat, les autres des nouvelles institutions, ont-ils été moins pressés les uns que les autres de répondre à cet appel? Et en venant se ranger du même pas sous le même drapeau, ont-ils laissé voir entre eux la moindre dissidence, ou même le souvenir d'une méfiance mutuelle? La France, dans des jours de péril pareil, n'avait pas toujours donné le même spectacle. Au siècle dernier, dans les armées qu'Eugène et Marlborough amenaient sur notre sol, servait plus d'un sujet de Louis XIV banni par la révocation de l'édit de Nantes; et plus tard, combien l'absurde despotisme de la constitution civile du clergé a-t-il envoyé de recrues à l'émigration? Rien de semblable n'est venu
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affliger la France de 1870 : et, dans une suprême douleur, elle a eu du moins la suprême consolation qu'elle n'a pas eu, entre les Français, de distinction à faire. On rapp'elait Tautre jour, à la place où je parle, que danà le vestibule de l'École normale on lit cette inscription : « Georges L'emoine, mort pour la patrie. » Je sais tel établissement tout voisin où Ton trouverait plus d une inscription pareille, et peut-être à côté du jeune Lemoine, y avait-il sur le champ de bataille de Champigny au jour du combat, quelque élève des dominicains ou des jésuites (pourquoi ne dirais- je pas leurs noms?) exposé aux mêmes balles, pour elle frappé des mêmes coups, et avant le dernier battement le cœur des jeunes braves palpitait à Turnsson. Combattre et mourir ensemble, que voulez-vous de plus ? N'est-ce pas l'unité nationale? Viennent donc, ou plutôt, ne viennent jamais de pareilles épreuves ! De nouveaux systèmes d* éducation pourraient, je Tespère, faire aussi bien, je défie de dire qu'ils feraient mieux*
Vous pardonnerez, monsieur, à l'amitié fidèle et à la conviction profonde qui m'ont fait tarder trop longtemps à remplir le devoir &cile, autant qu'agréable, qui m'est dévolu de vous souhaiter la bienvenue au nom de l'Académie. Vous avez donné de l'appel que nous vous avons adressé pour prendre rang parmi nous une explication que personne n'admettra. Vous avez paru croire que
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nous avions voulu seulement honorer en vous la science de Téducation à laquelle vos travaux et votre vie ont été particulièrement consacrés. C*est pousser vraiment trop loin l'oubli de soi-même. Ce n'est pas un choix si abstrait que nous avons fait en votre .personne. Des Tapparition de votre premier essai littéraire, l'Académie vous avait salué. En couronnant, il y a vingt ans, votre ouvrage sur la morale de Plutarqué, un juge souverain y avait reconnu (ce sont les expressions de M. Villemain lui-même) « une lecture hautement morale, écrite avec goût, non sans éloquence, abondante en leçons ingénieuses et une étude de philosophie qui était en même temps un excellent morceau d'histoire ». C'était prédire que l'accès de l'Académie vous serait ouvert un jour, quelle que fût la porte que vous choisissiez pour y entrer.
Mais voici, si je ne me trompe, ce qu^il peut y avoir de vrai dans votre pensée : les lettres, ce noble emploi de l'intelligence, peuvent être envisagées sous deux aspects, ou comme un but, ou comme un moyen. Leur culte désintéressé élève assez l'âme pour avoir le droit d'occuper toute une vie ; mais on peut les faire servir aussi d'instrument pour la défense et le progrès d'une bonne cause. C'est ce qu'avait fait M, de Falloux, en dépensant, dans une lutte constante pour ses convictions, tous les dons qu'il tenait de la natare et qu'une fme culture avait perfectionnés. C'est ce.
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que vous avez fait aussi, monsieur, en appelant tout votre talent à votre aide pour tirer de la profession active que vous aviez embrassée, toutes les lumières de nature à nous éclairer sur les problèmes les plus délicats qui touchent à l'éducation de la jeunesse. Vous pouviez, en vous consacrant à élever quelque monument d^histoire et de philosophie, ne songer qu*à assurer votre réputation dans l'avenir; vous avez préféré servir cet avenir même en préparant à la France des générations dignes d'elles.
Et voyez comme le désintéressement est souvent récompensé en ce monde. En limitant ainsi vos efforts sur un terrain qui pouvait paraître ingrat ou promptement épuisé, vous avez créé, sans le vouloir, pour le grand honneur de votre nom, ce que j'appellerai proprement un nouveau genre littéraire. Des écrits, qui par leur destination première n'auraient dû être que des documents administratifs, ont été par vous amenés à toute la distinction d une œuvre d'art. La plupart des travaux que vous venez de réunir dans les quatre volumes intitulés : Éducation et histruc^ tiorij ont eu pour but, à l'origine, je crois, de présenter le tableau des résultats obtenus et de discuter les questions soulevées dans les deux grands départements de Tinstruction publique dont vous avez eu la gestion. Ce n'en sont pas moins d'excellents morceaux de littérature. Non qu'on y rencontre Vien qui ressemble au ton
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d'emphase déclamatoire qui nous fait souvent sourire dans les rapports de nos premières assemblées révolutionnaires; non que vous vous soyez attardé à parer, à farder pour ainsi dire, par des ornements déplacés la gravité du sujet que vous aviez à traiter. Non, la note est toujours parfaitement juste : c'est Thomme d'affaires qui va à son but et n'a pas de temps à perdre à faire de Tesprit. Mais du sujet lui-même, consciencieusement interrogé, vous faites sortir sans effort toutes sortes de leçons ingénieuses qui viennent se placer naturellement sous votre plume.
Vous excellez dans Fart de pénétrer la nature morale de Tenfance, d'interroger le regard, le sourire de ces petits êtres qui en savent souven^plus qu'ils n'en disent, et en aperçoivent toujours confusément plus qu'ils n'en savent. Puis, quand avec la croissance arrive l'âge des passions, rien de plus juste et d'une moralité plus saine que les leçons données par vous aux maîtres pour leur apprendre à faire tourner au profit des sentiments généreux et de la recherche d'un noble idéal ce qui fermente dans les bouillonnements de Tadolescence. Il y a telles pages (je citerai, en particulier, celles que vous avez appelées l'esprit de discipline dans VÈducation) que vous avez assurément bien fait de tirer des dossiers d'un ministère pour nous permettre de les placer dans les rayons de nos bibliothèques réservés à
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cette catégorie de vrais moralistes qui est une des plus riches de la littérature française.
Si heureux que fussent pourtant les développements habilement tirés des programmes administratifs que vous aviez à remplir, vous ne pouviez y épancher tout le trésor d'observations que la pratique et l'étude vous avaient permis de recueillir. Pour ne rien perdre et nous faire profiter de tout, ce qui ne pouvait réellement trouver place dans des rapports, vous Tavez recueilli sous la forme d'un agréable volume intitulé: YÉducalion des femmes par les femmes^ où il est question de bien autre chose encore que de l'instruction de nos filles et des qualités de leurs mères. Toutes les femmes qui se sont occupées d'éducation depuis deux siècles, madame de Maintenon, madame de Lambert^ madame d'Ëpinay, madame Roland, passent devant nos yeux, formant une galerie d'images vivement colorées que n'aurait pas désavouées le grand maître des portraits moraux et littéraires, le Sainte-Beuve des Lundis. Vous établissez ensuite entre ces belles institutrices une comparaison plus amusante, je pense, que la plupart des concours féminins que vous avez eu plus d'une fois à présider. On vous suit avec un plaisir infini dans cet examen, moi surtout, qui donne les prix absolument comme vous et dont toutes les préférences sont les vôtres.
Vous divisez toutes les femmes qui ont fait part au public de leur manière d'élever leurs enfants,
en deux catégories : celles qui suivent les leçons de Féuelon dans son fameux traité de V Éducation des filleSy et celles qui, sur les pas de Rousseau et de VÉmiley se sont engagées dans des voies nouvelles, et vous donnez, sans contestation, avec pleine raison suivant moi, l'avantage aux élèves de Fénelon sur celles de Rousseau. Dans le nombre de celles qui ont piris Rousseau pour guide, il en est une que vous y rangez peut-être un peu arbitrairement. C'est sa compatriote, madame Necker. Mais comme c'est pour lui faire complètement grâce, ce n'est pas moi qui vous le reprocherai. J'adhère donc sans réserve à tous vos jugements. Serons-nous également daccord (je voudrais l'espérer) quand je dirai, sans détour, quel est à mes yeux le motif de cette prédilection qui nous est commune? Ce qui fait, suivant moi, la supériorité si bien reconnue par vous aux mères dont Fénelon est le maître, ce n'est pas seulement l'excellence des conseils qu'elles ont cherchés à son école, mais c'est surtout qu'à son exemple, elles demandent leur force et leur lumière à une autorité plus haute que celle d'aucun docteur; c'est que, pour elles, la religion est la base première de l'éducation, et le sentiment religieux le feu qui doit animer, comme le frein qui règle le développement de la jeunesse. Là où Rousseau, au contraire, est l'oracle, la religion est absente : Rousseau ne veut pas qu'on en parle, vous le savez, avant la dix-huitième année. L'amour maternel, abandonné alors à ses
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propres inspirations, s'égare dans une sensibilité vague : c'est le cas de madame d'Épinay ; ou bien c'est, comme chez madame Roland, la confiance dans une vertu stoïque qui, bientôt trahie par la fragilité humaine, ne fait que préparer des chutes plus profondes : le roseau brisé blesse la main qui y a cherché un appui trompeur.
Il semble qu'il ne devrait pas y avoir de difficulté entre nous, à l'égard de Fénelon, car il ne peut passer par l'esprit de personne de contester que le prélat chrétien n'ait fait de la religion le fondement même de l'éducation. Seulement vous ajoutez que Fénelon donne à l'influence religieuse, tout en l'appelant à son aide, un caractère plutôt philosophique. C'est ce qu€^ j'aurai peine à vous accorder. Sans doute la religion de Fénelon est toujours éclairée et il n'en parle même pas toujours dans le traité de V Éducation des filles y parce qu'il était tellement reçu de son temps que le catéchisme était la première des leçons à donner à l'enfance, qu'il lui paraît superflu d'y insister. Mais dès qu'il en parle, c'est en docteur chrétien, qui fait appel à la grâce plus qu'à la raison et dans des termes dont la touche délicate, qui n'appartient qu'à lui peut seule relever et ennoblir la simplicité : « Apprenez à vos filles, dit-il quelque part aux mères, qu'il faut que Dieu les porte, comme une nourrice porte son enfant. » Trouvez-vous que cette expression soit celle d'une religion d'un cai*actère philosophique? 11 y a, je le sais, ou
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plutôt il y avait, au siècle dernier, un Fénelon de convention, philosophe et même philanthrope, à la mode de TEncyclopédie, non pas doux, mais doucereux, non pas tolérant et charitable pour toutes les excuses de Terreur, mais indifférent à la vérité. Mais ce Fénelon-là, on n*en parle plus : il faut le laisser à la froide tragédie de Ghénier où personne ne va plus le chercher : ce n'est pas le Fénelon de l'histoire, ni celui que vous-même vous avez dépeint.
J'aurai une observation du même genre à faire sur le jugement que vous portez de madame de Maintenon et l'appréciation que vous faites de la manière donl elle entendait et appliquait l'influence religieuse dans son célèbre établissement de Saint- Cyr. Ne venez-vous pas de nous dire tout à l'heure, en nommant l'incomparable amie de M. de Falloux, cette femme supérieure, dont aucun de ceux qui l'ont connue ne peut parler sans affection et sans respect, que le grand sens de madame de Maintenon aurait été embarrassé parle raffinement de spiritualité de madame Swetchine ? Mais, pardon, monsieur, il me semble que madame de Maintenon n'a été ni si éloignée que vous dites des raffinements de la spiritualité, ni si vite avertie de leur péril, puisqu'elle a laissé régner deux années entières la doctrine de madame Guyon à Saint- Cyr et n'a été mise en garde que par les censures de rÉglise, auxquelles la piété de madame Swetchine n'a jamais été exposée? Elle, non plus, ne
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cherchait donc pas à donner à sa religion un caractère philosophique, et il faut renoncer à attribuer la supériorité que vous lui reconnaissez, aussi bien que celle dé Fénelon, à telle ou telle nuance de leurs convictions ; ni Tun ni Tautre n*y auraient d'ailleurs consenti, pas plus que M. de Falloux n'aurait laissé dire qu'il eût la prétention de réformer ou de commenter, de son chef, la constitution et les doctrines de l'Église. Quand des écrivains catholiques parlent de religion, c'est de la religion telle qu'elle est tout simplement.
Je m'arrête, car je touche ici, sans le vouloir, à celle de toutes les questions relatives à l'éducation de la jeunesse qui a, dans ces derniers temps, le plus vivement préoccupé l'esprit public, et que je n'aurais ni le droit ni le loisir d'approfondir ici. Quelle part faire à la religion dans l'éducation, quel rôle assigner au sentiment, et par là même aux enseignements religieux? Sur les graves problèmes que ces enseignements soulèvent, que penser de l'abstention, ou, comme on dit, de la neutralité du maître? Les uns disent, vous savez, qu'elle est obligatoire, d'autres répondent qu'elle n'est pas possible, et aucun point n'est plus vivement débattu, aucune controverse n'alimente de plus d'ardeur nos polémiques contemporaines. Le sujet n'est pourtant même abordé nulle part dans celte collection de traités auxquels je rendais tout à l'heure un juste hommage. Je ne vous cacherai pas que quelques-uns de vos lecteurs, en ouvrant
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le livre, tout assourdis encore du bruit qui se faisait autour d'eux, ont été surpris et un peu désappointés de ce silence. Il leur a semblé qu'ils ne trouvaient pas ce que justement ils venaient chercher. Je n'ai pas partagé leur étonnement. Cette suite d'écrits, par leur destination même, ne devaient être que le commentaire et l'application de lois dont vous n'aviez pas à discuter le principe, puisqu'il avait été posé et accepté ailleurs : la réserve vous était commandée^ et il y a quelque mérite à avoir su vous y renfermer.
Mais vous n'êtes pas seulement, monsieur, le représentant d'une haute autorité officielle : vo.is êtes aussi un moraliste consommé, et, après toute une vie vouée à l'étude de la jeunesse, vous aurez la légitime ambition de tracer vous-même, en votre nom, après Fénelon et après Rousseau, un système complet d'éducation, destiné à l'usage et conçu dans l'esprit des générations modernes. Vous ne voudrez pas laisser votre œuvre imparfaite, et le jour où vous songerez à l'achever, vous savez, comme moi, non pas seulement à quels doutes d'esprits curieux, mais au trouble de quelles consciences alarmées, vous aurez à répondre. Ils sont nombreux, en effet, dans notre France si anciennement chrétienne, ceux qui pensent ce que disait l'illustre M. Guizot, en présentant sa grande loi d'instruction primaire : que partout où l'enseignement a « prospéré, une pensée religieuse a été unie dans ceux quila répandaient au
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goût des lumières et de llDstruction », et qui ne voient pas sans inquiétude cette pensée pâlir et disparaître à tous les degrés de Tinstruction publique de notre pays. Ceux-là vous demanderont, n'en doutez pas» si le regard scrutateur si intelligent que vous avez porté sur le fond intime des jeunes âmes ne vous a pas appris que les enseignements religieux, bien que les plus élevés de tous, sont ceux pourtant qu'elles acceptent le plus aisément ; que c'est sous cette forme que la vérité et la vertu leur deviennent le plus doucement familières, et si vous ne pensez pas que c'est aux instituteurs de tous les âges qu a été adressée cette suave parole tombée autrefois des lèvres divines : « Laissez venir à moi les petits enfants. » Us voudront savoir si, pour donner courage à ceux qui entrent dans la vie contre les épreuves qui les attendent, on peut — oui ou non — se passer même de leur indiquer quel est le but de cette courte existence ; s'il faut limiter leurs vœux et leurs efforts aux bornes de Thorizon terrestre, ou leur apprendre à porter leurs regards au delà! Enfin, c'est eux qui vous diront que, mis en face d'un fait sans pareil comme l'avènement du christianisme qui a tout changé dans le monde, mœurs, lois, idées, relations des hommes et des peuples entre eux, ils n'ont jamais réussi à comprendre comment on pourrait, je ne dis pas en donner l'intelligence, mais même en faire le récit sans commencer par expliquer ce qu'on en pense.
Et laissez-moi vous dire aussi que, pour répondre à ces interrogations pressantes, il ne suffira pas absolument de leur rappeler, comme vous venez de le faire tout à l'heure, dans un noble langage, que renseignement public sera toujours, comme Test celui de TUniversité, puisé aux sources les plus hautes et nourri dans les doctrines de Platon, d'Aristote, de Descartes, de Leibniz; — Platon, Aristote, Descartes, Leibniz, en voilà beaucoup, monsieur, jamais trop pour des esprits mûrs, avides de connaître et capables de choisir ; mais plus qu'il n'en faut, peut-être, pour la simplicité de Tenfance et pour lui donner cette impulsion vers le bien, dont la puissance, comme celle de toutes les forces morales et matérielles, dépend essentiellement de l'unité de la direction.
Me permettrez-vous la plus indiscrète des suppositions et peut-être la moins fondée? Il me semble parfois que vous devez trouver vous-même un peu compliquée la tâche que vous assignez aux instituteurs d'aujourd'hui en leur demandant de concilier des doctrines si diverses, surtout quand vous la comparez à la voie plus facile qu'aurait indiquée à ceux de son temps votre prédécesseur RoUin. Alors ne vous est-il jamais arrivé de dire tout bas ce que Corneille met dans la bouche du magistrat romain, opposant l'unité du culte chrétien à la multiplicité brillante des dieux de Virgile et d'Homère :
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Et si je dois ici dire ce qu'il m'en semble,
Les nôtres bien sourent s'accordent mal ensemble,
Nous en avons beaucoup pour être de vrais dieux.
Vous ne vous offenserez pas de ce souvenir; car vous savez que» dans cette incomparable tragédie, le sage Sévère dispute au généreux Polyeucte la prédilection du poète.
Et puis cet abri d'un spiritualisme élevé que vous offrez à l'enseignement public pour reposer en quelque sorte sa tête, au milieu du conflit orageux que livrent autour de nous les vents de toute doctrine, l'y laissera-t-onlongtempsenpaix? Vous savez que l'asile n'est déjà plus respecté : au nom du principe une première fois faussé et forcé, suivant moi, de la liberté de conscience, on conteste à rÉlat le droit de faire enseigner aussi bien une philosophie quelconque qu'une religion, et l'existence de Dieu, la vie future, toutes les croyances chères aux âmes généreuses rejoignent dans la même proscription les dogmes révélés. La croyance à Fauteur de la nature, comme on disait encore naguère, n'est pas traitée moins dédaigneusement que la foi au surnaturel. Philosophes et chrétiens sont désormais mis en interdit de la même manière, et n'ont plus rien à se reprocher les uns aux autres. Puis là- dessus on s'en va gravement effacer le nom de Dieu avec aussi peu de respect pour la rime que pour la raison, non seulement des vers de Racine, mais des fables de La Fontaine, et qui sait? peut-être aussi des chansons de
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Béranger si on en vient (car il ne faut désespérer de rien) à en faire des livres scolaires? Vous souriez, monsieur, de ces puérilités au nom du bon sens et du bon goût. Mais le bon sens, le bon goût, la bonne grâce, qui n'auront jamais de meilleurs interprètes que vous, quand ont-ils suffi pour contenir des passions déch^nées et arrêter les conséquences logiques d'un raisonnement?
Comment s'étonner qu'on ne veuille plus laisser ce nom de Dieu nulle part, quand les voix les plus éloquentes et les moins suspectes n'ont pu réussir à lui maintenir même une place dans la loi? Vous connaissez comme moi ce passage de la Divine Comédie^ où le Dante met en présence le roi des régions infernales disputant avec un condamné qui veut lui prouver son innocence. « Ah ! dit l'auge malin, ne raisonne pas avec moi, car tu sais que je suis logicien. » Jamais n'a été exprimé par un plus piquant emblème avec quelle tyrannie certaines idées, une fois admises, exercent jusqu'au bout, sans pitié, leur irrésistible empire.
J'ai cru, monsieur, rendre hommage au caractère élevé dont vos écrits font foi en exprimant aussi librement sur quoi peuvent porter nos dissidences. Cette liberté même vous donne Tidée de la franchise affectueuse qui règne dans toutes les relations de la compagnie, heureuse aujourd'hui de vous recevoir. J'ai entendu raconter (je ne sais si l'anecdote est véritable) qu'au temps du premier empile, Napoléon, recevant un jour un des fades
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littérateurs de cette époque qui, pour lui complaire, passait la mesure décente de la flatterie, fut saisi lui-même devant ce spectacle de la servitude, du dégoût que Tacite a si bien peint chez les Césars de Rome, et dit en souriant à cet adulateur empressé : « Ah ! laissez-nous au moins la république des lettres. »
Entrez, monsieur, dans une des cités principales de cette république dont le nom ne vous effraye pas. Elle n'exclut personne : elle est quelquefois, hélas ! victime de la proscription, elle ne Texerce jamais. Venez occuper, dans cette société ouverte à tous les esprits généreux, la place qui vous a été justement réservée.
DISCOURS
PRONONCE DEVANT LA SOaÉTÉ UBRK d'aGRICULTURS SaBNCIS KT ARTS DR BERNAT, Ll 14 SEPTEMBRE i884
Pour le Concours agricole de Broghe et l'inauguratUm de la statue de Fresnel.
Messieurs,
Je ne voudrais céder à personne le privilège qui appartient au président de cette réunion, de célébrer tous les héros de la journée^ et je demande la permission de ne pas faire ici de distinction. Je demande la permission de les comprendre tous, non pas sans doute sur la même ligne et au même rang, mais pourtant dans le même hommage :
— d'abord, l'homme illustre dont nous avons honoré ce matin la mémoire, — puis, les successeurs, dignes de lui, qui sont venus s'associer à nous dans l'accomplissement de ce devoir, — et celui d'entre eux en particulier qui, en nous racontant, dans un exposé lumineux, les découvertes de Fresnel, nous a procuré le plaisir d'amourpropre de croire que nous les comprenions*, — et
t. M- Jamia, secréUire perpétuel de rA^adémle des tcieacet.